La souveraineté alimentaire est la seule solution au chaos climatique pour l’Afrique

, par GRAIN

La convergence de la crise climatique et de la hausse des importations de produits alimentaires en Afrique mène tout droit à la catastrophe. À moins que des mesures ne soient prises pour mettre en place des systèmes alimentaires locaux et supprimer la dépendance croissante vis-à-vis des importations de céréales et d’autres aliments de base, l’Afrique connaîtra des répliques multiples et plus graves de la crise alimentaire de 2007-2008, qui avait provoqué des émeutes de la faim sur tout le continent. Les gouvernements africains et les bailleurs de fonds ont perdu les dix dernières années à mettre en œuvre des politiques et des programmes ratés qui visaient à soutenir les entreprises agro-industrielles, alors qu’ils ne faisaient pas grand-chose pour s’opposer efficacement aux entreprises qui se débarrassent de leurs excédents alimentaires et entraînent une augmentation des émissions mondiales de gaz à effet de serre et une destruction de la biodiversité. À présent, les mouvements pour la justice climatique et les producteurs alimentaires africains doivent unir leurs forces pour éliminer la dépendance vis-à-vis des importations de produits alimentaires et parvenir à la souveraineté alimentaire sur le continent pour faire face à la crise climatique.

Rok5, Essai de variétés de riz de mangrove précoce. Photo de Bruno Kestemont prise en octobre 1985 (CC BY-NC 2.0)

Pour l’Afrique, la crise climatique est une crise alimentaire

Les prévisions concernant l’alimentation en Afrique au cours des prochaines décennies sont inquiétantes. Le continent aura besoin de plus de denrées alimentaires pour faire face à une population croissante qui, selon les Nations Unies, passera de 1,2 milliard à 1,7 milliard d’individus au cours de la prochaine décennie. Mais, à mesure que la demande en produits alimentaires augmentera, les effets croissants du changement climatique rendront la production alimentaire plus difficile sur le continent. On estime que le réchauffement climatique pourrait entraîner une réduction de 10 à 20 % de la production alimentaire globale de l’Afrique.

Si rien n’est fait pour inverser la tendance, les importations de produits alimentaires de l’Afrique vont monter en flèche. La Banque africaine de développement prévoit que les importations nettes de produits alimentaires de l’Afrique tripleront d’ici 2025, pour atteindre plus de 110 milliards de dollars. Les Nations Unies prévoient que l’Afrique ne couvrira que 13 % de ses besoins alimentaires en 2050.

Les pays africains sont déjà bien conscients de la vulnérabilité dans laquelle les laisse cette dépendance à l’égard des importations de produits alimentaires. En 2007, une série de chocs climatiques en Asie a déclenché une cascade d’actions qui ont fait monter le prix du riz sur le marché international, avec des effets d’entraînement sur les autres céréales. L’Afrique, qui représente environ un tiers des importations mondiales de riz et de blé, a été durement touchée. La hausse des prix était trop lourde pour que des millions d’Africains puissent l’absorber et des émeutes de la faim ont éclaté sur tout le continent, de Ouagadougou au Caire, de Maputo à Abidjan et de Dakar à Nouakchott. À Nairobi, une manifestation contre la hausse des prix des produits alimentaires pour les denrées de base, appelée « révolution Unga » (révolution de la farine de maïs), a débuté en 2008 et s’est poursuivie jusqu’en 2011.

Le changement climatique multipliera les flambées des prix mondiaux des produits alimentaires et fera monter les prix internationaux des denrées de base. Prenons l’exemple du maïs, l’un des produits agricoles les plus vendus dans le monde et un aliment de base important pour une grande partie de l’Afrique. Jusqu’à récemment, les rendements du maïs étaient relativement stables dans les principales régions productrices de maïs du monde et les réductions de rendement induites par le climat étaient rares. Mais, avec le réchauffement de la planète, les risques d’importantes pertes de récoltes augmentent, tout comme les risques que des pertes de récoltes interviennent simultanément dans les grandes régions exportatrices de maïs, telles que l’Amérique du Nord et le Cône Sud de l’Amérique latine. Des chercheurs du département des sciences de l’atmosphère des États-Unis estiment que la probabilité d’importantes pertes de production simultanées dans les grands pays exportateurs de maïs au cours d’une année donnée est pratiquement nulle dans les conditions climatiques actuelles, mais s’élève à 7 % avec un réchauffement de 2 °C et à 86 % avec un réchauffement de 4 °C.

Si un ensemble de chocs météorologiques isolés et lointains ont suffi à provoquer des émeutes de la faim en 2007-2008, on peut imaginer à quoi cela pourrait ressembler dans les décennies à venir, si la crise climatique s’intensifiait et si des centaines de millions d’Africains supplémentaires dépendaient des importations de produits alimentaires de base. Il s’agit d’une crise en cours, à une échelle gigantesque, qui exige une action immédiate.

Un tel avenir n’est pas inéluctable. Des mesures complémentaires peuvent être prises à l’intérieur et à l’extérieur de l’Afrique afin que ce continent ait la capacité de se nourrir lui-même dans les années à venir. Oui, la crise climatique rendra et rend déjà plus difficile la production alimentaire sur le continent et augmentera la fréquence et la gravité des chocs climatiques tels que les inondations et les sécheresses. Mais l’ampleur de ces impacts peut être considérablement atténuée si l’on réduit de manière rapide et drastique les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) dans les principaux pays polluants. Ces réductions nécessiteront une profonde transformation du système alimentaire mondial, en passant d’un modèle favorisant la production industrialisée de produits bon marché, transformés et expédiés vers l’Afrique et d’autres parties du monde, à un modèle basé sur une production agroécologique et des systèmes alimentaires locaux. En ce sens, les agriculteurs, les pêcheurs et les éleveurs nomades africains sont un exemple à suivre pour le reste du monde. Ils utilisent déjà des méthodes agroécologiques pour atténuer et renforcer la résilience face aux phénomènes climatiques extrêmes. Et ils sont plus que capables de nourrir tout le continent, même face aux crises climatiques croissantes. Ce dont ils ont besoin, c’est d’un accès suffisant à des terres adéquates, de l’eau, des stocks halieutiques et des semences, ainsi qu’à des politiques et des programmes qui les aident et permettent d’acheminer les produits alimentaires là où ils sont nécessaires. Cela semble simple, mais ce sont justement ces mesures de base pour la souveraineté alimentaire qui ne sont pas mises en œuvre.
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