L’Inde en deuil et en colère

Vers une prise de conscience historique sur les violences faites aux femmes ?

, par OpenDemocracy , KABEER Naila

Cet article a été traduit depuis l’anglais vers le français par Gaëlle Claire, traductrice pour Ritimo. Il a été, initialement, publié sur le site OpenDemocracy le 5 janvier 2013.

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Manifestation à New Delhi après le décès de Nirbhaya

Le viol collectif d’une étudiante de 23 ans à son retour d’une séance de cinéma a mis l’Inde en émoi. Comment pouvons-nous mobiliser le niveau international par cet événement pour exiger des dirigeants mondiaux qu’ils s’engagent à inscrire dans l’agenda des objectifs post-OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement) une politique de tolérance zéro vis-à-vis des violences faites aux femmes ?

Lorsque les membres de la communauté internationale se sont réunis en 2000 pour établir les objectifs du millénaire à traiter en priorité dans les 15 ans à venir, la lutte contre les violences faites aux femmes ne figurait pas dans la liste. Peut-être n’était-elle alors pas considérée comme un problème suffisamment important, ou peut-être encore espérait-on que les progrès réalisés vers les objectifs pour la parité (dans le système éducatif, sur le marché du travail et en politique), mettraient naturellement un terme au problème.

Le viol collectif atroce qu’a subi une étudiante, en soins intensif, de 23 ans, le 16 décembre 2012 démontre combien cet espoir est vain. Il est vrai que l’inégalité entre les sexes est en voie de réduction dans le système éducatif indien, et que les quotas ont permis d’augmenter le pourcentage de femmes élues à des postes dans l’administration. Mais toute possibilité de changement de fond qu’auraient pu laisser espérer ces progrès manifestes se voient asphyxiés par un système patriarcal en place depuis d’innombrables années dans le pays, dans lequel les femmes sont considérées comme inférieures aux hommes et sur lequel la culture consumériste mondiale et sa surenchère de sexualisation du corps des femmes exerce une néfaste influence.

La jeune victime était l’une des quelques femmes de son village qui avait pu poursuivre ses études jusqu’à l’université. Promise à une carrière prometteuse, elle était citoyenne d’un pays ancré dans une longue tradition démocratique et comptant de plus en plus de femmes élues. Rien de tout cela n’a suffi à la protéger d’une agression sexuelle dont l’atrocité a fait descendre dans les rues de tout le pays des milliers de manifestants affligés et scandalisés.

Baptisée « Nirbhaya » (sans peur) par certains journaux qui, dans un élan inhabituel de sensibilité, ont décidé de taire son vrai nom, la jeune femme rentrait chez elle du cinéma à 21h accompagnée d’un ami le soir du drame. Tous deux sont montés dans un bus dans l’espoir de se rapprocher de chez eux. Mais les choses ont pris une tournure bien différente : lui a été violemment battu, et elle, soumise à de longues sévices incluant viol et attaques physiques qui lui ont fait perdre conscience et laissé des séquelles. Le s corps nus des deux victimes ont ensuite été jetés du bus en marche et retrouvés par des passants. Nirbhaya s’est suffisamment remise de ses blessures pour faire une déposition à la police, mais a finalement succombé à ses blessures le 29 décembre. Son surnom de « sans peur », elle le doit à la résistance qu’elle a opposée à ses agresseurs (des traces de ses dents ont été retrouvées sur le corps d’au moins l’un d’entre eux), à sa détermination à les faire comparaître devant la justice et enfin à son combat pour la vie malgré les graves blessures infligées à ses organes internes .

Les événements actuels en Inde me semblent importants pour de nombreuses raisons, non seulement pour les citoyens indiens mais pour ceux de toute l’Asie du Sud. Les habitants de ces régions ont en commun une culture misogyne et un nombre scandaleux de femmes qui en ont payé le prix. Il y a 14 ans, les Bangladais se souviennent de Yasmine, une jeune domestique enlevée, violée et assassinée par un groupe de trois policiers alors qu’elle tentait de rentrer dans le village de ses parents ; de Seema qui, alors qu’elle rentrait chez elle avec son petit copain, a été arrêtée par la police au motif qu’elle avait un comportement suspect et placée en garde à vue au poste de police, où elle a été violée par quatre policiers et a trouvé la mort quelques jours plus tard ; de Sima, une jeune étudiante à l’université, soumise au harcèlement sexuel quotidien des voyous de son quartier, qui n’a obtenu aucun soutien de la part de la police locale et s’est donnée la mort pour éviter que ses parents ne subissent davantage de harcèlement. Enfin, le 21 décembre 2012, une semaine après le drame de New Dehli, une jeune tribale de 14 ans a été violée et tuée par 3 colons bengalis dans la région des collines de Rangamati au Bangladesh.

Au Pakistan, on se souvient de Muktharan Mai, violée sur ordre du conseil des anciens de son village ; de Kainat Somroo, violée par des brutes de son village alors qu’elle n’avait que 13 ans ; de Naseema Lubano, violée par le propriétaire terrien local et son homme de main. En Inde, il y a eu Mathura, une jeune tribale de 16 ans, violée par un groupe de policiers au poste de police alors même que ses proches venus déposer une plainte l’attendaient dehors, loin de s’imaginer ce qui était en train de se passer ; Bhanwari Devi, une femme de caste inférieure, victime d’un viol collectif perpétré par des hommes issus d’une caste supérieure pour la punir de sa témérité en tant qu’opposante au mariage d’enfants ; Rameeza Bee qui, alors qu’elle rentrait chez elle un soir avec son mari, tireur de pousse-pousse, fut arrêtée et violée par la police, qui tua son mari ; Maya Tyagi, qui rentrait d’un mariage avec son mari et fut arrêtée sur la route par des policiers en civil, dépouillée de ses vêtements et exhibée nue dans le bazar de la ville, pour ensuite être violée au poste de police. La liste ne s’arrête pas là, mais ces noms sont les seuls qui ont été portés à l’attention publique, constituant la partie émergée d’un iceberg d’abominations dont la partie cachée demeure très peu connue.

Si les événements actuels en Inde revêtent une importance particulière pour tous les habitants d’Asie du sud, c’est d’abord parce que, c’est une région où les femmes activistes ont mené quasiment seules la lutte contre les violences faites aux femmes depuis de nombreuses décennies. L’ampleur de la réaction soulevée par le viol collectif de Nirbhaya est à la fois surprenante, émouvante et source d’inspiration. S’il peut en résulter un changement durable dans la société indienne, on peut espérer la même évolution dans le reste de la région. Mais quoi qu’il en soit, cette tragédie a au moins eu le mérite de graver le problème dans la conscience publique et de le faire figurer parmi les problèmes à traiter. Dans les faits, elle a déjà suscité des élans de solidarité envers Nirbhaya qui se sont concrétisés par l’organisation de manifestations et de veillées au Népal, au Bangladesh et au Pakistan.

La deuxième raison pour laquelle ces événements sont importants est la présence très nette des hommes. L’un des aspects les plus décourageants de la lutte pour la justice menée par les femmes, en Asie du Sud comme dans le reste du monde, est la rareté des hommes prêts à faire entendre leur voix pour cette cause. Cette fois, c’est différent. On voit des hommes, surtout jeunes mais pas uniquement, s’exprimer dans la presse et se positionner aux côtés des femmes dans les rues. Ce soutien masculin est d’une importance cruciale. Sans lui, la question des violences sexuelles restera cantonnée au rang de problème purement féminin, et les efforts des femmes pour y mettre fin resteront vains.

De nombreuses théories circulent pour expliquer pourquoi, dans une région connue pour de nombreux cas de violences faites à des femmes, c’est cet événement en particulier qui a suscité une réaction à si grande échelle. L’une des théories désigne la dynamique de classes. Une grande partie des violences sexuelles en Inde est perpétrée par des hommes en position de pouvoir vis-à-vis de femmes socialement inférieures, des hommes des castes supérieures abusant de femmes appartenant au groupe des « intouchables » (les personnes exclues du système de castes, n.d.t.) ou à des groupes tribaux ; des membres de la police s’en prenant à des femmes pauvres, des militaires s’attaquant à des femmes considérées comme pactisant avec l’ennemi interne, c’est-à-dire résidant dans des régions contestataires telles que le Cachemire, le Chhattisgarh, le Jharkhand et la région du nord-est. L’atrocité de l’agression de Nirbhaya est révélatrice des conséquences inquiétantes que peut avoir le creusement des inégalités dans une économie en voie de modernisation, connaissant une croissance rapide et s’ouvrant à la mondialisation. Cet acte de violence a été commis par des hommes des castes inférieures de New Dehli, à jamais privés des bénéfices de l’Inde « brillante » (Shining India), sur une femme qui symbolise ce que l’Inde aspire à devenir.

Les six hommes en question étaient issus des bidonvilles sordides de New Dehli et auraient certainement passé le restant de leurs jours au même endroit ou dans des bidonvilles similaires si rien de tout cela n’était arrivé. Le plus jeune d’entre eux vit à la rue depuis l’âge de 13 ans. Contrairement aux militaires, policiers et hommes de la haute société qui commettent des viols, ces hommes correspondent dans l’imaginaire collectif au stéréotype du violeur psychopathe. Cette théorie explique l’ampleur de la réaction à ce viol comme une réponse à un bouleversement de l’ordre social. À la haine avec laquelle les agresseurs de Nirbhaya ont attaqué leur victime répond la colère de ceux qui demandent à présent la peine de mort ou la castration chimique pour les violeurs.

Mais ces éléments ne suffisent pas à expliquer l’importance des manifestants et les raisons pour lesquelles les protestations transgressent les obstacles de classe et de sexe. Selon moi, plusieurs facteurs entrent en jeu. L’un deux se manifeste à travers un sentiment exprimé par plusieurs des manifestants, chacun avec leurs mots : « N’importe laquelle d’entre nous aurait pu se retrouver à sa place ». Autrement dit, ce qu’a vécu Nirbhaya aurait pu arriver à n’importe laquelle des milliers d’étudiantes à l’université. Toutes ne viennent pas d’un milieu privilégié. Nombre d’entre elles sont issues comme Nirbhaya de familles modestes et ont dû se battre pour obtenir leur part de ce que la nouvelle Inde a à offrir. Et comme Nirbhaya, beaucoup d’entre elles font partie de la première génération de femmes dans leur famille à accéder aux études supérieures. Le père de Nirbhaya a dû vendre le peu de terres qu’il possédait pour pouvoir financer les études de sa fille. En ce sens, elle était représentative de cette génération d’étudiantes. C’est précisément son anonymat, son statut de « citoyenne inconnue » selon les termes d’un auteur, qui permet à chacun de s’identifier à son histoire.

Un deuxième élément réside dans la ségrégation sexuelle qui, excepté au sein d’une élite cosmopolite, divise la société indienne. L’université est l’un des seuls lieux où garçons et filles peuvent entretenir des relations amicales entre simples être humains partageant des activités ordinaires au quotidien, chose difficilement concevable dans la majorité des situations de la sphère publique, où les relations hommes-femmes revêtent une connotation lourde de sens. Ce soir du 16 décembre, Nirbhaya était allée voir un film en compagnie d’un jeune homme qui, contrairement aux affirmations de certains journaux, n’était pas son amant ni son fiancé mais un ami. Si un grand nombre des jeunes femmes qui protestent auraient pu être Nirbhaya, nombreux sont les jeunes hommes qui connaissent quelqu’un comme elle, que ce soit une fille, une sœur ou une amie. Ce que cet événement a appris à ces hommes, c’est que leur présence ne suffit pas à protéger leurs amies, leurs sœurs ou leurs filles de ce qui est arrivé à Nirbhaya.

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Prise de parole par une jeune militante à New Delhi

Malgré tout, si les étudiants ont été les premiers à descendre dans les rues, suivis par des femmes militantes, de plus en plus de femmes de catégories sociales différentes sont venues épaissir leurs rangs. La plupart des femmes en Inde (et en Asie du Sud), se sentent vulnérables aux violences sexuelles. Au sujet de l’investissement massif dans ces manifestations des aam aurat, des Indiennes ordinaires qui ne délaissent habituellement pas leurs occupations quotidiennes pour prendre le temps de manifester, le journal The Times of India a écrit que « l’empathie est à l’origine de cette mobilisation exceptionnelle . Enseignantes, étudiantes, commerçantes et femmes au foyer se retrouvent toutes dans la situation de Nirbhaya au quotidien. Leurs privilèges sont limités, et elles courent après leurs rêves dans les bus et les voitures, où elles doivent subir d’innombrables outrages. » Ces femmes ont dû apprendre à supporter les attouchements, les regards insistants et parfois même les attaques physiques lors de leurs trajets quotidiens vers leur lieu de travail. L’attaque brutale de Nirbhaya n’est qu’une issue extrême de cette vague quotidienne de harcèlement sexuel.

En outre, certaines femmes, de par leur identité ou leur profession, sont davantage assujetties à ce type de harcèlement. À titre d’exemple, aux rangs des manifestants de New Dehli sont venues s’associer des migrantes des régions montagneuses qui viennent à la ville travailler comme domestiques, des femmes particulièrement vulnérables au harcèlement sexuel, mais également des femmes militantes du nord-est, où l’armée est accusée d’agressions sexuelles et de viols.

Enfin, un troisième élément permet d’expliquer la réaction à la récente tragédie, qui selon moi est porteur d’espoir pour l’ensemble de la population d’Asie du Sud. En effet, si de nombreuses voix se se font entendre en Inde pour dénoncer l’indifférence (souvent cautionnée par les hommes politiques, dont un grand nombre sont accusés de viol), et se positionnent contre la corruption et la brutalité des forces de police, considérées comme une partie du problème et non sa solution, contre le système judiciaire qui a invariablement laissé tomber les victimes de viol (sur 635 cas de viol recensés à New Dehli en 2012, seul un a débouché sur une condamnation), et bien sûr contre les « monstres », « bêtes » et « démons » qui ont commis ces abominations, un thème qui revient souvent est la nécessité pour l’Inde de se remettre sérieusement en question.

Ainsi, le problème n’est pas simplement en dehors de nous, le problème, c’est nous. On parle notamment beaucoup de l’état d’esprit général qui s’est développé dans une culture où les violences faites aux femmes ne sont pas seulement répandues et impunies, mais également reprochées aux femmes elles-mêmes. Lorsque Niyabhaya et son ami sont montés dans le bus, l’un de leurs futurs agresseurs leur a demandé ce qu’ils faisaient dehors à une heure si tardive. Rien à voir avec un inconnu inquiet qui se préoccuperait de leur sécurité. Avec le recul, ce commentaire peut être considéré comme une réflexion signifiant que Niyabhaya ne pouvait s’en prendre qu’à elle pour les événements qui ont suivi.

La misogynie continue de se faire entendre même à l’heure où le pays porte un regard trouble sur lui-même et reconnaît la nécessité d’un changement radical et général des comportements. L’un des exemples les plus illustres en est les propos de Abhijit Mukherjee, fils du président indien et député, qui a déclaré que les femmes qui ont manifesté n’avaient « aucune contact avec la réalité de terrain » et n’étaient d’ailleurs probablement pas des étudiantes. « Ces jolies femmes peinturlurées qui prennent part aux protestations ne sont pas des étudiantes . Je les ai vu parler à la télévision, habituellement, ce type de femmes ne sont pas étudiantes ». Selon lui, ces femmes, qui fréquentaient apparemment souvent les discothèques, défilent dans les rues bougies à la main par effet de mode.

Ses propos ont été largement décriés par ses collègues députés et désavoués par sa sœur. Mukherjee s’en est plus tard excusé, mais non avant que le parti extrémiste hindou Shiv Sena n’ait soutenu sa position, déclarant que ce qu’il avait dit ne faisait que refléter les convictions de la plupart des Indiens, mais qu’il avait simplement choisi le mauvais moment pour s’exprimer. Le leader d’un conseil de Caste de l’Haryana a quant a lui affirmé que la plupart des viols étaient fabriqués de toutes pièces ; un élu du Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party , BJP) au Rajasthan a demandé la suppression de la jupe de l’uniforme scolaire, arguant que celle-ci attirait « des regards insistants et pervers et des commentaires obscènes » ; enfin, selon Khushwant Singh, l’un des écrivains les plus influents en Inde, le viol doit être compris comme une conséquence de l’incapacité des hommes à contrôler leur libido, ce qui les amène à satisfaire leur appétit sexuel aux dépens de femmes non consentantes.

Et ces conceptions misogynes ne sont pas l’apanage des hommes. Elles transparaissent également dans les propos de certaines femmes, et notamment d’un grand nombre d’élues. Selon Mamata Banjerjee, la chef du gouvernement du Bengal-Occidental, « les viols sont le fruit d’une trop grande liberté dans les interactions entre hommes et femmes ». S’exprimant sur le cas d’une femme qui avait accepté de se faire raccompagner à la sortie d’un pub de Calcutta et avait été violée par cinq hommes sous la menace d’une arme à feu, la leader du parti au pouvoir au Bengal Occidental Kakoli Ghosh Dastidar a déclaré qu’il « ne s’agissait pas d’un viol, mais d’un arrangement qui a mal tourné ». Sheila Dixit, aujourd’hui chef du gouvernement de Delhi, avait déclaré à propos d’une journaliste assassinée à New Dehli qu’elle n’aurait pas dû être téméraire au point de s’aventurer seule dans la nuit.

Alors que des figures emblématiques du cinéma bollywoodien ont rejoint les manifestations nationales, on voit émerger des questions sur le rôle que tient l’industrie du film dans la promotion de la sexualisation de la culture. Tandis que les baisers de cinéma restent rares, des articles récents ont rappelé l’existence d’une longue tradition consistant pour des personnages masculins à traquer, harceler et convoiter avec insistance l’héroïne, qui finissait par succomber. Les scènes de viols sont également l’un des éléments centraux du cinéma indien, mais sont devenues de plus en plus explicites au fil du temps. Et si c’était autrefois le personnage marginal de la croqueuse d’homme qui exhibait une sexualité décomplexée tandis que l’héroïne transpirait la vertu, les héroïnes d’aujourd’hui sont des femmes en petite tenue qui se déhanchent de manière provocatrice sous le regard approbateur et lubrique d’un vaste public masculin. Dans une société où règne encore la ségrégation sexuelle et où les mœurs sexuelles demeurent largement réprimées, quelle impression des femmes et de leurs désirs ces images donnent-elles aux hommes ?

Les expressions et manifestations de la misogynie culturelle sont tellement banales de la part des hommes aussi bien que des femmes, tellement imbriquées dans le tissu social, qu’il serait impossible de fournir une liste exhaustive ne serait-ce que de celles émises depuis le viol et la mort de Nirbhaya. Un exemple mérite néanmoins d’être cité. Le quotidien indien The Hindustan Times a publié un sondage mené auprès d’hommes et de femmes utilisant les transports publics au cours de la dernière semaine de 2012. Le sondage révèle que 78 % des femmes avaient été victimes de harcèlement sexuel au cours de l’année passée. Plus de 90 % d’entre elles avaient subi des regards déplacés et des sifflements ; 69 % des attouchements et des attaques physiques. 56 % des hommes interrogés considèrent que les femmes doivent apprendre à tolérer un certain degré de harcèlement sexuel. Un nombre similaire d’hommes et de femmes (40 % et 44 % respectivement) pensent que le harcèlement sexuel donne aux hommes le pratiquant un sentiment de pouvoir, mais là où 35 % des femmes pensent qu’ils le font pour faire les beaux devant leurs amis, seulement 18 % sont de cet avis. D’autre part, tandis que 18 % des femmes pensent que le harcèlement sexuel est un simple divertissement pour les hommes, 30 % des intéressés partagent cette opinion. Enfin, 59 % des hommes contre seulement 14 % des femmes s’accordent à dire que « la plupart des femmes invitent au harcèlement par leur tenue vestimentaire et leur comportement ».

J’ai longuement évoqué le problème de la culture et de l’état d’esprit parce que je considère que ces éléments contribuent largement à expliquer la difficulté rencontrée par les féministes pour porter les violences faîtes aux femmes à l’attention des pouvoirs publics. Les raisons pour lesquelles ce viol collectif est celui qui a provoqué tant de désolation et de colère restent floues. La question est de savoir si nous pouvons tirer parti de ces sentiments de peine et de colère pour enclencher une évolution durable dans la façon dont les violences faites aux femmes sont gérées par la société. Un débat sérieux a été engagé en Inde autour des mesures à adopter pour permettre un tel changement, mais le problème des violences faites aux femmes, dans leur propre foyer et à l’extérieur, ne concerne pas exclusivement les Indiennes et les femmes d’Asie du sud. Elles sont le lot de femmes du monde entier, même si certains pays les gèrent plus efficacement que d’autres.

Tandis que nous approchons de l’ère post-OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement), des discussions prennent place en divers endroits pour déterminer les objectifs prioritaires pour la prochaine étape. De nombreux problèmes épineux émergent, et mériteraient tous notre attention : le réchauffement climatique et le creusement des inégalités au niveau mondial en sont des exemples. Mais qu’est-ce qui nous empêche de saisir enfin l’occasion de nous pencher sur un problème de longue date voué à persister ? Inscrire une politique de tolérance zéro envers les violences faites aux femmes au centre des objectifs post-OMD aurait au moins le mérite de marquer les esprits. Dans un contexte où la culture du silence autour des violences faites aux femmes règne depuis de nombreuses années, où la peur et la honte amènent si souvent les victimes à garder le silence, où l’on considère que c’est aux hommes que revient la décision de battre leur femme et que les femmes appellent au viol par leur tenue vestimentaire et leur comportement, une déclaration claire et sans compromis indiquant que ces convictions et ces comportements ne seront plus tolérés serait un bon moyen de montrer le problème tel qu’il est : le déni de la dignité et de l’intégrité corporelle de la moitié de l’humanité. Pour que ce décret ait de l’influence, il doit être adopté par des personnes disposant des mandats et du pouvoir nécessaires pour faire avancer les choses. Si les dirigeants qui se réuniront en 2015 pour discuter des objectifs post-OMD s’engagent clairement et devant tous à mettre en œuvre une politique de tolérance zéro et mettent en place les mécanismes d’application de cette politique pour prouver la solidité de leur engagement, les femmes militantes du monde entier pourraient enfin faire pression sur les dirigeants de leur pays pour qu’ils prennent eux-mêmes les mesures nécessaires. Si cela arrivait, le sort de la jeune femme restée dans l’anonymat jusqu’à ce jour, qui a fait sortir son pays de l’indifférence vis-à-vis des femmes, pourrait bénéficier au reste du monde.

Signez la pétition : http://www.avaaz.org/en/end_indias_war_on_women/?tiiFFab

Lire l’article originale : Grief and rage in India : making violence against women history ?

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