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« Le Cimetière », là où les migrants survivent, au jour le jour, pour travailler dans les champs et les serres d’Andalousie

, par Equal Times

Sidy et Mamadou sont parmi les quelque 800 sans-papiers qui habitent El Cementerio (le cimetière) – un bidonville qui doit son nom au fait que les cabanes ou chabolas squattées par les migrants bordent le cimetière catholique de Lepe, une ville agricole quelconque de 25.000 habitants, située à proximité de la frontière hispano-portugaise, dans le sud-ouest de l’Andalousie.

Sidy, 55 ans, est un homme de petite taille, emmitouflé dans plusieurs couches de vêtements pour se protéger du froid mordant de l’hiver. Les circonstances déjà éprouvantes de son existence ont été exacerbées par une poliomyélite contractée quand il était encore enfant, qui a laissé sa jambe droite partiellement paralysée. Mamadou, 38 ans, est beaucoup plus grand, athlétique et arborant un air sérieux. Son regard brille d’une étincelle intrépide, celle d’un homme qui a bravé les barbelés pour arriver jusqu’ici.

Les deux amis se connaissaient déjà au pays, dans la capitale sénégalaise, Dakar, où Sidy survivait grâce à la pêche et Mamadou travaillait en tant que camionneur. Ils sont, tous deux, arrivés en Espagne par la mer en 2007, via des trajectoires différentes mais toutes deux aussi périlleuses l’une que l’autre.

D’après la principale organisation de défense des droits humains d’Andalousie, l’Asociacion Pro Derechos Humanos de Andalucía (APDHA), 64.120 migrants irréguliers sont arrivés d’Afrique en Espagne en 2018 – le chiffre le plus élevé jamais enregistré sur une seule année.

D’après son nouveau rapport intitulé Derechos Humanos en La Frontera Sur : 2019 (Les droits humains à la frontière sud : 2019), publié en février, 51.711 de ces migrants sont arrivés sur les côtes andalouses, soit une augmentation massive par rapport aux 28.587 arrivées enregistrées en Andalousie en 2017 et les 14.128 de 2016.

Toujours d’après le rapport, deux tiers de ces migrants provenaient d’Afrique subsaharienne, et le reste majoritairement des pays du Maghreb.

« Les gouvernements d’Afrique ne veulent pas que leurs populations aient du travail », lance en guise d’explication Sidy, en espagnol, même si les facteurs de la migration vers l’Europe sont beaucoup plus complexes. Ils incluent, notamment, des taux de chômage élevés à travers l’Afrique, la pauvreté endémique, des disparités de revenu abyssales, les impacts du changement climatique, la demande de main-d’œuvre en Europe et la carence de filières d’immigration régulières, a fortiori pour la main-d’œuvre manuelle.

« Si vous avez de l’argent, si vous avez tout ce qu’il vous faut, il vous suffit de prendre l’avion. Vous partez vivre en Asie, en Europe, en Amérique. Nous n’avons pas de quoi prendre l’avion. Nous sommes obligés de traverser la mer, ou le désert. Pour nous, il n’y a pas de visa.  »

Sidy explique qu’il a parcouru 1.600 kilomètres de Dakar à Las Palmas, dans les îles Canaries, en Espagne, à bord d’une barcasse sans toit de 21 mètres de long qu’il partageait avec 126 autres migrants parqués comme des sardines. L’embarcation calait moins d’un mètre et faisait deux mètres de large. Elle était équipée de seulement deux moteurs hors-bord de 40 CV chacun.

« J’ai perdu beaucoup d’amis. Une traversée comme vous ne pourriez même pas imaginer », se souvient Sidy. « Pour moi, rien qu’à penser à ce voyage, à la fin je ne voulais même plus vivre. »

Mamadou, lui, a voyagé clandestinement à bord d’un cargo à destination de Barcelone. Durant quatre jours et quatre nuits, il est resté blotti dans un espace de la taille d’un cercueil, au fond de la cale, juste au-dessus de la salle des machines, avec pour toute nourriture un litre d’eau et une poignée de semoule de maïs.

El Cementerio

Les quelque 200 cabanes d’El Cementerio abritent presqu’exclusivement des hommes. Une partie de ses habitants sont des travailleurs agricoles saisonniers du Maroc ; il y a aussi quelques Espagnols. Cependant, l’immense majorité sont des migrants sans papiers d’Afrique subsaharienne, originaires principalement de Guinée équatoriale, de Côte d’Ivoire, du Mali, de Gambie et du Sénégal.

D’aucuns soutiendront que cette masse grouillante d’abris de fortune érigés à l’aide de palettes récupérées, de bouts de carton et de bâches en plastique industrielles sont une condamnation criante de l’échec des politiques d’immigration de l’Union européenne.

En Espagne, par exemple, la majorité des migrants en situation irrégulière ne peuvent exercer un emploi légalement s’ils ne disposent de papiers en règle. Or pour obtenir leurs papiers, ils doivent prouver qu’ils ont un contrat de travail. Ils se trouvent dès lors dans une situation sans issue.

Oppressé par l’anxiété et une misère noire, El Cementerio est un endroit dangereux. Les journalistes n’y sont pas bienvenus, les étrangers éveillent la méfiance et la photographie peut s’avérer risquée. À l’ère des réseaux sociaux, tout le monde ici est un expert en médias et beaucoup éprouvent de la gêne, voire de la honte, à l’idée que les gens du pays puissent se rendre compte de la réalité de leurs conditions de vie en Espagne.

Il n’y a pas d’eau, pas d’égouts, pas d’électricité, pas de ramassage d’ordures. Au milieu de tout ce chaos, ce sont les chefs de gangs, les indics de la police et les petits dealers qui font la loi.

Il n’est pas inhabituel d’y voir des travailleuses du sexe espagnoles et migrantes exercer leur métier, et des petits délinquants s’essayer à revendre leur maigre butin le long de pistes et sentiers boueux qui sillonnent le bidonville. « Les conditions dans les cabanes de Lepe ne peuvent être qualifiées autrement que d’inhumaines », selon José María Castellano, qui travaille pour l’APDHA dans la province de Huelva.

« Lepe compte la plus forte concentration de chabolas. Mais on les trouve dans toute la province. Vous en trouverez, par exemple, dans des villes comme Rociana, Lucena et Mazagon. Il y en a aussi une forte concentration à Almeria. Des campements comme celui-ci il y en a un peu partout en Europe. Ces travailleurs migrants sont spoliés de leurs droits humains fondamentaux et doivent endurer l’indignité de vivre dans de telles conditions. J’estime que la responsabilité retombe sur les gouvernements nationaux, provinciaux et locaux », a indiqué M. Castellano. Malgré des tentatives de contact réitérées, les autorités locales et provinciales se sont refusées à tout commentaire.

Les affaires sont florissantes, mais les migrants connaissent une précarité croissante

Les deux dernières décennies ont vu les serres agro-industrielles déferler comme une mer de plastique sur cette région d’Andalousie ; un triangle formé par une plaine côtière et la dehesa, et qui s’étend de la capitale provinciale, Huelva, aux villes de Moguer, Palos de la Frontera, Lepe, Villablanca et Ayamonte.

Fraises, laitues, tomates, melons, poivrons, cerises et prunes ne sont que quelques-unes des cultures qui y sont produites intensivement. L’étendue de plastique de Lepe n’est interrompue que par les vastes plantations d’oranges et de mandarines qui occupent une frange de la dehesa, un pays vallonné parsemé de villages blancs, de forêts de chênes verts et d’élevages de ruminants et de porcs.

C’est d’ailleurs ce qui, au départ, a décidé Sidy et Mamadou à venir à Lepe : la promesse d’un travail abondant dans les champs et les serres, à cueillir des fruits et légumes destinés à l’exportation vers les supermarchés de toute l’Europe.

L’agriculture et les pêcheries d’Andalousie génèrent un chiffre d’affaires estimé à 8,63 milliards d’euros par an, soit près de 20 % de la production annuelle espagnole totale d’aliments et de poisson.

Au pic des périodes de récolte – agrumes, olives ou fraises, par exemple – des dizaines de milliers de migrants sont embauchés comme cueilleurs. Les travailleurs sans papiers sont, toutefois, particulièrement vulnérables dans cette économie informelle. Alors que certains sont payés au minimum légal journalier de 42,10 euros fixé par le gouvernement pour les travailleurs agricoles, nombreux sont ceux qui touchent à peine 20 euros par jour.

« Beaucoup de patrons ne rémunèrent pas à l’heure. Ils vous paient selon la quantité de fruits récoltés. Les plus forts peuvent gagner plus. Mais si vous êtes lent, vous gagnerez moins  », selon Sidy.

Selon un autre travailleur migrant, Issa Diakite, 45 ans, de Bamako, au Mali, qui habite dans le campement Las Malvinas, près de la ville de Palos de la Frontera, et qui a accepté de recevoir Equal Times dans le cadre misérable de sa chabola : « La situation actuellement est vraiment difficile. Parfois il n’y a pas du tout de travail, ou à peine quelques jours par mois. Je suis obligé de vivre ici, près des champs où je travaille. Je n’ai pas le choix. »

Destination : Espagne

En 2018, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, l’Espagne est devenue la principale voie d’accès à l’Europe pour l’immigration clandestine depuis l’Afrique, surpassant de loin l’Italie, la Grèce, Chypre et Malte.

Sur 116.295 arrivées irrégulières enregistrées à la frontière sud de l’Europe l’année passée, plus de la moitié ont atterri en Espagne.

Cela fait suite à l’accord signé en janvier 2017 entre l’Italie et la Libye qui visait à réduire les traversées de migrants, à un accord similaire entre l’Union européenne et la Turquie en 2016 et à une série de politiques anti-immigration adoptées dans divers pays d’Europe orientale, le plus notoirement dans la Hongrie d’extrême-droite de Viktor Orban.

Toujours d’après les estimations de l’OIM, en 2018, 769 autres personnes, dont beaucoup tentaient de traverser l’embouchure de la mer Méditerranée à bord de coquilles de noix ou pateras, sont mortes ou portées disparues lors de la traversée entre le Maroc et le sud de l’Espagne.

L’APHDA, quant à elle, fait état de 1.064 personnes mortes ou disparues en mer – une augmentation notable par rapport aux 249 et 295 victimes recensées par cette même organisation en 2016 et 2017, respectivement.

Quand on leur demande pourquoi ils ont entrepris ce périlleux périple vers l’Europe et pourquoi ils restent, Sidy répond avec une touche d’ironie que Mamadou et lui n’avaient fait que « suivre la nourriture ».

Si chez eux, à Dakar, Sidy, sa femme et leurs trois enfants ont eu faim, c’est sans aucun doute en raison des déprédations de la globalisation. En tant que pêcheur, il s’est vu confronté à une diminution alarmante des niveaux de poissons et à des captures de plus en plus maigres causées par le pillage des ressources halieutiques de l’Afrique de l’Ouest par les flottes de pêche internationales.

« Ces gens ont pris tout notre poisson de la mer », confie-t-il à Equal Times. « J’ai pensé que l’Europe était ma seule chance. » Et Mamadou d’ajouter : « Ici, le grand problème c’est le logement, un endroit où on se sente chez soi. Personne ne veut vivre dans une hutte. »

Pointant du doigt une rangée d’appartements inoccupés au loin, de l’autre côté de la route nationale qui part de Lepe, il fait remarquer : « Regardez, là-bas. Et regardez ici. La situation est insensée. Je ne peux pas louer un logement décent parce que je n’ai pas de papiers.

Jour après jour, on reste au fond d’un trou. Jour après jour, on pense que quelqu’un va nous lancer une corde pour qu’on puisse s’en sortir. Je suis en Espagne depuis 2007 et je n’ai toujours rien. Mais chaque jour je pense : “Oui. Je peux trouver ce qu’il faut, l’argent qui me permettra de rentrer au pays. C’est vrai”. »

Lire l’article original sur le site d’Equal times

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