Fact-checking : qui devrait (ou ne devrait pas) financer la lutte contre la désinformation et les « infox » à l’échelle mondiale ?

, par Equal Times , MARQUEZ Miriam

Selon une analyse publiée par le Washington Post, le président américain Donald Trump a fait plus de 30 fausses déclarations par jour, soit six fois plus que d’habitude, au cours de la campagne électorale de mi-mandat. D’après ce quotidien, l’imminence des élections a provoqué une explosion aussi bien de déclarations non fondées des représentants politiques que de la prolifération de fausses nouvelles, ou « infox » sur les réseaux sociaux.

C’est également ce qui s’est passé lors des deux tours des élections au Brésil d’après les principales institutions chargées de mission d’observation, comme l’Organisation des États américains (OEA). Cette dernière souligne, dans un rapport sur les élections, qu’on n’avait jamais vu jusqu’alors une telle circulation d’informations d’origine douteuse. C’est pourquoi elle a demandé au Brésil d’enquêter après des plaintes qui révélaient des réseaux organisés de création et de diffusion de fausses nouvelles, financés par des entreprises privées, dans le but de diffamer le Parti des travailleurs (des faits révélés notamment par le quotidien Folha de São Paulo).

« Le Brésil a été une mise en garde pour nous parce qu’il atteste de l’existence de cette désinformation massive qui, pour la première fois, se propage principalement par le biais de WhatsApp », explique Myriam Redondo, spécialiste en vérification journalistique. « On constate également une évolution du format des fausses nouvelles : on est passé d’informations trompeuses à une prédominance des "mèmes" et d’images truquées ou hors contexte. »

Des messages percutants, conçus pour exploiter l’émotivité du destinataire, lus immédiatement, adaptés à tous les publics quel que soit leur niveau culturel et qui, en circulant sur un réseau social fermé tel que WhatsApp, sont plus difficiles à démasquer. De fait, au cours de la campagne brésilienne, Cristina Tardáguila de l’Agencia Lupa (spécialisée dans la vérification des faits ou « fact-checking » en anglais) a demandé, en vain, à WhatsApp de limiter la possibilité d’envoyer massivement des messages à travers cette application.

C’est dans ce contexte complexe que les équipes de vérification des faits (principalement composées de journalistes et d’analystes de données) se multiplient à l’échelle mondiale sans toutefois disposer d’un plan économique solide leur permettant d’assurer leur viabilité. « La majorité des plates-formes de vérification rencontrent des problèmes de financement. Habituellement, ils obtiennent leurs revenus grâce à des subventions, des dons de mécènes, des collaborations avec les médias ou des contributions de partenaires », explique Clara Jiménez, cofondatrice de Maldita.es, une des équipes pionnières en Espagne en matière de vérification.

Ces trois sources de financement (surtout dans le cas de la dernière, basée sur la création d’un réseau de soutiens citoyens) exigent beaucoup d’efforts et de temps que les plates-formes sont obligées de « sacrifier » pour lutter contre la désinformation sur le Web. Cet écueil serait, du moins en théorie, plus facile à surmonter avec des subventions institutionnelles, tant au niveau national que supranational.

Dès cette année, l’Union européenne relèvera son soutien annuel au système journalistique à 8 millions d’euros en se concentrant sur des programmes allant de la culture numérique des citoyens à la promotion de la pluralité médiatique.

La décision d’accepter ou non ces injections de fonds institutionnels a suscité un grand débat parmi les professionnels de la vérification des données à travers le monde. « Nous ne pouvons pas travailler sur des projets avec des aides publiques ou accepter de l’argent d’institutions telles que l’Union européenne. Si l’un de ses logos venait à apparaître sur notre page Web, nous perdrions notre crédibilité. Le public des eurosceptiques douterait de notre indépendance sur des questions telles que le Brexit par exemple », explique Mme Jiménez.

La journaliste Ana Pastor, fondatrice de Newtral, une plate-forme pionnière en Espagne dans le domaine de la vérification journalistique, se prononce dans le même sens. Cette plate-forme réalise une partie de ce travail en direct sur les réseaux sociaux et à la télévision. « Il est évident que nous avons besoin de fonds pour faire notre travail, mais il existe aussi d’autres formes de collaboration : par exemple, un meilleur accès aux données, aux sources, plus de transparence ou encore une collaboration continue. Il convient cependant de toujours respecter les principes fondamentaux de la liberté d’expression et du droit de donner et de recevoir des informations », précise-t-elle.

Vérification des faits : une règle plus qu’une exception

Pour d’autres experts, comme Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes, la solution au problème des fausses nouvelles ne passe pas uniquement par la multiplication et le financement des plates-formes spécialisées dans la vérification des données. Il mise, entre autres, sur une solidité et une qualité accrues du système journalistique en général et des professionnels qui le composent.

« Tous les journalistes sont des “fact-checkers”. Nous ne devons pas propager l’idée (erronée) qui veut que les journalistes ne vérifient pas les informations ; qu’il n’y a que les “superjournalistes”, les “fact-checkers” qui [eux] les vérifient. [De plus,] certaines études ont démontré que les “fact-checkers” n’ont que peu d’impact. La lutte contre la désinformation serait beaucoup plus efficace si elle s’appuyait sur les quelque 600.000 journalistes professionnels que compte l’Europe », insiste-t-il.

« Chaque média et chaque journaliste doit endosser la responsabilité de ne pas amplifier les fausses nouvelles en les publiant dans leur espace. Et si cela devait se produire, ils doivent rapidement contribuer à les démentir », explique Mme Redondo, experte en vérification sur les réseaux.

Le travail quotidien des plates-formes de vérification des données révèle cependant qu’il existe de nombreuses fausses nouvelles qui n’ont pas besoin de parasiter les médias pour se répandre à l’échelle mondiale. Selon ces groupes de réviseurs, leur détection s’avérerait très compliquée sans des services spécifiques qui effectuent un travail systématique et qui ont tendance à compter sur la collaboration des citoyens.

« Tous les jours, nous sommes à l’affût de ce qui nous arrive à travers notre service de vérification sur WhatsApp, que l’équipe Newtral a installé pour la première fois en Espagne. Celui-ci permet à tout citoyen de nous écrire et de nous poser des questions concernant un titre, un montage ou une photo qui lui semblent suspects. Nous étudions les données, nous passons des coups de fil, nous consultons des experts, nous suivons les antécédents viraux sur Internet… Et nous répondons à chaque utilisateur avec un message personnalisé », explique Lorena Baeza, journaliste à Newtral.

Légiférer ou censurer : un difficile équilibre

Arrêter le flot de ces mensonges intéressés qui circulent à l’échelle planétaire à travers les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter soulève un autre grand débat : la nécessité ou non de légiférer pour y faire face.

Un rapport conjoint réalisé par Access Now, Civil Liberties Union for Europe et European Digital Rights sur le rôle que l’Union européenne doit jouer dans la lutte contre la désinformation (Informing the “disinformation” debate) déconseille de succomber à la tentation des sanctions, comme l’ont déjà fait l’Allemagne, la France ou l’Italie. « Au sein de la Fédération européenne des journalistes, nous partageons cette opinion », explique Ricardo Gutiérrez. « En effet, 23 % des informateurs européens ont fait l’objet de menaces judiciaires fondées sur des lois sur la diffamation. Les nouvelles lois contre les fausses nouvelles vont faire augmenter la pression », prévient-il.

La plus grande crainte est qu’un éventuel cadre législatif contre la désinformation ne serve d’alibi à ceux qui veulent limiter la liberté de la presse et les voix dissidentes. Des groupes internationaux de communicateurs tirent déjà la sonnette d’alarme concernant ce danger. « Les régimes autoritaires utiliseraient une telle législation contre les journalistes et les médias traditionnels. Nous nous inquiétons fortement de ce qui se passe en Italie. Et encore davantage de la situation en Hongrie, en Pologne, etc. Une étude récente du Conseil de l’Europe montre que 30 % des journalistes européens s’autocensurent », précise M. Gutiérrez.

La réglementation « idéale » est également très difficile à définir, car il s’agit d’un phénomène dont nous ne connaissons pas encore l’impact dans toute son ampleur. « Aucune étude scientifique n’a encore pu mesurer l’influence sociale et politique de cette désinformation. Pour l’instant, nous ne pouvons que deviner sa gravité », conclut Mme Redondo.

Lire l’article sur le site d’Equal times

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