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Dossier La lutte pour la survie et la justice climatique en Afrique du Nord

Des extraits de "Santé et pérennité écologique dans le monde arabe : Une question de survie"

, par AL MOOJI Yusuf, DE-JONG Jocelyn, EL-ZEIN Abbas, HOGAN Dennis, JABBOUR Samer, KHAWAJA Marwan , NUWAYHID Iman, TEKCE Belgin, TELL Tariq, YASSIN Nasser, ZURAYK Huda

En dépit du progrès constaté par les indicateurs choisis dans le cadre de la santé publique, le fardeau des maladies reste lourd et les facteurs environnementaux comme l’accès à l’énergie, à la nutrition, à l’eau propre et l’air pur sont des déterminants importants de la prévalence des maladies infectieuses et non-infectieuses. La nécessité d’avoir un nouveau cadre pour réaliser les objectifs du développement humain, sans compromettre la base écologique de la vie, est particulièrement pertinente pour le monde arabe. La déconnexion des politiques en matière de population (démographie), de l’environnement, du développement et de la santé est l’un des grands problèmes auxquels le monde arabe est confronté. Ce rapport suit deux principales pistes d’enquête. Nous soutenons que le monde arabe est confronté à de très grandes menaces qui mettent en cause sa survie et nous prônons l’usage de « survie » comme un concept analytique dans l’étude des dynamiques qui propulsent ces menaces. Nous soulignons ainsi l’indissociabilité des dimensions biologiques et sociales de survie et la nature politique de ces dynamiques.

Les menaces sur les habitations humaines

Le monde arabe connait un déclin certain des ressources environnementales. Des menaces existent dans trois domaines clefs : l’expansion urbaine, l’eau, les terres et l’alimentation, des domaines inter-reliés par des dynamiques communes sous-jacentes. Les tendances indiquent que quelques villes et pays arabes (ou des parties substantielles de ceux-ci) sont en voie d’épuisement en matière de ressources nécessaires pour la viabilité de l’être humain. Par exemple, la récente sécheresse prolongée en Syrie a occasionné des mouvements de populations et des bouleversements majeurs. Damas, Sanaa et Amman ont toutes établi sur place des régimes drastiques de rationnement d’eau. L’infrastructure, la détérioration environnementale et les pénuries d’eau dans la bande de Gaza et les territoires palestiniens occupés les rendront inhabitables d’ici 2020. La productivité économique dans les agglomérations côtières, au Qatar et en Egypte, est extrêmement sensible à l’élévation du niveau de la mer, dont l’effet serait la disparition de vastes étendues du Delta du Nil. Les villes d’Abu Dhabi, Dubaï et Mascate envisagent toutes la construction (si elle n’a pas déjà commencé) de réservoirs d’eau géants comme réponse aux pénuries ou aux guerres. L’Arabie saoudite investit dans la production alimentaire sur des terres africaines, alors qu’elle réduit son programme d’investissement dans l’agriculture locale qui date de plusieurs décennies. Apparemment, ce n’était pas viable.
Quelles sont les dynamiques sous-jacentes de ces menaces ? Quels sont les rapports de causalité qu’entretiennent ces dynamiques avec la santé ? Comment mieux comprendre ces dynamiques et quels sont les changements à mettre en œuvre dans les pratiques discursives pour atteindre cette compréhension ? Quelle est la meilleure manière de les aborder ? Dans les sections qui suivront, nous essaieront de répondre à ces questions.

Les dynamiques population-environnement-développement

La rareté de l’eau et la « sécurité » alimentaire
La rareté de l’eau joue un rôle multiforme dans le monde arabe. C’est une caractéristique constante de cette région aride de la planète, une difficulté immédiate dans l’approvisionnement qui serait géré par la société et aussi un déterminant important de plusieurs maladies infectieuses comme la diarrhée, le choléra, la dysenterie et le typhoïde, ainsi que d’autres maladies non-infectieuses. Par exemple, on estime que la prévalence élevée de la méthémoglobinémie chez les enfants dans la Bande de Gaza est due aux niveaux élevés du nitrate dans l’eau potable. L’approvisionnement en eau par personne est le quart de ce qu’il était en 1960 et la demande totale est supérieure de l’ordre de 16% aux ressources renouvelables en eau douce. Une augmentation de la demande - conséquence de la croissance démographique et l’accroissement de l’aisance - combinée à une baisse d’approvisionnement due au changement climatique (particulièrement les changement dans la précipitation des pluies et l’intrusion de l’eau de mer dans les réserves en eau souterraines) et à l’usage excessif des eaux souterraines, poussera ce chiffre à 51% d’ici 2050 et mettra la majorité des pays arabe au-dessous du seuil de pauvreté absolue en eau (déterminé comme étant de 500 m3 par personne). La dépendance envers le dessalement s’est accélérée (79% de tout l’approvisionnement en eau au sein des pays du Conseil de Coopération du Golf, CCG), causant des effets néfastes sur l’environnement - principalement les niveaux élevés de la consommation d’énergie aboutissant à de larges émissions des gaz à effet de serre et les effluents des eaux salées et de chlorite, entrainant des effets néfastes sur la santé humaine, sur l’eau souterraine, sur les dunes de sable et les écosystèmes des zones humides.

La rareté de l’eau, perçue comme une contrainte énorme sur les (ainsi comme la conséquence de) voies de développement, le changement démographique et les politiques concernant les populations est très pertinente pour nos analyses. D’un point de vue stratégique autour de la demande en eau, une forte déconnexion existe entre les tendances démographiques et l’allocation des ressources en eau, donnant lieu à des pressions contradictoires sur les politiques et les orientations du développement. 57% des Arabes vivent en ville alors que 88% de l’eau douce disponible est utilisée pour l’agriculture de façon inefficace, ne contribuant qu’à 5.4% du produit intérieur brut (PIB). Historiquement parlant, le secteur agricole a été adopté comme une voie de développement au sein de certains pays arabes (ex. l’Egypte, l’Arabie saoudite et le Soudan) afin d’assurer la « sécurité » alimentaire, la régénération rurale et la réduction de l’urbanisation, des objectifs qui n’ont pas vraiment été atteints. Malgré tous ces investissements, la productivité des cultures, surtout les céréales, est parmi les plus faibles au monde et la part croissante des importations de céréales dans le régime alimentaire arabe génère une dangereuse dépendance sur les fluctuations internationales des prix. La tendance la plus récente de certain pays du CCG à investir dans des terres agricoles dans certaines régions en Afrique pourrait être problématique, car elle met plus de pressions sur les denrées alimentaires indispensables. Cela soulève des questions sur la compétition autour des aliments et des droits relatifs à l’eau entre l’investisseur et les populations locales, crée également des conditions qui peuvent aboutir à la famine dans les pays d’accueil et laisse l’approvisionnement alimentaire des investisseurs exposé à l’incertitude géopolitique.
La question qui se pose alors est de savoir comment assurer un approvisionnement adéquat en nourriture et en eau à court et à long termes, en dépit du déclin des réserves, des menaces du changement climatique, de l’amenuisement des terres arables, des demandes grandissantes de la population et de la pollution croissante. Une grande partie des publications sur l’eau dans le monde arabe appellent à des mesures environnementales majeures comme la coopération régionale qui protège les bassins hydrographiques, l’amélioration de l’efficacité de distribution, l’introduction de stratégies de tarification pour différents usages et la mise en œuvre d’incitations à la conservation, notamment dans les villes arabes du Golf persique comme Dubaï, la ville de Koweït, Doha et Manama où la demande par habitant est parmi les plus élevées au monde. Le potentiel pour l’amélioration de l’infrastructure est effectivement important, puisque les eaux de surface proviennent généralement de l’extérieure de la région en destination des centres urbains qui sont souvent localisés à l’extrémité en aval, avec des fuites atteignant les 50%.

Le changement climatique
Le changement climatique anthropique sape, encore plus, les bases écologiques et socio-économiques de la vie dans la région. Les changements dans le cycle hydrologique mèneront au déclin de l’approvisionnement en eau douce et à la diminution de la production agricole. La montée des niveaux de mer anticipée va inonder et éroder de vastes étendues d’agglomérations côtières, et les périodes prolongées de sécheresse causent déjà des pertes des terres agricoles et de pâturage ainsi que des moyens de subsistance ruraux. Ces effets (assignés de différents niveaux de confiance par le Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat GIEC et considérés comme étant illustratifs plutôt que prédictifs) sont prévus d’avoir des répercussions importantes sur la « sécurité » hydrique et alimentaire, ainsi que sur la santé et la propagation des maladies. L’augmentation de la fréquence et de l’ampleur des événements météorologiques extrêmes comme les sécheresses, les inondations, les vagues de chaleurs, rend obsolètes les traditions et les arrangements de longue date qui ont évolué à travers l’expérience de la gestion des événements météorologiques, comme les infrastructures de drainage, les services d’urgence et les systèmes de partage d’eau.

Les récents épisodes prolongés de sécheresse en Algérie et en Syrie ne peuvent pas être fermement attribués au changement climatique dû aux émissions de gaz à effet de serre, mais ce sont des exemples d’événements climatiques catastrophiques qui ont dépassé et submergé la capacité des structures sociales et institutionnelles actuelles, conçues pour s’en occuper, causant de la souffrance, des blessures et des décès. Une étude au Yémen prévoit un déclin considérable dans le revenu des ménages non-dépendants de l’agriculture à cause des inondations, de la perte du rendement et la hausse globale des prix des denrées alimentaires. Les résultats d’une autre étude ont démontré que les limites de la tolérance physiologique au stress thermique pourraient mener à une perte de productivité au sein des pays à revenus faibles et intermédiaires, dans lesquels le travail manuel à l’extérieur, notamment dans le secteur agricole, est répandu. Dans le cadre d’un scénario de petites réductions des émissions globales des gaz à effet de serre dans les prochaines décennies, on prévoit plus de 15% de chance d’une augmentation de la température globale moyenne de plus de 4°C d’ici 2100. Cette augmentation pourrait avoir lieu plus tôt sous des politiques de non-réduction, provoquant encore plus d’effets dévastateurs. En accentuant les perspectives de pauvreté pour cette partie de la population, le changement climatique risque de réduire à néant d’importants acquis du développement humain et économique qui ont été réalisés lors des dernières décennies.
Les projections des effets du changement climatique doivent être interprétées dans un contexte marqué par des transformations démographiques et écologiques dans la région, par un changement global dans le commerce, par les relations internationales et par un déclin des États-providence. Le processus selon lequel des populations rurales se déplacent vers les villes, vivant dans des conditions de subsistance précaires et exerçant davantage de pression sur les écosystèmes urbains, est reflété et amplifié par deux pressions climatiques : d’une part, la sécheresse et la diminution de la pluviométrie qui compromettent les moyens de subsistance ruraux et d’autre part, l’élévation du niveau de la mer, les inondations et les vagues de chaleur qui menacent les citadin(e)s les plus faibles. Généralement les nouveaux venu(e)s des zones rurales ou les réfugié(e)s comme les Palestiniens au Liban ou les Darfouriens au Caire, qui tentent de vivre sur des terres plus exposées au stress environnemental sont les plus exposés. Par conséquent, le changement climatique aggrave essentiellement les faiblesses et les insuffisances existantes et déjà urgentes, qui sont étroitement liées à la pauvreté et aux inconvénients. Par ailleurs, l’adaptation aux effets du changement climatique (ex. la désertification, la montée du niveau de la mer et la gestion de l’eau) ne réussira probablement pas sans une coopération régionale entre les nations arabes, ce qui est peu probable dans les conditions politiques actuelles.

La guerre, le conflit et les transformations globales
Des changements fondamentaux dans l’organisation économique et politique du monde et des modes d’interactions entre les populations au cours des dernières décennies (ex. l’effondrement du bloc soviétique de l’Europe de l’Est, la présence accrue des militaires étasuniens dans la région arabe, le déplacement du centre de gravité du secteur manufacturier mondial vers l’Asie, la montée de l’économie de l’information, le retrait de l’État-providence, les chocs financiers consécutifs des années 1990 et 2000) ont créé deux lignes de fracture bien visibles dans le monde arabe.
Premièrement, les Etats du CCG, appuyés par un flux régulier de devises fortes générées par les exports des produits pétrochimiques, ont maintenu une forte protection sociale et une stabilité politique, en association avec des agences étatiques, socialement conservatives et répressives. Sur la scène internationale, ces Etats ont joué un rôle économique et politique de plus en plus important pour un ordre mondial dirigé par les États-Unis. Le reste du monde arabe vacille entre ses instincts répressifs et de protection sociale, entre des finances qui s’effondrent et des aspirations exprimées fortement par ses peuples aujourd’hui. Pendant que l’État-providence et sa protection sociale ont été défaits par des politiques néolibérales depuis les années 1980, des acteurs non-étatiques se sont empressés de combler le vide laissé par l’État dans la prestation des services sociaux. L’histoire de l’accès universel aux soins et tous ses aléas en Egypte, en Tunisie, au Liban et en territoires palestiniens occupés sont emblématiques dans ce sens.

Deuxièmement, le monde arabe a connu des guerres ainsi que des conflits intra- ou inter-étatiques, à des niveaux faibles de violence, engendrant des processus immédiats de mouvements de populations, une paralysie institutionnelle et une dégradation environnementale. Les cas bien documentés de la contamination du sol par des métaux lourds dans la bande de Gaza, l’exploitation forestière au Darfour, la contamination pétrochimique de la mer et du sol au Liban, la destruction systématique des zones humides marécageuses dans le sud de l’Iraq et la combustion des puits de pétrole au Koweït avec les conséquences dramatiques en termes de pollution de l’air, du sol et de l’eau souterraine, sont tous des exemples des effets directs des conflits militaires. Plus nuisible encore est la militarisation accrue (sous forme de dépenses en armements) et le discours sécuritaire (sous forme de domination des préoccupations sécuritaires sur les questions sociales) qui sont devenus des caractéristiques distinctives de tous ces États.

Le discours sur le développement durable

Les populations, l’environnement et le développement
Le discours dominant sur la population et l’environnement met l’accent sur la croissance démographique et la surconsommation des ressources en tant que problèmes, et sur le développement comme un processus de croissance de revenus. Conformément à ce discours, les politiques démographiques avaient tendance à se focaliser sur la réduction de la fécondité et l’amélioration de la santé maternelle vis-à-vis des accouchements, au lieu d’aborder la question de la santé sexuelle et reproductive d’une manière plus holistique. Des formes variables de gestion environnementale (la notion induisant que les problèmes écologiques pourraient être résolus à travers une meilleure gestion et une meilleure politique environnementales) sont considérées comme les réponses les plus efficaces à la dégradation environnementale. On continue toujours à présenter les résultats positifs dans le domaine de la santé et de l’environnement comme étant dérivés automatiquement du développement économique, en prenant l’exemple de l’histoire du développement de l’Europe et de l’Amérique du Nord, en dépit des doutes grandissants sur cette théorie. Des universitaires ont observé que les causes des problèmes environnementaux ne pourraient pas toujours être affrontés par des ministères ou des agences de l’environnement. D’autres ont appelé à des arrangements institutionnels intégratifs qui reconnaissent la nature multidimensionnelle de ces problèmes.

Cependant, l’environnement dans ce discours est essentiellement un actif en état d’épuisement, qui nécessite une gestion réfléchie pour le protéger des populations croissantes. Les implications majeures des politiques stratégiques du développement et des choix d’extractions de ressources et d’énergie d’une part et des actions, choix et réponses domestiques par les acteurs non-gouvernementaux d’autre part, sont souvent négligées. Politiquement parlant, ce discours est reproduit et renforcé par des relations asymétriques entre donateurs et bénéficiaires qui le financent et le soutiennent parce qu’il fait écho aux croyances et opinions des industries globales de l’environnement et du management. Ce discours s’accorde bien avec l’autoritarisme social et politique dans la région, limitant le débat sur les questions stratégiques du développement qui sont laissées entre les mains d’une petite élite.
Deux chiffres montrent la réalité empirique qui n’est pas saisie par ces discours. Entre 2001 et 2011, le monde arabe est constamment classé premier dans la dépense militaire en pourcentage du PIB (5.5%, plus que le double de la moyenne globale qui est 2.5%), et occupe l’avant dernière place dans les dépenses totales de santé en pourcentage du PIB (4.2%, juste avant l’Asie du Sud avec 4,1% et moins que la moitié de la moyenne globale qui est de 10%). Le monde arabe est la seule région qui dépense beaucoup plus pour l’armement que pour la santé. Sauf pour la Tunisie, même les pays où les dépenses en terme de santé dépassent les dépenses militaires, ces ratios (dépense en santé/dépense militaire) restent considérablement inférieurs à ceux du reste du monde. Les tendances récentes sont des plus inquiétantes : le triplement des accords américains d’exportation d’armes conventionnelles de 21.4 milliards de dollars en 2010 à 66.3 milliards de dollars en 2011, en grande partie attribuable à l’augmentation de la dépense militaire arabe avec des achats par les cinq principaux importateurs - l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Egypte, l’Oman et l’Algérie - pour un montant de 42.3 milliards de dollars. Ironiquement, ce chiffre équivaut à une fois et demi le budget américain de l’assistance étrangère qui s’élève à 30.7 milliards de dollars.
A part les effets directs de l’usage de l’armement sur la santé et le bien-être, ces données soulèvent plusieurs questions qui posent problème. Est-ce qu’une petite réorientation des dépenses publiques du militaire vers la santé, l’éducation et la protection de l’environnement aurait un effet plus important sur le développement durable que ce type d’actions généralement promues dans les rapports de développement durable, c’est-à-dire, est-ce qu’une injection importante de capital générerait une toute nouvelle série de possibilités dans les trois secteurs ? À quel degré les menaces sécuritaires actuelles justifient-elles les budgets faramineux de défense, et où devrait-on tracer la ligne entre les différentes priorités sociales et sécuritaires ? Quel est le rôle que doit jouer l’établissement militaire dans la vie civile au sein des différents pays arabes ? Qui doit prendre ces décisions et qui les prend actuellement ? Le Fond monétaire international et la Banque mondiale sont-ils en mesure de conseiller les gouvernements arabes contre une dépense militaire excessive si ces conseils vont à l’encontre des intérêts d’un donateur important ? Toutes ces questions sont hors du champ du débat, limité par le discours dominant sur les thèmes de santé et d’environnement. En effet, la politique économique de la dépense militaire dans la région reste insuffisamment étudiée, ne serait-ce qu’à cause de la confidentialité autour des contrats et budgets militaires. Ce n’est pas, non plus, une lacune de la part d’acheteurs : les résultats d’une étude récente sur 129 fournisseurs majeurs de matériels militaires (en grande partie des Américains et Européens qui sont responsables de la majorité des ventes d’armement dans le monde) a montré que deux tiers d’entre eux n’ont pas un niveau de transparence adéquat et presque la moitié ne possèdent même pas les systèmes les plus élémentaires de lutte contre la corruption.
Les fondations de l’actuel ordre géopolitique régional ont été posées à la fin de la Première Guerre mondiale et ont été davantage façonnées par les bouleversements de la Deuxième Guerre mondiale et les renversements militaires nationalistes des années 1950 et 1960. En outre, la création de l’Etat d’Israël a déclenché une forte militarisation de la région, qui a été adoptée par les régimes arabes. Cette donne est clairement avantageuse pour l’industrie militaire occidentale, alliée aux régimes autoritaires arabes. Elle impose, tout de même, des coûts considérables pour les peuples de la région avec d’énormes implications pour l’environnement, le développement et la santé. [...]
Aujourd’hui, le concept de sécurité apparait régulièrement dans la documentation sur la santé et l’environnement. D’une part, la sécurité physique et la sécurité humaine sont reconnues comme étant des déterminants importants dans les résultats de santé, d’autre part, ce concept de sécurité est approfondi au-delà de la sécurité d’État et est ainsi appliqué à d’autres secteurs pour affronter les problèmes d’environnement et de santé (d’où l’émergence de concepts comme la sécurité environnementale ou écologique et la sécurité sanitaire). Cet usage relativement nouveau de ce concept est celui qui nous intéresse ici. Dans un rapport sur le développement humain dans le mode arabe, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estime que cette extension du concept aide à détourner notre focalisation de la sécurité d’État à la sécurité individuelle, ce qui pourrait être vrai. Mais, ce concept pourrait aussi aboutir à l’inverse. Par exemple, la documentation sur la sécurité environnementale, au niveau international, comme dans le monde arabe, formule les problèmes environnementaux comme étant des questions de sureté nationale, parce que l’eau et les terres sont généralement considérées comme faisant partie de l’intégrité territoriale de l’État. Par ailleurs, ces approches sanitaires ou environnementales sont ternies par les connotations autoritaires du terme "sécurité", ne fût-ce qu’en raison de la présence de ce mot (amn en arabe) dans les titres officiels des agences répressives des Etats policiers arabes. Cela ne rend pas nécessairement le terme "sécurité" inutilisable mais cela appelle à la prudence dans son usage.

La coopération régionale pour survivre
Le monde arabe possède une remarquable richesse en zones climatiques, en matière de systèmes écologiques, en héritage culturel et architectural, en religions, en populations, en traditions rurales et urbaines et en histoires institutionnelles et politiques. Cette diversité pourrait s’avérer le plus important actif que la région possède afin d’affronter les redoutables défis cités plus haut. Tout dépend du choix que cette région doit faire collectivement. Ce choix est entre, d’un côté, une coopération régionale et une intégration écologique par souci de survie et de l’autre, la guerre, les divisions sectaires, la méfiance et un espoir réduit dans l’avenir.
La région a beaucoup à gagner dans le choix d’une coopération intense. En principe, l’intégration écologique rend possible la gestion rationnelle des bassins hydrologiques et permet l’instauration d’une politique alimentaire et agricole rationnelle, plus sûre que les échanges de mains-d’œuvre et d’énergies, mutuellement bénéfiques. Elle est, à tous, un moyen minimum d’introduire une flexibilité, dont on a tant besoin, au niveau des choix politiques nationaux. Et c’est précisément autour de l’eau, de l’alimentation et de l’énergie que l’intégration écologique est particulièrement urgente et aurait plus de chances de réussir. La guerre, cependant, accélère une tendance à la baisse dans la capacité des écosystèmes à subvenir aux besoins des populations actuelles et futures. Par exemple, selon une estimation, en période de conflits violents, la réduction de la pauvreté est ralentie de 2,7% tous les 3 ans. Le monde arabe est dans un état de conflit quasi-permanent et les désastres écologiques font déjà payer un lourd tribut à ces populations les plus vulnérables. Cette situation exige qu’on admette que la survie est en jeu et que l’investissement dans l’anticipation des désastres - une tâche qui dépasse généralement la capacité d’une seule nation - soulève, une fois encore, l’impératif de coopération autour des ces questions de survie.
La coopération régionale n’est, bien entendu, pas une solution universelle. Certaines ressources de l’environnement comme l’eau et la nourriture sont liées à des réseaux qui vont au-delà du monde arabe et une coopération étroite entre les pays arabes n’exclut pas d’autres formes d’échanges aux niveaux régional et international. Il existe de nombreux obstacles à la coopération régionale : l’instabilité politique, la méfiance, la divergence dans les histoires nationales, les intérêts et les trajectoires, la faiblesse des institutions, les perspectives de conflits violents, les alliances géopolitiques existantes et les puissants intérêts globaux. Chaque obstacle devrait être examiné séparément. La coopération régionale n’est pas un nouveau concept : des groupes régionaux en Europe, en Amérique et en Asie sont apparus autour des intérêts économiques et écologiques communs. Le CCG constitue une forme réussie d’un échange institutionnel et régional dans le monde arabe, même s’il n’inclut que des pays à revenus élevés.
Un appel à une intégration écologique dans le monde arabe au cours du 21ème siècle repose sur un sens de destinée largement partagé par les peuples de la région, malgré toutes les différences qui ne cessent de s’accentuer. Cette intégration ne nécessite pas une unité politique ou une abolition des frontières nationales, mais représente une invitation à capitaliser sur des dotations au niveau régional, et aussi à reconnaître que la capacité à survivre et à prospérer dans un monde en pleine mutation dépend du fait que la diversité devrait être au service du monde arabe plutôt que le contraire. Il faut aussi admettre que le respect de la diversité pousserait les pays arabes vers une réorganisation des relations État-société sur des bases démocratiques, c’est-à-dire vers une reformulation et une institutionnalisation de cette association en termes de citoyenneté. Aujourd’hui, les décisions politiques, comme par exemple autour des compromis, entre la « sécurité » hydrique ou alimentaire, la dépense militaire et les droits humains des populations sous menace, ne devraient plus être prises par une élite minoritaire qui sert ses propres intérêts. L’avènement d’un tel avenir prometteur dépend, bien évidemment, de ce que les populations du monde arabe feraient ou pas. Mais cela dépendra largement aussi de la possibilité de construire des institutions de gouvernance mondiales qui sont vraiment démocratiques, et qui reposent sur la volonté des puissants pays occidentaux d’établir des relations avec le monde arabe, des relations qui ne seront pas axées sur des intérêts étroitement liés à l’énergie et aux ventes d’armes. Les initiatives telles que la proposition de développer une production et une transmission partagée d’énergie renouvelable entre l’Afrique du Nord et l’Europe offrent un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler une relation sur des bases plus saines.

Conclusion

Quel avenir le monde arabe voudrait-il ? Nous devons reconnaître que les différentes populations du monde arabe voudraient peut-être des avenirs différents. Cependant, les principes fondamentaux des relations État-citoyen, des institutions responsables et réactives et la coopération par souci de survie sont, sans doute, communes à ces visions du futur. Cela est probablement le plus important message que le monde arabe pourrait avancer pour contribuer au débat mondial sur les objectifs du développement durable. Ce message n’est pas particulièrement nouveau mais il reste plus que jamais d’actualité. Cela est l’avenir que le monde arabe mérite, ou devrait désirer, un avenir que demandent déjà les populations, d’une façon ou d’une autre, partout dans le monde arabe.

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