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Comment s’attaquer au chômage des jeunes en Afrique

, par Pambazuka , NIYIRAGIRA Yves

Pourquoi les gouvernements africain semblent-ils incapables de générer des emplois pour leurs millions de jeunes qui sont alors obligés d’entreprendre de dangereux parcours migratoires à la recherche d’une vie meilleure ? Des modèles économiques inadaptés. Ajouté à cela, les pays du continent les privent de ressources à travers la corruption et des investissements dans d’importants dispositifs de police et militaires souvent déployés pour réprimer les dissident. Aussi, des leaders malhonnêtes complotent avec les pays de l’Ouest pour piller les ressources de l’Afrique et développer encore l’Europe. Alors... qu’est-ce qui dissuaderait ces jeunes de suivre les ressources volées de l’Afrique ?

Le 14 septembre 2016 au soir, j’étais à l’aéroport International de Bole, en Éthiopie, de retour au Kenya après avoir participé à une conférence sur les migrations co-organisée par le Centre pour la participation des citoyens à l’Union africaine (CCP-AU pour ses sigles en anglais) et le bureau de la coopération Friedrich-Ebert-Stiftung (FES) au sein de l’Union africaine (UA), à Addis Abeba, en Éthiopie.

Cette conférence, qui a réuni des officiels de l’Union africaine (UA), de l’Union européenne (UE), des représentants d’organisations internationales et de la société civile africaine et européenne, était l’occasion de réfléchir, entre autres, aux avancées réalisées dans la mise en place des différents engagements pris pendant le Sommet sur la migration de la Valette qui s’était tenu à la Valette (Malte) en novembre 2015.
Pour rappel, l’UE avait demandé la tenue du Sommet de la Valette suite aux nombreux drames survenus au cours de la traversée de la mer Méditerranée par des migrants et, notamment, la mort de plus de 800 réfugiés dans le chavirage de leur bateau en une seule et même journée d’avril 2015. Le Sommet de la Valette était sensé encourager une coopération politique entre l’Europe et l’Afrique en s’attaquant aux causes de la migration à risque et en combattant le trafic et la traite d’humains.

A la conférence CCPAU-FES, les participants ont réfléchi à ce qui a été fait au cours de l’année qui s’est écoulée depuis le Sommet. Plusieurs participants ont déploré le fait que beaucoup de législateurs, spécialement en Europe, évitent de s’attaquer aux causes profondes de la migration, parmi lesquelles le chômage des jeunes, l’instabilité politique et les régimes dictatoriaux (qui pourraient recevoir le soutien de pays européens) dans nombre de pays en développement. Nombreux sont les migrants à ne pas quitter leur pays uniquement dans le but de s’installer en Europe ou en Amérique du Nord. Ils le font parce qu’ils sont obligés de partir ou parce qu’ils ne voient aucun futur pour eux et leurs familles dans leurs pays d’origine. Cette absence de futur prometteur est due à différentes causes et, notamment, celles mentionnées ci-dessus.

Ce que l’on oublie, la plupart du temps, c’est de reconnaître que certaines des causes profondes de la migration vers l’Ouest pourraient être la conséquence de politiques socio-économiques structurelles et de mesures politiques mises en avant et renforcées par certains de ces mêmes pays européens, qui analysent la migration africaine uniquement sous l’aspect « problématique » menaçant le « bien-être et la sécurité » de l’Europe. C’est évidemment une manière très superficielle de considérer le complexe problème migratoire. Tout comme il serait naïf d’affirmer que les problèmes qui poussent les Africains à quitter leurs pays pour l’Ouest sont uniquement dus à l’ingérence étrangère. Les Africains et leurs dirigeants participent largement au départ de leurs compatriotes vers le chemin de l’exil.

De retour à l’aéroport international de Bole, c’était comme si je participais à une session pratique de la Conférence sur la migration à laquelle je venais de participer quelques heures plus tôt. J’ai fait l’expérience, personnellement, de l’une des principales causes de la migration des Africains vers d’autres continents – le chômage des jeunes.Je faisais la queue avec des centaines de jeunes femmes éthiopiennes, âgées d’à peine 20 ans, qui semblaient toutes plus ou moins perdues et nécessitant de l’aide. Presque toutes étaient munies de passeports vierges prêts à être utilisés pour la première fois.

J’ai regardé autour de moi et tenté de mieux comprendre où ces innocentes jeunes femmes partaient. J’ai demandé à l’une d’entre elles « où allez-vous ? ». Elle m’a répondu « à Beyrouth ». « Oh, au Liban ! » ai-je ajouté. Elle m’a demandé si j’allais également à Beyrouth. A quoi j’ai répondu que j’allais à Nairobi, au Kenya. Quand j’ai voulu savoir si toutes les jeunes filles se rendaient à Beyrouth, elle n’était pas sûre que ce soit le cas mais j’ai appris par la suite que tout le groupe s’y rendait bien.

J’ai immédiatement repensé à la réunion à laquelle je venais de participer et plus particulièrement à plusieurs propositions qui avaient été faites – et pas seulement au cours de cette conférence là mais aussi au cours de nombreuses autres conférences – pour faire face à la crise des jeunes africains qui risquent leurs vies pour rejoindre l’Europe ou d’autres continents, à la recherche de meilleures opportunités. Fournir du travail à ces jeunes est une solution que proposent de nombreux commentateurs et analystes pour lutter contre la migration illégale.

Cependant, quand on dit « créer des emplois pour les jeunes » ou « lutter contre le chômage des jeunes en Afrique », il n’est pas évident que tous ceux qui avancent cette idée sachent réellement ce que cela signifie ou comment cela peut être fait. J’imagine que ce n’est pas chose aisée de créer des emplois pour tous les jeunes africains étant donné les modèles économiques actuels en Afrique.

Ce n’était pas la première fois que je voyais des centaines de jeunes femmes éthiopiennes dans la zone d’embarquement de l’aéroport international de Bole, quelques minutes avant de s’envoler pour la première fois vers des pays comme l’Arabie saoudite, Oman, les Émirats arabes unis ou le Liban à la recherche d’un emploi. Toutes ces jeunes femmes éthiopiennes quittent leur pays avec l’immense espoir d’obtenir de meilleures conditions de vie et un futur brillant pour elles et leurs familles. Pour un pays comme l’Éthiopie, qui est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, cela peut être une entreprise difficile de fournir un emploi à sa population que certains estiment à plus de 100 millions de personnes ; la majorité d’entre elles sont jeunes, comme cela est le cas partout ailleurs en Afrique. Pour autant, je me demande si cela serait si difficile d’employer toute la population africaine si l’ensemble des pays africains considérait le problème du chômage des jeunes comme la première des priorités.

L’une des raisons pour lesquelles les pays africains ne sont pas en mesure de donner un emploi à tous leurs jeunes est qu’ils utilisent des modèles économiques qu’ils ne comprennent et ne contrôlent pas. L’Afrique a besoin d’avoir ses propres modèles économiques pour lutter contre ses problèmes économiques et, notamment, la nécessité de créer des emplois pour sa population, spécialement les jeunes. Certaines activités économiques africaines sont développées pour satisfaire les besoins d’autres continents et elles ne participent pas au bien-être des populations.

Par ailleurs, les jeunes qui sont tentés de quitter l’Afrique pour d’autres continents ne quittent pas leur continent uniquement en quête d’un emploi. En Asie, en Europe, en Amérique du Nord ou au Moyen-Orient, ils espèrent aussi obtenir un accès plus facile aux besoins essentiels tels que l’alimentation, l’éducation, et un logement décent. Les pays africains devraient concevoir leurs modèles économiques de telle manière que les services économiques soient capables de répondre à ces besoins essentiels afin que « personne ne soit laissé pour compte » dans la recherche de la prospérité.

Il est bon d’insister, toutefois, sur le fait que l’Asie, l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient ne sont pas les premières destinations des Africains qui quittent leurs pays d’origine. La plupart, en particulier les jeunes, quittent leurs pays vers d’autres pays africains comme l’Afrique du Sud, le Kenya, le Sénégal et le Ghana qui sont perçus comme offrant plus d’opportunités en comparaison avec leurs pays voisins. Ces jeunes femmes et jeunes hommes, qui passent d’un pays africain à l’autre, le font pour fuir une persécution subie chez eux, pour échapper à des environnements politiques qui n’offrent aucun espoir pour l’avenir ou simplement pour rechercher de meilleures opportunités.

Une autre raison importante qui les force à quitter leurs pays est que, dans beaucoup de pays africains, les dirigeants politiques sont plus préoccupés par « la mise en place d’environnements propices aux investisseurs » que par des environnements répondant aux besoins essentiels de leurs populations. Ainsi, les populations africaines lambda n’ont pas le sentiment de faire partie de cet « environnement propice aux investisseurs » et n’ont pas d’autre choix que de partir. Pour que l’Afrique soit compétitive sur le marché mondial, elle doit employer ses ressources dans des activités économiques capables de fournir alimentation, abri, protection santé et éducation à tous les Africains. Les autres modèles économiques servent les intérêts d’autres populations, pas ceux des populations du continent.

Pour revenir à la situation de ces jeunes femmes éthiopiennes, pouvons-nous dire que l’Éthiopie est réellement incapable de leur fournir du travail ? Ou bien le pays donne-t-il la priorité à d’autres secteurs comme l’armée et les renseignements plutôt qu’au financement de secteurs comme l’agriculture, la santé, l’éducation et le logement ? L’Éthiopie n’est pas la seule à devoir faire face à ce défi. Beaucoup de pays africains investissent une grande partie de leurs ressources dans des secteurs qui ne participent pas au bien-être de leurs citoyens. Si un gouvernement veut réprimer une partie de sa population, il va investir dans l’armée, la police et les renseignements plutôt que de lui donner accès aux services sociaux qu’elle réclame. Dans de nombreux cas, ces demandes concernent la possibilité d’accéder aux besoins essentiels mentionnés plus haut.

De ce fait, on pourrait affirmer qu’en plus d’utiliser des modèles économiques inadéquats, de nombreux dirigeants africains gaspillent aussi les ressources de leurs pays en réprimant leurs propres citoyens par le renforcement de leur armée et de leur police. En subtilisant les ressources du continent pour développer l’Europe, ils sont également de connivence avec les pays occidentaux. C’est pourquoi des jeunes africains pensent que la solution est de suivre les ressources africaines là où elles partent, à l’Ouest.

Même si cet article reconnaît qu’il n’y a pas une solution unique pour résoudre le problème du chômage des jeunes en Afrique, il affirme que les dirigeants africains doivent prendre le problème par un bout. Ils doivent abandonner les modèles économiques occidentaux qui ne servent pas leurs populations. Ils doivent arrêter de gâcher leurs ressources dans de pseudos activités de « renforcement de la défense » pour les dépenser dans des secteurs vitaux comme la santé, l’éducation, l’agriculture et le logement. Les dirigeants du continent doivent également stopper leur connivence avec les pays occidentaux qui favorise le pillage des richesses de l’Afrique. Enfin, les pays occidentaux ne doivent plus soutenir les dictateurs africains qui sont au pouvoir uniquement dans le but de servir leurs intérêts personnels et ceux de leurs partenaires financiers occidentaux.

En d’autres termes, les jeunes africains devraient être ceux qui créent leurs propres emplois en disant « non » aux dirigeants de leurs pays qui sont incompétents et ne veulent pas investir les ressources africaines dans les secteurs vitaux mentionnés ci-dessus. C’est également là que la solidarité internationale joue un rôle. Les citoyens lambda en Europe, en Afrique, en Amérique du Nord et dans le reste du monde devraient dire « non » à nos dirigeants et à leurs entreprises partenaires afin que le 21ème siècle soit un siècle pour l’humanité et non pour les multinationales. Un modèle économique qui fait de l’humanité sa priorité est le seul qui puisse survivre à l’épreuve du temps. Ce modèle économique est ce dont l’Afrique a besoin pour être en mesure d’employer sa jeunesse. C’est ce dont l’humanité a besoin.

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Cet article d’Yves Niyiragira a été traduit de l’anglais au français par Manuela Nicolo Geneix, traductrice bénévole pour Ritimo. Retrouvez le texte original, publié le 31 mai 2017 sur le site de Pambazuka : How to tackle youth unemployment in Africa.

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