Cartographier le genre

Animer pour rendre visibles les discriminations dans l’espace public.

, par DUVAL Virginie

Pour aborder les relations entre genre et territoires, ritimo a choisi d’avoir recours à l’outil cartographique. Il permet de souligner les vécus différents des un·es et des autres, mais aussi de questionner la construction de nos espaces collectifs. Echanges avec Mathieu, stagiaire lors de la formation "animer en ECSI autour des questions de genre".

En janvier 2019, ritimo animait la 1e session de la formation « animer » en ECSI autour des questions de genre ». Parmi les questions abordées, les relations entre le genre et les territoires de vie des stagiaires, notamment l’espace public.

Pour aborder ce sujet, ritimo a choisi l’outil cartographique comme manière d’aborder le vécu mais aussi les représentations de chacun·e. Ce type d’animation ne nécessite que très peu de matériel, la rendant accessible à un public large (classe, animation de rue, ....). Il suffit de papiers et de crayons puis de demander à chacun·e de dessiner l’espace que l’on a envie d’étudier : son trajet quotidien pour aller travailler, la cour de l’école...

Mathieu, bénévole puis volontaire européen pour Solidarités Jeunesses, a gardé un souvenir fort de l’outil utilisé lors de cette séquence pédagogique. Au retour dans son association, il a animé des ateliers de cartographie à plusieurs reprises. Retour sur son expérience

Bonjour Mathieu. Tu as découvert l’approche cartographique du genre lors de la formation ritimo. Tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

Quand j’ai découvert l’outil à la formation, j’ai beaucoup aimé le temps qu’on avait pour penser notre propre quartier. C’est rare qu’on puisse réfléchir collectivement notre espace. On était une douzaine et on s’écoutait raconter nos espaces. C’était très intéressant de voir certains points qui revenaient chez chacun·e (le marketing dégradant, le « manspreading » [1] , les noms de rues...) et des choses spécifiques à chacun·e. C’était passionnant de voir qu’on a des expériences communes de l’espace public et puis aussi que ce n’est quand même pas un lieu d’égalité, qu’il y a des espaces de non-mixité…

Après la pause déjeuner, tu nous avais raconté avoir refait l’exercice dans la rue, le temps d’aller chercher ton repas du midi...

Oui. Mais depuis l’exercice, j’ai ouvert les yeux encore plus grands sur les inégalités et les différences dans l’espace public. J’ai trouvé ça fort intéressant au niveau de la sensation à chaque fois que j’étais dans l’espace public. Je me disais « ah ok, c’est comme ça ». Par exemple, les changements de trajectoire, les terrains de sport. Moi, je joue au foot, il n’y a toujours que des hommes. Il y a un chantier aussi en face de chez moi, il n’y a que des hommes, je ne me posais pas la question avant. Pareil pour les terrasses de café. Je me suis posé des questions : pas si c’est bien ou mal, mais « pourquoi ? ». Maintenant quand je me balade et que je vois les pubs, à chaque fois, ça me fait un peu tiquer. Ça ne me prend pas la tête mais c’est un petit signal, un rappel « ah, tiens !? ». Pourquoi la société dans laquelle on vit est comme ça ? Et à quel point on est imprégné par ce qu’on peut voir et vivre dans l’espace public. C’est l’atelier qui m’a fait le plus réfléchir et le plus longtemps.

C’est pour ça que tu as eu envie d’utiliser l’outil cartographique dans tes animations ?

Oui, parce que ça continue de me faire « ah tiens !? ». C’est vraiment devenu un réflexe de penser mon territoire, mes trajets, les tenues, les transports. La question du « manspreading », depuis l’atelier, ça m’interpelle à chaque fois. Même si j’en avais entendu parler avant. Je trouve ça très présent, commun. Je le vois tous les jours. Quand j’en parle, les gens ne le voient pas mais ils m’en reparlent quelques jours après. Cet atelier fait vraiment ouvrir les yeux. C’est pour ça que je voulais le refaire.
J’ai animé l’outil « cartographie du genre » une 1e fois aux rencontres de Solidarités Jeunesses, une sorte d’AG augmentée du mouvement.
On a élargi le thème et choisi celui de la mixité. Il y avait 12-13 participant·es, un groupe international, dont la moitié ne parlait pas français. Pour les consignes, on a donc un peu modifié, on n’a pas abordé le trajet quotidien, mais on leur a proposé de cartographier un voyage… On a eu des retours différents. Par exemple, un participant a découpé son trajet voiture entre sa ville de travail et son village. Il a remarqué une grosse différence de mixité entre les deux espaces. La ville lui semblait plus mixte, plus ouverte. Il n’était pas surprenant d’y voir des personnes racisées. Pour le village, c’était plus « blanc ». Un autre a dessiné son « road trip » au Mexique. D’autres choses sont sorties : l’idée que de plus en plus d’espaces en ville existent pour les vegan·es et végétarien·nes. Moi qui suis maintenant en volontariat européen à Prague je réalise que certains quartiers sont plus conçus pour les touristes et d’autres réservés aux locaux. On s’est rendu compte qu’il y avait vraiment des manières différentes d’utiliser l’espace public…
Mais avec ce 1er atelier, je n’étais pas très au point sur l’organisation : on était trop nombreux, les retours étaient trop longs. Vous nous aviez conseillé de créer une carte collective. Et ça me semble idéal dans ce genre de situation.

Comment tu imagines la création de cette carte collective avec les gens qui participaient à ton atelier et qui avaient des expériences aussi différentes, très mixtes, internationales ?

Je n’aurais pas proposé de faire la carte du territoire qui nous accueillait parce que nous étions dans un hameau. J’aurais peut-être eu recours à des duos binationaux… Ça aurait rendu l’exercice encore plus différent. On aurait laissé le choix d’une situation, de pouvoir lier plusieurs petits trajets, mais avec quelque chose en commun.

En gardant le thème de la mixité ?

Oui. Et aussi celui de l’espace public. J’aime bien laisser la liberté du thème, qu’il soit large. Même si, finalement, le point qui revient le plus souvent quand on parle de mixité, c’est le genre.

Quand tu dis que tu aimes bien laisser la liberté du sujet, c’est parce que ce qui t’intéresse c’est surtout de les faire réfléchir sur leur territoire ?

Les faire réfléchir sur ce qui se passe autour d’eux·elles quand ils·elles se promènent. Qu’ils·elles réalisent que le monde est fait de toutes ces constructions sociales. Qu’ils·elles pensent l’existence ou l’absence de zones de mixité. Et pour quelles raisons. C’est vraiment leur donner, comme moi je l’ai vécu à la formation ritimo, une sorte de prise de conscience de ce qui se passe autour de soi. Qu’ils·elles ne se disent pas que c’est normal. Mais qu’ils·elles se posent la question du pourquoi. Pourquoi y a-t-il des quartiers plus mixtes que d’autres, pourquoi certain·es pratiquent tels métiers…

J’ai été marquée par ta réaction à cet outil de la cartographie du genre. Est-ce que, toi, lors de tes animations, tu as eu des participant·es qui ont réagi pareil ?

Oui, surtout la seconde fois que je l’ai animé. C’était lors de la formation à mi-parcours de volontaires européen·nes. Je n’avais que 45 minutes. Du coup, je m’étais posé la question du nombre de participant·es parce que je savais que c’était surtout la question du temps qui était important pour cet atelier. Ça m’avait attristé que lors de la formation, on n’ait pas eu tou·tes le temps de présenter nos cartes. J’ai limité le nombre de participant·es à six, même si j’ai eu beaucoup plus de demandes. Six, c’était le nombre parfait. On a fait des dessins individuels. C’était de nouveau des volontaires internationaux (français·es, allemand·es, italien·nes, espagnol·es…), de 20-25 ans. Chacun·e s’est exprimé·e. Le cercle était beaucoup plus petit, ça permettait de bien voir les dessins sur nos feuilles. On a eu du temps pour discuter de pourquoi les choses sont comme ça. Mais on n’a pas eu le temps de chercher des projets/solutions. J’ai eu pas mal de retours : les gens étaient tous positifs. Ils·elles avaient envie de poursuivre la discussion, de questionner comment est construit notre espace public. Et de ce qu’on pourrait faire. Et quand on est sorti les jours suivants, ils·elles sont venu·es me voir dès qu’ils·elles voyaient certaines choses : des panneaux publicitaires avec sexualisation des femmes... C’est ce que je voulais provoquer. Mais c’est vrai qu’à cet atelier, comme à la formation, il y avait une très large majorité de femmes (5 sur 6).

Est-ce que vous avez constaté, lors de cet atelier, des points spécifiques à certains pays ?

On était tou·tes volontaires européen·nes en Tchéquie. On s’est dit que dans le pays qui nous accueillait, on boit beaucoup de bières, et on a trouvé que dans la rue on peut voir beaucoup de bars occupés par les hommes dès le matin. Sur les publicités sexistes dans la rue, on a tou·tes conclu que c‘était pareil dans nos pays. Quelqu’un·e nous a raconté qu’au Mexique, il y avait une rame de métro réservée aux femmes (et aux enfants), pour leur sécurité [2] . Moi, je ne savais pas qu’en France il y a des wagons-couchettes réservés aux femmes dans les trains de nuit .

Au-delà de la mise en pratique de cet outil, est-ce que tu peux nous dire quel impact il a eu, personnellement, sur toi ?

Je fais très attention à prendre le moins de place possible dans les transports et dans les espaces publics. Peut-être que je faisais du « manspreading » avant, mais maintenant je pense que je ne le fais plus. C’est pareil pour les changements de trajectoire dans la rue, quand deux personnes se croisent, et où c’est la plupart du temps la femme qui se décale, maintenant j’essaye que ce soit moi qui me décale. Mais je me dis que c’est peut-être aussi lié à l’instinct de survie : c’est le plus petit qui va se décaler. Et que ça ne serait pas uniquement lié au genre des personnes qui se croisent. Peut-être que si je croise une géante, je me décalerais automatiquement.

Pour finir, est-ce que tu peux me dire si tu t’es aussi posé la question des relations de genre dans l’espace privé ?

Oui, dans les ateliers que j’ai animés, certain·es ont dessiné leur appartement. Une personne disait que les femmes restaient dans l’espace de la cuisine. On a parlé des taches ménagères. Surtout lors du 1er atelier, à l’AG de Solidarités Jeunesses, puisque dans notre association, toutes les tâches domestiques doivent être prises collectivement en charge par les volontaires. Un tiers des participant·es à cet atelier étaient des hommes.

Et est-ce qu’ils ont réagi lorsque vous avez abordé le sujet ?

Non, nous n’avons pas eu assez de temps pour la discussion. On n’a pas pu aller « à la racine du problème » comme vous nous aviez dit lors de la formation : d’où ça vient toutes ses représentations ? Et pourquoi, qu’est-ce qu’on pourrait faire ?

Merci beaucoup Mathieu.

En février 2020, ritimo anime la 2nde édition de la formation « animer en ECSI autour du genre ». Une formation « animer en ECSI autour du territoire » sera aussi proposée au mois d’avril. Toutes les informations dans notre brochure « formations 2020 ».