Au Guatemala, institutionnalisation sous surveillance

, par ALAI , TRUCCHI Giorgio

Le pays centraméricain traverse une forte détérioration de sa démocratie, une escalade répressive et la militarisation de la vie civile. Malgré ce scénario complexe, la résistance dans les rues se poursuit.

Villa Deportiva, Guatemala
Crédits : Clovis Castaneda via unsplash

Au beau milieu d’une militarisation croissante de la vie civile, l’escalade répressive s’est caractérisée par la persécution systématique d’activistes sociaux, de défenseurs et défenseuses des terres et des biens communs, d’étudiant·es, de communicateur·ices, d’agent·es de la justice et d’opposant·es politiques.

La fraude récente commise lors de l’élection du recteur de l’Université de San Carlos de Guatemala (Usac) ainsi que les attaques menées contre des juges et des avocat·es représentent des signaux évidents de la détérioration de l’institution démocratique du pays centraméricain.

Une situation devenue encore plus dramatique avec la crise économique provoquée par la pandémie, l’impact de deux ouragans (Eta et Iota) et l’incapacité, la négligence et le désintérêt dont les autorités judiciaires ont fait preuve pour affronter ces adversités.

Les 9 et 11 août prochains, l’Assemblée sociale et populaire de Guatemala, une instance qui regroupe un large spectre d’associations, a appelé à une grève plurinationale contre le coût élevé de la vie, la corruption, l’impunité, la cooptation des institutions et la criminalisation de la lutte sociale.

De la régression à la consolidation autoritaire

Suite à la signature des accords de paix (1996), le Guatemala a impulsé une série d’actions qui ont débouché sur des modifications significatives du système judiciaire.

Ces réformes ont facilité les enquêtes et les poursuites pénales à l’encontre de militaires à la retraite ayant commis de graves violations des droits humains au cours du long conflit armé interne au pays et contre des membres de l’élite politique et de l’oligarchie nationale impliqués dans des cas de corruption, de trafic d’influence et d’impunité.

Bien entendu, la réaction ne s’est pas fait attendre. En réponse aux jugements et aux condamnations à l’encontre d’acteur·ices du pouvoir ayant joui historiquement d’une impunité totale, un processus accéléré de régression autoritaire s’est enclenché.

« Ce processus régressif a pris de l’ampleur à partir de 2017 et actuellement nous venons d’entrer dans l’étape de consolidation de l’État autoritaire », explique Jorge Santos, coordinateur général de l’Unité de protection des défenseurs et défenseuses des droits humains au Guatemala (Udefegua).

Afin d’analyser et de mieux comprendre ce qui est en train de se produire au Guatemala, l’Udefegua a mis en lien certains indicateurs aidant à identifier où et comment ce processus se déroule.

« Nous vivons actuellement une capture des institutions et un alignement des trois pouvoirs de l’État. Le peuple est dans l’incapacité de se défendre face à des institutions publiques totalement contrôlées par le « pacte de corruption ».
Les processus de militarisation se multiplient dans le pays, pas seulement concernant le contrôle des territoires, mais aussi pour l’appropriation d’espaces et de domaines qui appartiennent aux autorités civiles », nous dit le défenseur des droits humains.

En parallèle, poursuit Santos, on observe une reprise du conservatisme extrême et une augmentation significative de la violence et de la répression qui affectent particulièrement les secteurs les moins protégés de la société guatémaltèque.

« Les populations indigènes, les enfants, les jeunes, les femmes et les personnes LGBTI souffrent des principaux assauts de cette politique régressive. Elle se traduit par une augmentation significative d’actes de violence, en particulier de violence politique contre toutes celles et ceux qui sont identifiés comme opposant·es au régime », explique-t-il.

Assassinats, agressions et harcèlement

Dans son dernier rapport, l’Udefegua observe qu’en 2021, 1 002 agressions contre des personnes, des associations et des communautés défenseuses des droits humains ont été enregistrées, incluant 11 assassinats, 5 tentatives d’assassinat et 5 cas de torture et de traitements cruels, inhumains et dégradants.

On a également dénombré un total de 211 agressions contre des agent·es de la justice, ce au beau milieu d’un processus accéléré de cooptation du ministère Public.
Selon l’Udefegua, cette institution « a abandonné sa mission d’enquête sur les actes de violence et d’agression contre des personnes, des communautés et des associations » pour concentrer ses efforts sur « l’assurance d’une impunité pour les agresseur·euses et la criminalisation des défenseur·euses ».

De la même façon, 127 agressions ont été recensées contre des journalistes et des communicateur·ices sociaux et 147 autres contre des défenseur·euses des terres et des biens communs.

La majorité des agressions sont des actes de diffamation (385), suivi de harcèlements (158), de plaintes non fondées (101), de cas de détention illégale (57), d’intimidation (52) et de menaces verbales (24).

Les fonctionnaires du gouvernement sont soupçonnés d’être à l’origine de plus de 500 agressions.

« Nous sommes face à une alliance entre l’élite économique, qui dirige le " pacte de corruption ", les élites politique et militaire, qui exécutent les actions imaginées par l’oligarchie, et le crime organisé. Ce sont ces acteurs qui mènent à bien le processus de consolidation de l’autoritarisme », explique Santos.

Les victimes

Pour le coordinateur de l’Udefegua, les principales victimes de l’escalade autoritaire sont les secteurs qui souffrent des assauts de l’imposition et de l’extension d’un modèle économique néolibéral extractiviste. Ce modèle prétend restaurer les privilèges historiques de l’oligarchie.

Le rapport nous explique que cette extension du modèle économique met la société à feu et à sang, est mené de manière illégale et en écartant toutes celles et ceux qui s’opposent à la mise en place de ses investissements.

« Aux endroits où ce modèle s’implante le plus profondément, avec ses projets miniers, de production énergétique, d’expansion des monocultures et de destruction des forêts, c’est là où l’on retrouve le plus d’agressions et de violence contre les personnes défenseuses des terres et des biens communs. »

En parallèle, la phase de consolidation de l’État autoritaire implique de prendre le contrôle absolu des institutions. Cette stratégie d’agression s’est donc également orientée vers les agent·es de justice qui ont mené les enquêtes et les poursuites pénales à l’encontre de militaires et d’oligarques.

À l’heure actuelle, on estime qu’au moins 24 juges et avocat·es ont été obligés d’abandonner le pays. D’autres professionnel·les de la justice et des défenseur·euses des droits humains sont sur le point de connaître le même sort.

De la même manière, les médias enquêtant sur des cas de corruption et de trafic d’influence impliquant le président Alejandro Giammattei ou des personnes de son entourage proche sont systématiquement attaqués.

Le rapport de l’Udefegua mentionne, entre autres, des cas emblématiques comme les agressions commises contre les journalistes Michelle Mendoza, Sonny Figueroa, Marvin del Cid, Juan Luís Font, le journaliste communautaire Carlos Ernesto Choc et, plus récemment, contre José Rubén Zamora, le directeur du journal El Periódico.
Des médias de communication comme La Hora, Plaza Pública, Prensa Comunitaria, No Ficción, Quórum et même El Periódico sont également victimes d’attaques.

« Les agressions, les diffamations et la stigmatisation des journalistes et des communicateur·ices sociaux, ainsi que les menaces, le vol d’équipement et les perquisitions violentes font partie de l’ambiance qui est en train de s’installer dans le pays », explique Santos.

Le procureur des Droits humains sortant (Jordán Rodas) a connu le même sort : il a été systématiquement attaqué au cours de son mandat et va maintenant être remplacé par une personne totalement liée au « pacte de corruption ».

« Ils vont refaire ce qu’ils ont fait avec le ministère Public, c’est-à-dire démanteler l’institutionnalité au sein même de l’institution. Ils essaient en réalité de restaurer l’ordre ancien, appauvrissant, violent et inattaquable du passé », avertit le défenseur des droits humains.

Unité, résistance et action

Pour le moment, la mobilisation menée par de nombreux secteurs de la société guatémaltèque n’a pas réussi à obtenir des changements significatifs ni à mettre en échec le « pacte de corruption ».

Selon Jorge Santos, la naissance d’une large coalition rassemblant toutes les forces vives du pays a été rendue impossible par un phénomène lié directement aux expressions démocratiques, progressistes, de gauche et même révolutionnaires guatémaltèques.

« Nous continuons à avoir cinq forces d’expressions répondant à ces caractéristiques et qui sont en compétition dans un schéma où la norme électorale est définie de telle façon que le ou la citoyen.ne ne peut pas exercer son droit à élire, mais seulement choisir entre les options politiques définies en amont par l’oligarchie.
Il s’agit donc d’une dictature d’un nouveau genre constituée d’une oligarchie qui, indépendamment de l’acteur politique en fonction, est celle qui exerce réellement le pouvoir », explique Santos.

Au Guatemala, les élections générales1 auront lieu l’an prochain et l’on dénonce déjà toute une série d’actions menées par les autorités électorales dans le but de limiter ou compliquer la participation de partis représentant le changement.
Dans ce contexte de cooptation institutionnelle, l’objectif est de privilégier les options de la droite, consolidant et élargissant ainsi le schéma autoritaire en place dans le pays.

« Ici, ce n’est pas tant la possibilité d’une fraude électorale qui menace, mais plutôt un processus comprenant une série d’actions frauduleuses qui, au final, vont déterminer qui sont les acteur·ices politiques autorisés à participer à cet événement électoral.

Par exemple, la fille du génocidaire Ríos Montt est en train de créer une alliance politique oligarco-militaire avec le fils de l’ancien président Álvaro Arzu, l’instigateur central du modèle néolibéral qui privatise et pille le pays », nous prévient le coordinateur de l’Udefegua.

Malgré les difficultés et le scénario complexe dans lequel le Guatemala se débat, la résistance se poursuit et le peuple continue à manifester.

« Où que tu ailles dans les 22 départements et les 340 communes de ce pays, tu trouveras de la résistance et de la défense des droits humains. Le régime a dû imposer un état d’exception et militariser le territoire pour tenter de freiner la révolte.

Les populations se mobilisent en permanence pour la défense de leurs droits et de leurs territoires, tentant ainsi d’inverser ce scénario. Le peuple se poste devant les tribunaux en soutien aux avocat·es et aux juges criminalisés, de même pour soutenir les défenseur·euses des droits et les communautés.

Plus tôt qu’on ne le pense, conclut Jorge Santos, nous réaliserons qu’un grand saut vers une large coalition sociale et politique est nécessaire, indispensable si nous voulons vaincre le « pacte de corruption ».

Voir l’article original sur le site Alai