Y’a du monde au cimetière : la Toussaint à Chumbivilcas

, par WEILL Caroline

La Toussaint (Tous Les Saints) est une des dates les plus importantes dans les Andes. Ce jour là, les cimetières de tout le pays sont the place to be : tout le monde vient rendre visite à "su muertito" (son petit mort). On mange, on boit, on pleure, on chante : petit aperçu de la fête de mort à Chumbivilcas.

Rosa, l’amie de ma prof d’ethnologie des Andes qui m’a hebergée quelque semaines, m’appelle à 9h ce matin pour qu’on se retrouve sur la place principale de Santo Tomas, la capitale provinciale où j’évolue depuis plusieurs semaines. Il faut qu’elle fasse trois courses avant d’aller au cimetière. J’avale mon café encore brûlant et je descend en courant la rejoindre sur la place d’armes. De là, nous allons au marché, où tout le monde s’affaire fébrilement : on sent la ville-village en ébullition. Première étape : acheter une centaine de bizcocho - des espèces de brioches un peu sèches - et j’en profite pour acheter un t’antawawa, un "bébé de pain", typique de la période.

T’antawawa, le bébé de pain.
Avec son petit visage en céramique et son corps en brioche, il a l’air d’un bébé des campagnes enveloppé dans les tissus dans lesquelles les femmes portent leur enfant.

L’histoire du t’antawawa m’a toujours fait rire. Les histoires varient, mais la plupart s’accordent à dire qu’il s’agit d’une représentation des naissances souvent plus nombreuses qu’en moyenne à la début novembre, neuf mois après le mois de février - le mois du carnaval, mois où "Dieu ferme les yeux" car on fête les récoles avec moultes chicha et bière. Je ne sais pas combien il y a de vrai là dedans, mais en tout cas, à la Toussaint, dans toutes les Andes et a fortiori à Cusco, on prépare le t’antawawa.

Puis, nous sommes passées par la maison de Rosa, pour emporter des vivres locales : du maïs séché, de la viande séché (charqui), des pommes de terres séchées. Pendant plusieurs jours entre le 1 et le 3 novembre, il faut apporter à manger aux morts, et en particulier à celles et ceux qui sont mort·es récemment. La tradition veut qu’il faut fêter en grande pompe les musuqniyuq ("ceux qui sont nouveaux [dans la mort]). Le 1e, on fait une veillée funèbre, où généralement dans les communautés on raconter des devinettes, des blagues et des mini scénettes de théâtre, pour éviter de s’endormir. A minuit, l’âme descend pour vérifier que sa famille ne l’a pas oubliée et qu’elle lui a apporté sa nourriture préférée. Dans les zones urbaines, cette tradition se perd un peu, mais la famille se réunit toujours autour d’un dîner avec des fleurs et des bougies.

Dîner de la Toussaint à Sicuani.
Un ami à moi vit à Sicuani, une ville de taille moyenne située entre Cusco et Puno. Il a passé la soirée à faire le tour de la ville pour rendre visite à différents membres de sa famille qui célébrait l’un des leurs décédé·es plus ou moins récemment.

Mais revenons à Chumbivilcas. Rosa et moi arrivons au cimetière. On croirait une fête foraine. Il y a un parc d’attraction à l’extérieur, les policiers font la circulation pour éviter les embouteillages, la foule rentre et sort par la petite porte en fer forgé qui marque l’entrée. Nous nous frayons un chemin au milieu d’hommes déjà passablement éméchés à 10h du matin, et nous arrivons au milieu de sa famille. J’y retrouve plusieurs personnes que j’avais rencontré, dont son neveu Juan et sa mère Benedicta. Je tombe également sur des personnes que je ne connais pas mais qui me reconnaissent, comme son neveu Diego (lui aussi bien éméché) qui me reconnaît du jour où j’ai bu une chicha au coin de la place d’armes avec une amie, et que je lui parlais en quechua. Il a été impressionné du fait qu’une étrangère fasse l’effort de parler leur langue, et m’impose de boire avec lui.

A côté, les gens commencent à "prier pour le mort". Mais plus qu’une prière, c’est un accordéon qui joue et les femmes qui chantent une "waylilla", le rythme typique de la province de Chumbivilcas. Étrange façon de prier, mais qui me va bien, à moi. Aujourd’hui, la famille de Rosa prie pour son frère Pedro, qui est mort cette année : c’est le musuqniyuq de la famille. On prie aussi pour le père de Rosa, Juan, qui est mort depuis maintenant plusieurs années. Devant la tombe familiale (les cercueils ne sont pas enterrés, mais disposés dans des petits édifices en béton), la famille à disposé, sur un tissu coloré, des aliments : des fruits, des céréales, des tubercules, la viande séchée, des bonbons et autres douceurs. Les gens boivent de la bière, de la chicha, et des boissons gazeuses type Coca Cola. Il fait une chaleur étouffante, les rires se mélangent aux pleurs, et je ne reste pas plus de 30 secondes avec mon verre vide sans que quelqu’un me le remplisse — presque de force.

Les morts sont enterrés dans ces cadres de bétons.
On y allume des bougies et dépose des fleurs.
La famille de Rosa se rassemble devant la tombe de Juan et Pedro.
La "table" ({mesa}) d’offrandes aux morts de la famille : bananes, oranges et graines variées.

Vers 13h, tout le monde se met en route vers la sortie. Il y aura une deuxième étape, à l’arc de la vie, avant la dernière étape, chez un des membres de la famille qui recevra tout le monde. A chaque étape, on refait l’offrande, on prie en chantant, on continue à boire et à manger. On est au milieu de la route mais peut importante, aujourd’hui tout le monde est au cimetière pour se souvenir de ses morts.

C’est à ce moment là que j’abandonne la famille de Rosa pour rejoindre Yonatan, un ami anthropologue rencontré il y a peu, qui me propose d’aller au nouveau cimetière rejoindre sa famille à lui. Finalement en arrivant à Taqrapata (ledit nouveau cimetière), il n’y a plus personne ; mais on en profite pour visiter les lieux et admirer la vue.



Yonatan et moi redescendons tranquillement vers le centre de Santo Tomas, en discutant de tout et de rien, d’anthropologie et d’activité minière, d’identité culturelle et d’exotisation, des anciens hacendados (propriétaires terriens) et de la violence machiste. On a des projets de recherche en commun, lui depuis sa position d’homme locale, moi depuis ma position de femme étrangère. Vraiment très prometteur. Et puis j’ai eu une excellente excuse pour m’échapper de la tomadera, de l’excès de boisson. Les gens boivent vraiment beaucoup pendant ces périodes de fête, et étant l’étrangère invitée d’honneur, on insiste toujours pour me faire boire beaucoup trop. Ce soir, j’ai un entretien avec une travailleuse de l’entreprise minière principale dans la région, il faut que je sois sobre. Si boire fait aussi partie du travail de terrain, inévitable, il faut quand même contrôler la chose.

Mon pauvre foie.