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Décryptage de la révolte des étudiants nicaraguayens / Descifrando el levantamiento estudiantil nicaragüense

, par GOMEZ Miguel, HANSON Lori

Tandis que le mécontentement vis-à-vis de la présidence Ortega s’accroît, le petit mouvement étudiant a été rejoint par divers groupes d’opposition et acteurs du secteur privé, disposant chacun leur propre agenda politique.

Des étudiants, mais aussi des personnes plus âgées, ont rejoint les barricades et les groupes d’auto-défense qui bloquent l’entrée des paramilitaires et de la police anti-émeute dans la ville de Masaya, Nicaragua. (Photo : Rafael Camacho)

Le soulèvement des étudiants nicaraguayens lancé le 18 avril a transformé le paysage social du pays. Pour la première fois en 11 ans de présidence, Daniel Ortega a perdu le contrôle du principal territoire politique du Nicaragua : la rue. Les représailles féroces engagées par Ortega pour la reprendre ont atteint un niveau de violence inouï et mis au jour les contradictions profondes de la vie politique du pays.

Le Nicaragua reste ancré dans une situation d’après-guerre où les clivages sociaux sont profonds et les blessures à vif. L’abcès s’est crevé au mois d’avril, à bien des égards. Il est toutefois inquiétant de constater que la paix relative des vingt dernières années se soit évaporée si rapidement laissant 149 morts, plus d’un millier de blessés et des centaines de prisonniers dans son sillage. Près de deux mois plus tard, la presse internationale continue de se focaliser sur les morts, la terreur, les assassinats, voire l’existence d’une soi-disant « sniper alley » dans les zones les plus touristiques, compensant ces récits par des histoires sur un dialogue national désormais tronqué et intransigeant et de vagues messages de soutien international.

La gauche doit dépasser les lieux communs, les condamnations et l’émotion pour élaborer une analyse critique et constructive du mouvement lui-même et des idéologies et stratégies qui le traversent. La tâche est d’autant plus urgente que la crise risque de se transformer en guerre d’usure.

L’origine du mouvement étudiant

La vague de protestation qui a commencé début avril, soutenue par le mouvement écologiste, a initié trois mouvements différents revendiquant l’appelation d’ “autoconvocados”, les autoconvoqués, ou auto-organisés. Ils dénonçaient au départ les négligences du gouvernement dans la lutte contre les incendies qui ravageaient depuis plus d’une semaine la réserve naturelle Indio Maiz (qui représente 70 % de la biodiversité du Nicaragua), sous le hashtag #SOSIndioMaiz. Les vents ayant changé de direction, le feu a fini par être maîtrisé. Pendant ce temps, Ortega mettait en place des mesures d’austérité pour réformer, sans consultation, l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale (Instituto Nicaragüense de Seguridad Social, INSS). L’intérêt s’est donc rapidement porté sur cette nouvelle priorité et #SOSIndioMaiz est devenu #SOSINSS. Les étudiants se sont joints aux manifestations des retraités à l’instar du mouvement #ocupaINSS en 2013.

Avec la recrudescence de la violence et l’intensification des manifestations, le mouvement des autoconvocados est passé d’un petit groupe d’étudiants en colère, apparemment homogène, à un éventail de mouvements d’opposition et d’acteurs du secteur privé, disposant chacun leur propre agenda politique. Fin avril, #SOSINSS devenait un hashtag plus global #SOSNicaragua et une alliance improbable, Alianza Cívica por la Justicia y la Democracia (Alliance civique pour la justice et la démocratie), a vu le jour, composée d’éléments du secteur privé, d’étudiants, de certains membres de la société civile et de mouvements sociaux.

Dans certains quartiers de Masaya des barricades se sont érigées pour faire face aux attaques répétées de la police antiémeute et des groupes armés pro-gouvernementaux. (Photo : Rafael Camacho)

En apparence tout au moins, le nouveau mouvement social des autoconvocados donnait l’impression de ne pas être idéologique, de ne pas avoir de leader et de manquer d’une structure d’organisation bien définie. Il était fondé sur un processus d’organisation du bas vers le haut et doté de stratégies axées sur les réseaux sociaux remettant en cause la politique hiérarchique et inflexible du Nicaragua, gérée par les partis politiques et des caudillos (chef autoritaire). Les manifestants semblaient se mobiliser dans un élan moral, à l’image des indignés en Espagne, contre un système corrompu et autoritaire et non autour d’une plateforme politique bien définie. Leur espoir reflète « une conviction, pas une certitude », lance en riant un autoconvocado lors d’un entretien publié récemment par le journal nicaraguayen La Prensa.

Le nom que se sont donné les autoconvocados est en lui même porteur d’une forte charge symbolique : il rappelle que la jeunesse manifeste de son plein gré et non parce qu’elle y a été incitée par une organisation ou par un chef.

Dans une interview récente pour le journal allemand Deutsche Welle, Madelaine Caracas, une des grandes figures du mouvement des autoconvocados, illustre la méfiance du mouvement envers la classe dirigeante nicaraguayenne : « Nous ne faisons confiance à personne, commente-elle. Au Nicaragua, il n’y a pas d’opposition. Ils sont tous pareils. […] Ce sont les Nicaraguayens qui sont dans la rue aujourd’hui. Ce ne sont pas les partis politiques, ni les libéraux, ni les conservateurs, ni la CIA. La société se réveille : nous en avons assez de voir mourir nos frères ». Les groupes locaux d’autoconvocados dispersés à travers le pays constituent un réseau élargi qui transmet les nouvelles et coordonne les actions de désobéissance civile.

Ce mouvement est essentiellement composé de cinq groupes d’étudiants, allant des plus militants – le Movimiento Estudiantil 19 De Abril (Mouvement étudiant du 19 avril, ME19A) et le groupe associé Movimiento Universitario 19 de Abril (Mouvement universitaire du 19 avril, MU19A) – à l’ Alianza Universitaria Nicaragüense (AUN), la Coordinadora Universitaria por la Democracia y la Justicia (CUDJ), et les étudiants de l’Université nationale agraire (UNA) qui, jusqu’à présent, sont restés anonymes. ME19A et MU19A sont les premiers groupes d’étudiants à avoir occupé au début le campus de l’Université polytechnique du Nicaragua (UPOLI) le 19 avril devenu depuis la place forte de la révolte étudiante, un des principaux symboles de la résistance pacifique et un des lieux de répression les plus sanglants. Ils ont également occupé le campus de l’Université nationale autonome du Nicaragua (UNAN) à Managua, l’UNA et plus récemment l’Université d’ingénierie (UNI), occupation qui fut réprimée par les armes. Par-delà l’indignation, les idéologies et les stratégies spécifiques de chacun de ces groupes restent encore à déterminer.

La quarantaine de leaders représentant les différents groupes estudiantins se sont mis récemment à utiliser le hashtag #CoaliciónUniversitaria (Coalition universitaire) s’affichant comme une coalition unique. Les principaux leaders ne se revendiquent pas comme tels mais comme des membres de la coalition, la plupart agissant dans la clandestinité. Le régime d’Ortega voit en eux une réelle menace.

Mais les tensions et les contradictions entre les différentes factions du mouvement se révèlent déjà, notamment suite à la participation de trois leaders étudiants à la 48e session de l’assemblée générale de l’Organisation des États américains (OAS) qui s’est tenue la semaine dernière à Washington DC. L’objet de leur voyage était censé dénoncer la crise politique au Nicaragua auprès de l’OAS. Mais une délégation de ces étudiants s’est affichée plus tard sur les réseaux sociaux posant en compagnie de Marco Rubio, sénateur républicain pour la Floride, et Ileana Ros-Lehtinen représentante républicaine pour la Floride, qui incarnent les secteurs les plus à droite, conservateurs et stricts du parti républicain.

Dans une interview récente, Harley Morales, membre de l’AUN, “gauchiste” auto-proclamé qui n’a pas participé à l’assemblée, déclare : « De nombreux acteurs étaient déterminés à bouleverser l’agenda depuis le début. Je pense à certaines organisations, l’opposition politique, des groupes plus à droite… Ce voyage était financé par les États-Unis [Freedom Foundation] et, ce qui est terrible, l’ordre du jour leur était imposé. [La Fondation] a choisi les étudiants qui participeraient ». L’entretien de Morales révèle non seulement les tensions entre les étudiants mais le danger de voir les intentions, au départ sincères, du mouvement pour promouvoir un changement démocratique progressif, se faire récupérer par les forces les plus rétrogrades de la scène politique nicaraguayenne.

Tensions, contradictions et les dangers d’une définition imprécise

Les tensions apparues au cours de la dernière semaine de réunion de l’OAS ont montré la grande diversité des opinions, des chantres de la droite aux militants de gauche, rassemblées au sein du mouvement de résistance nicaraguayen. Une grande partie des autoconvocados s’identifient comme des sandinistes critiques, d’anciens sandinistes, voire des enfants de la révolution sandiniste. Ils entonnent des chants révolutionnaires et reprennent des slogans des années 70 et 80. « Que se rinda tu madre » (C’est ta mère qui va se rendre), cri de guerre du poète et révolutionnaire sandiniste Leonel Rugama, mort en 1970 en combattant la garde nationale sous la dictature d’Anastasio Somoza, est devenu l’emblème de ceux qui rêvent de poursuivre la révolution inachevée. Quelle ironie, constater que ceux qui brûlent les drapeaux sandinistes sont aussi ceux qui chantent ces refrains autrefois révolutionnaires.

Cependant, parmi ceux qui soutiennent le mouvement, tous ne partagent pas cette nostalgie révolutionnaire. En réalité, les antisandinistes fervents sont nombreux au sein du mouvement et de l’alliance civique. S’ils s’opposent à Ortega et à Murillo, ils sont aussi des partisans du capitalisme et luttent contre les sandinistes depuis leur émergence. Ce groupe comprend des somocistes (défenseurs de l’héritage du dictateur Somoza), des libéraux, des conservateurs et d’anciens Contras. Il apparaît de plus en plus clairement que parmi les rangs des antisandinistes, ces groupes sont en train de s’armer et de se renforcer.

Pendant ce temps, les syndicats, qui soutiennent ou non le gouvernement, semblent avoir peu d’influence, bien que des organisations de défense des droits humains comme le Centre nicaraguayen des droits de l’homme (Cenidh) et le réseau des ouvrières d’assemblage en usine Maria Elena Cuadra affirment parler au nom des intêrests des travailleurs et des femmes au sein de l’alliance dans son ensemble et du dialogue national. Certains membres du secteur privé, qui déclarent représenter à la fois les intérêts du capital et de la force de travail, ont appelé à la grève générale.

D’autre part, les paysans et les agriculteurs qui constituent plus du 40 % de la population au Nicaragua sont insuffisamment représentés. Les agriculteurs mobilisés contre le projet de canal transocéanique qui propose de traverser le Nicaragua ont peu de rapports avec les régions agricoles du nord et du nord-ouest du pays et les demandes des paysans qui y vivent.Il n’est pas certain que les fermiers et d’autres secteurs agricoles trouvent leur place dans le contexte d’un mouvement national. 

Le Nicaragua est-il au cœur d’une révolution ? Le cas échéant, de quel type de révolution s’agit-il ? Certaines figures de proue de la coalition étudiante en sont persuadées et certains sont allés jusqu’à affirmer qu’elle était féministe. Cependant faire le lien avec les revendications des femmes semble quelque peu irréaliste dans un tel contexte idéologique, marqué par le machisme rampant de certains des leaders du mouvement. Par exemple, Lesther Alemán, le leader étudiant qui a traité Ortega d’ "assassin" le premier jour de la diffusion télévisée du dialogue national, a révélé deux de ses rêves dans un entretien avec The New York Times : s’engager dans l’armée (« parce que j’adore l’ordre, le sérieux et les uniformes de camouflage ») et devenir président. « C’est pourquoi, je ne vous autorise à m’appeler que par le pseudonyme de Comandante » ajoute-t-il. Les débats qui ont suivi sur les réseaux sociaux à propos de ce terme de « comandante » montrent que le caudillismo a de beaux jours devant lui au sein du mouvement.

Interviewée par La Prensa à propos de cet entretien au New York Times, Enrieth Martinez, autre grande figure du mouvement étudiant, balaie les évidentes contradictions entre les commentaires de Lesther et les revendications féministes du mouvement en expliquant : « Il est naïf de penser qu’en vivant dans un pays où la culture politique est tellement verticale, sexiste et raciste, tout cela va s’estomper… Notre société fonctionne ainsi parce qu’elle est sexiste, parce qu’elle est raciste et parce qu’elle est capitaliste. Et classiste aussi. Les expressions machistes, même modérées, il y en aura toujours”

Gema Espinoza, chroniqueuse sociale mexicaine, est plus directe dans son analyse du mouvement. Elle affirme que « le dialogue politique est essentiellement mené par les hommes », et les femmes les plus visibles sont les mères dont les fils ont été tués par le régime. Elle écrit : « Tandis que les publications [sur les médias sociaux] ne cessent de faire l’éloge du féminisme […] les féminicides continuent, le manque de représentation des femmes de toutes les classes et de toutes les races et les problèmes d’inégalité n’ont jamais été aussi criants ». Mais elle ajoute : « C’est l’occasion pour nous de nous réinventer et d’arrêter de vivre par le discours pour vivre par l’action ».

En effet, les manifestations ont un caractère fortement nationaliste – le drapeau bleu et blanc du Nicaragua est omniprésent dans les cortèges – et les manifestants réclament justice et démocratie sans définir clairement ce que ces termes signifient pour eux.

Un récent sondage Gallup qui montre que 63 % des Nicaraguayens ne soutiennent pas Ortega reflète également le grand écart idéologique entre les différentes composantes de l’opposition à Ortega. Cependant l’enquête indique que le cardinal Leopoldo Brenes, modérateur du dialogue national qui s’est mis en marche en avril et avance de façon inégale, est la personnalité qui donne inspire le plus confiance à la la population, suivi par Silvio José Báez, l’évêque auxiliaire progressiste de Managua et Carlos Pellas, le plus grand homme d’affaires et premier milliardaire du Nicaragua. Ainsi, tandis que les étudiants affirment qu’il s’agit d’une lutte révolutionnaire contre l’ancien régime de pouvoir, les trois personnalités les plus respectées du pays sont des évêques catholiques et l’homme le plus riche du Nicaragua.

Une politique dés-articulée

Les mouvements sociaux horizontaux, décentralisés et fondés sur les réseaux sociaux appelant à la justice et à la démocratie ne sont pas un phénomène nouveau. En 2011, des milliers d’Égyptiens avaient rejoint les manifestations sur la place Tahrir et formé ce qui allait devenir les printemps arabes. Certains experts ont même qualifié la révolte en cours au Nicaragua de « printemps nicaraguayen » en référence au Moyen-Orient. Le mouvement égyptien a réussi à pousser le président Hosni Moubarak à la démission, mais il n’a pas réussi à transformer le système politique, notamment parce qu’aucune plateforme politique ne s’était mise en place.

Si un mouvement social peut se définir généralement comme une action collective auto-organisée par un réseau d’individus ou de groupes, qui partagent un objectif commun et une demande de changement social ou politique, à ce moment précis, le seul élément qui semble tenir le mouvement et unir ses partisans est l’opposition à Ortega. L’édifice paraît dangereusement ne tenir qu’à un fil.

Deux jeunes gens surveillent une barricade dans les environs de Masaya. Les attaques des milices sont devenues habituelles dans la zone. (Photo : Rafael Camacho)

Vaillamment, les autoconvocados se sont définis comme une force politique du Nicaragua et ont risqué leur vie. Mais s’ils souhaitent transformer radicalement le paysage politique, ils devront faire preuve de stratégie dans leur lutte contre le gouvernement pour éviter de faire le jeu de la droite ou de tremper dans des pots-pourris idéologiques. Il leur faudra également nommer les contradictions qui s’élèvent dans leurs rangs et s’y confronter.

La révolte des autoconvocados était un acte de libération nécessaire pour une jeunesse privée de droits et désenchantée face à un gouvernement qui s’accroche au pouvoir depuis bien trop longtemps. Mais la classe capitaliste a toujours su tirer parti des manifestations populaires et des crises pour les retourner à son avantage. La droite qui représente la classe capitaliste au Nicaragua, et ses homologues aux États-Unis, au Canada et ailleurs, est plus que jamais prête à saisir les opportunités économiques que la crise a mis au jour. Et les groupes les plus réactionnaires sont plus que jamais prêts à prendre les armes pour la soutenir. C’est une triste réalité des révoltes populaires : prendre la rue ne suffit pas.

Le temps passe, et les leaders du mouvement qui ont initié ce changement vont devoir trouver et définir une plateforme politique au risque d’être engloutis par la politique et les normes patriarcales des opportunistes capitalistes désireux d’en prendre la direction. En offrant un vague soutien à un mouvement si mal défini, la gauche et la presse alternative ratent une occasion unique de provoquer un changement. Cette révolte offre une occasion de changement, mais celui-ci doit être défini, et critiqué, par les plus concernés.

Voir l’article original en espagnol (ou en anglais) sur le site de NACLA

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Lori Handon est une professeure à l’université de Saskatchewan et activiste solidaire de Nicaragua, elle travaille depuis longtemps avec les mouvements en faveur des femmes et les mouvements contre l’industrie minière.

Miguel Gómez est un activiste de justice sociale et environnementale nicaragüeyen et est professeur d’économie politique à l’université Américaine.

Cet article, publié le 2 juillet 2018 sur le site de NACLA, a été traduit de l’anglais au français par Sandrine Merle et Gemira Martinez, traductrices bénévoles pour Ritimo.

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