Le racisme explique-t-il en partie notre réticence à transférer l’action humanitaire au niveau local ?

, par SLIM Hugo

Hugo Slim est un universitaire britannique en Relations Internationales, spécialisé dans les question d’éthique de l’aide humanitaire et en temps de guerre. Il a longuement écrit au sujet de la nature des conflits contemporains, de la protection des populations civiles, et de l’éthique de l’aide humanitaire. Outre ses responsabilités universitaires notamment à l’université d’Oxford, la Blavatnik School of Government et l’Institute of Ethics, il est à la tête de la branche Diplomatie Humanitaire et Communication de la Croix Rouge à Genève après avoir travaillé pendant des décennies pour Save the Children et à l’ONU au Maroc, au Soudan, en Éthiopie, dans les territoires occupés palestiniens et au Bangladesh.

Portrait de Mugyeni Adam, un volontaire Ougandais de la Croix Rouge, pendant la campagne d’erradication d’Ebola. Crédit photo : DFID - UK Department for International Development (CC BY-NC-ND 2.0)

Cette semaine, le Humanitarian Policy Group (HPG) a publié un très bon rapport sur le transfert de l’action humanitaire au niveau local, intitulé « From the ground up : it’s about time for local humanitarian action » (partir de zéro : il est temps de transférer l’action humanitaire au niveau local). Ce rapport montre très bien pourquoi le système humanitaire international n’a « quasiment pas changé » en ce qui concerne le transfert de fonds et de compétences aux acteurs locaux. Il évoque une « réticence » systématique de la part des organisations internationales à appliquer leurs discours sur les transferts locaux énoncés dans le cadre du Grand Bargain (grand compromis) et des autres déclarations politiques. Mais le rapport semble oublier une raison plus profonde expliquant cette réticence systématique : le racisme.

Nous avons tous·tes été poussé·es ces derniers jours à nous remettre en question et à réfléchir à ce fléau qu’est le racisme. J’ai entendu des cris venus du fin fond des rues états-uniennes qui m’ont persuadé que nous devrions dire plus ouvertement à quel point le racisme fait partie de l’action humanitaire. Beaucoup d’entre nous ont poliment tourné autour du pot en parlant de « néo-colonialisme » ou d’« impérialisme » de l’aide humanitaire, et de ses « rapports de pouvoir déséquilibrés ». Certains, comme Degan Ali, ont été plus explicites quant au sujet du racisme dans le système, mais ils n’ont pas été suffisamment entendus par les leaders de la communauté humanitaire.

Je pense que les membres de l’élite humanitaire blanche devraient désormais être plus direct·es, et évoquer clairement le biais raciste qui persiste dans l’action humanitaire, ainsi que le système de privilèges, dont bénéficient les blanc·hes, à la base de la gestion des ressources humanitaires occidentales.

Toute ma vie, en tant que travailleur humanitaire international, j’ai lutté pour dépasser ce biais raciste et le postulat du pouvoir blanc. Je ne suis peut-être pas le seul. Dans mon cours d’introduction à l’humanitaire, je raconte souvent mon parcours et mon évolution, de chevalier blanc travailleur d’urgence, à compagnon humanitaire travaillant avec les personnes qui souffrent dans le respect de valeurs de solidarité et d’accompagnement, et non de pouvoir et de contrôle. Cela étant, mes pensées et mon cœur ont encore trop souvent tendance à recourir à des catégories et des schémas raciaux profondément inscrits au fond de moi, aussi bien liés à mon enfance occidentale de blanc, qu’à ma vie d’adulte remplie de clichés hollywoodiens et à ma facilité à travailler avec mes pairs blanc·hes privilégié·es.

Je me demande si le racisme n’est pas à l’origine du fait que nous n’arrivons pas à nous détacher de notre puissance internationale, comme nous invite urgemment à le faire le rapport du HPG, et à laisser simplement les personnes et les compétences dans les mains des organisations locales et des gouvernements nationaux. Je soupçonne fortement que ce soit le cas. La promesse selon laquelle un quart du financement humanitaire international devrait être directement alloué aux organisations locales et nationales est loin d’être respectée par les gouvernements bailleurs de fonds et leurs intermédiaires internationaux. Et ce, tout simplement parce que cela est difficile à mettre en place.

Il existe de bonnes raisons au fait que le transfert aux locaux soit risqué et complexe. Les ressources d’aide peuvent en effet être récupérées par des puissances anti-humanitaires. Les sociétés sont parfois dépassées, leurs institutions détruites et leur population décimée, déplacée ou dispersée. L’argent et les ressources humanitaires peuvent être détournés à cause de la corruption locale et du clientélisme, qui sont certes préjudiciables et contraires à notre moralité, mais tout aussi critiquables lorsque ces mêmes schémas de corruption et de clientélisme sont à l’œuvre dans le système international.

Mais, visiblement, nous n’essayons pas avec assez de force, et cela laisse penser qu’il existe une autre raison. Nous ne supportons tout simplement pas l’idée de partager le système avec « eux ». Nous ne leur faisons pas assez confiance pour y arriver. Nos ancêtres les colons avaient des doutes sur leur indépendance politique, et nous aussi. De plus, nous aimons ce que nous faisons et surtout les avantages et la réputation que cela nous donne. Bref, nous n’avons pas envie de laisser la place.

Je connais ce sentiment, et je le ressens parfois chez les autres quand ils posent des limites raisonnables à la « complémentarité » des acteurs locaux et internationaux, quand ils prêchent les vertus du transfert aux locaux en public, mais en privé plaisantent sur le travail humanitaire et échangent leurs récits de guerre.

Les travailleurs humanitaires ont peut-être aussi une bonne raison de ressentir une certaine confusion à propos du racisme, et de ne pas réussir à le voir de leurs propres yeux. Dans la grande majorité des guerres dans lesquelles les humanitaires sont intervenus, ils ont pu observer la présence du racisme dans ces sociétés. Un racisme profond est au cœur des violents conflits en République Démocratique du Congo (RDC) en Côte d’Ivoire, au Libéria et ailleurs. En Amérique latine, la violence a souvent été brutalement utilisée à des fins racistes, comme au Guatemala et au Brésil. La guerre au Sri Lanka nous a choqués par son racisme. Et en Asie occidentale, le conflit israélo-palestinien est empêtré dans le racisme, tandis que la violence ethnique en Irak et en Syrie ressemble à s’y méprendre à du racisme.

Parce que le racisme est tellement visible chez les autres, leur expérience en première ligne peut inciter les humanitaires à diminuer l’importance de leur propre racisme. Et nous devons ici aussi faire attention à éviter ce préjugé blanc selon lequel notre racisme n’est pas aussi mauvais que le leur. Nous ne devons pas détourner les yeux de notre propre racisme.

Et je pense qu’il serait bon si, cette semaine, nous acceptions de briser le tabou autour du racisme et des privilèges blancs dans le discours humanitaire et le système humanitaire. Ces fautes morales doivent être signalées lorsque nous, ou les autres, les voyons ou les ressentons. Je suis certain que le racisme fait partie de notre système. Je suis certain qu’il joue un rôle important dans notre réticence à transférer l’action humanitaire au niveau local. Et je suis certain que nous saurons y faire face car nous savons que le racisme est une erreur.

Voir l’article original en anglais sur le site de Humanitarian Practice Network

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Cet article, initialement paru en anglais sur le site de Humanitarian Practice Network, a été traduit vers le français par Eva Champion, traductrice bénévole pour ritimo.