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Dossier La lutte pour la survie et la justice climatique en Afrique du Nord

Un million de mutineries

, par NARAIN Sunita

L’économiste britannique Nicholas Stern a dit que « le changement climatique est le plus grand échec du marché qu’ait connu l’humanité. » Pourtant, d’éminents économistes et des décideurs politiques cherchent de grandes réponses dans ce même marché dysfonctionnel. Soyons clairs : la crise financière mondiale et le changement climatique sont des crises étroitement liées. Elles sont connectées par la manière dont nous avons poursuivi la croissance économique. Aujourd’hui, le monde doit trouver de nouveaux modèles économiques.

La solution réside-t-elle dans l’activisme des pauvres qui dépendent de l’environnement pour leur survie ou dans les prescriptions des classes moyennes consommatrices ? Les mouvements des pauvres et des démunis demandent plus que de simples changements technologiques pour satisfaire leurs besoins. Ils veulent que les questions difficiles et les problèmes délicats autour de leur accès aux ressources naturelles soient résolus. Ils veulent que l’équité et la justice soient le fondement du mouvement climatique de l’avenir.

Ces mouvements qui émergent du bas de la pyramide mondiale de la richesse, dans des pays comme l’Inde, sont souvent dirigés par des communautés villageoises et par des individus remarquables. Ils sont le produit de la démocratie car le changement dans n’importe quelle société provient de la négociation et de l’innovation. Aujourd’hui, ils nous montrent le chemin.

Les éco-guerriers du monde pauvre

A la même époque que la célèbre affirmation de l’ancien Premier ministre Indira Gandhi (à la conférence de Stockholm sur l’environnement de 1972) qui stipule que « la pauvreté est le plus grand pollueur », les femmes du mouvement Chipko au Himalaya montraient déjà comment les pauvres prenaient soins de leur environnement. En 1974, des années avant que l’écologisme ne devienne à la mode, les femmes de ce village isolé ont empêché des entrepreneurs forestiers d’abattre leurs forêts. Ceci n’était pas un mouvement de protection de la nature en soi mais un mouvement pour demander des droits sur les ressources locales. Ces femmes ont fait valoir leurs droits primaires sur les arbres qui étaient la base de leur survie au quotidien. Elles ont prouvé au peule indien que ce n’est pas la pauvreté mais les économies d’extraction basées sur l’exploitation qui sont le plus grand pollueur.

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Ceux que la mer menace. Une carte qui montre les pays et régions menacés par l’élévation des niveaux de mers, y compris le Delta du Nil en Egypte.

Aujourd’hui, dans tous les coins et recoins de l’Inde où les terres sont conquises et l’eau est détournée au profit de l’industrie, les gens se battent, risquant leur vie. Dans l’Etat de Sikkim dans l’Himalaya, le gouvernement a cédé aux manifestations locales et a annulé 11 projets hydroélectriques. Dans l’Himachal Pradesh, les barrages sont devenus très controversés à tel point que les élections ont été remportées par des candidats qui déclaraient qu’ils (elles) ne permettraient pas leur construction. D’autres projets comme les centrales thermiques et l’exploitation minière « verte » rencontrent de la résistance. La mine de fer, l’aciérie et le port indiens du géant sud-coréen POSCO sont fustigés par les populations locales qui ne veulent pas perdre leurs terres et leurs moyens de subsistance et qui ne croient pas aux compensations. Dans le Maharashtra, les cultivateurs de mangues se sont insurgés contre la centrale thermique proposée à Ratnagiri.

Au sein de la population, il y a des blessés, de la violence et aussi du désespoir. Il y a un million de mutineries dans le pays aujourd’hui car les villageois pauvres savent qu’ils ne possèdent pas les compétences nécessaires pour survivre dans ce monde moderne. Ils ont constaté de visu l’expulsion de leurs voisins, de leurs maisons et leurs terres et comment les promesses d’emplois et d’argent ne se matérialisent jamais. Ils savent qu’ils sont pauvres mais ils savent aussi que le développement moderne les rendrait plus pauvres encore. Dans le riche État de Goa, les gens luttent contre un puissant lobby minier, village après village. Ils manifestent leur exaspération car le secteur minier a détruit leur agriculture et a asséché leurs ruisseaux. Ils sont éduqués et talentueux mais ils ne veulent pas conduire les camions des mineurs. Ils veulent labourer leurs terres, gagner de l’argent et bien vivre, voire devenir riches.

Dans de vastes régions du monde pauvre où les voix des démunis deviennent des cris, les éco-guerriers ont une relation différente avec l’environnement dans lequel ils vivent à partir de ses richesses, de ses terres et de ses forêts.. Ils utilisent ses ressources - les plantes médicinales, les matériaux de construction, du bois pour cuire et du fourrage pour nourrir leurs animaux et obtiennent leur eau de ses ruisseaux, rivières et bassins. La destruction de l’environnement nuit aux vies et aux moyens de subsistance et pas seulement aux modes de vie. Une forte pression démographique signifie qu’il n’existe pas de parcelles de terrain inutilisées (au contraire, elles sont souvent fortement utilisées) pour survivre au quotidien. Dans ces circonstances, si l’environnement est dégradé et si les moyens de subsistance sont par ailleurs menacés, le conflit est inévitable. C’est pourquoi la dissidence et le dialogue devraient faire partie du modèle économique alternatif.

Des petites réponses à de grandes questions

Il y a une différence fondamentale entre les réponses des pauvres et celles des riches au changement climatique. Les mouvements écologiques du monde riche ont émergé à la suite des périodes de création de la richesse et durant la période de production de déchets. Ils ont plaidé alors pour le confinement de ces déchets mais ils n’étaient pas capables d’argumenter pour la réinvention du paradigme de la production des déchets en tant que telle. Cependant, le mouvement écologique en Inde a évolué au milieu de l’inégalité et la pauvreté. Dans cet écologisme des gens relativement pauvres, les réponses au changement sont inextricables et impossibles à moins qu’on invente la question de nouveau.

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Journée mondiale d’action contre la Conférence des Pollueurs (COP) des Nations unies, le 3 décembre 2011 à Durban en Afrique du Sud.

Il n’existe pas de solutions technologiques rapides qui pourraient être proposées aux populations qui se battent pour leur survie. Dans cet écologisme, il n’y a qu’une seule réponse : nous devrons réduire nos besoins et augmenter l’efficacité de chaque parcelle de terre, des quantités d’engrais et de chaque goutte d’eau utilisée. Cela nécessiterait de nouvelles dispositions pour partager les bénéfices avec les communautés locales pour qu’elles soient convaincues de l’idée de se séparer de leurs ressources pour un développement commun. Cela exigerait aussi de nouvelles voies de croissance.

Je dis cela parce que le mouvement écologique des riches souligne haut et fort qu’on peut « affronter » le changement climatique en adoptant des mesures comme l’efficacité énergétique et les nouvelles technologies. Leur message est simple : la gestion du changement climatique ne compromettra pas les modes de vie et ne touchera pas à la croissance économique. C’est une situation avantageuse pour tous, qui nous permettra de profiter des technologies vertes et du nouveau business.

La production des agro-carburants, qui consiste à exploiter des bio-fuels pour faire marcher les voitures des riches, est un bel exemple de ces mesures technologiques rapides. Ces agro-carburants sont en concurrence avec les aliments de base dans l’exploitation des terres, épuisant ainsi les ressources en eau et augmentant les prix, alors que le nombre de voitures ne cesse d’accroitre. Le monde riche (dans les pays du Nord et du Sud) compte garder ses voitures et même en acquérir davantage et il faudrait tout simplement augmenter la production des biocarburants.

Bien que la science nous exhorte à faire des réductions draconiennes dans la consommation d’hydrocarbures, trop peu de pays envisagent de la limiter. Pourtant, l’efficacité n’a aucun sens sans satisfaction. Les voitures sont devenues plus économes en carburants mais les émissions continuent de grimper car les gens conduisent plus longtemps qu’auparavant et possèdent plus de voitures. La transition vers une une économie à faibles émissions de carbone n’est pas simplement une affaire de technologie mais il s’agit d’une redistribution des espaces économiques et écologiques. Ce changement fera du tort, tout comme le changement climatique lui-même.

Il faut qu’on commence à mettre un visage humain sur les changements climatiques qu’on observe autour de nous. Il faut voir le changement climatique sur les visages des millions qui ont perdu leurs maisons lors des ouragans dévastateurs aux Philippines, au Bangladesh et en Birmanie ; sur les visages de ceux qui ont tout perdu pendant les inondations causées par des précipitations diluviennes. Il convient clairement de garder à l’esprit que le sort des milliers qui ont péri est attribuable aux riches qui ont échoué dans la réduction de leurs émissions, en poursuivant la croissance économique.

Payer la dette écologique

Aujourd’hui, on ne cesse de parler mais rien de concret ne se réalise. Il est clairement temps de proposer un nouveau cadre pour un accord climatique efficace pour le monde entier. Ce cadre doit être basé sur deux impératifs. Le premier consiste à partager le patrimoine commun de l’humanité équitablement car nous savons que la coopération n’est pas possible sans justice. Le deuxième consiste à créer les conditions nécessaires pour que le monde (notamment le monde dérivé des énergies) puisse réaliser une transition vers une économie à faibles émissions en carbone. Voilà précisément où réside l’opportunité dont nous devons nous saisir.

La tragédie du patrimoine commun qu’est l’atmosphère réside dans l’absence de droits pour cet espace écologique global dont les pays industrialisés se sont accaparé lourdement et sans contrôle. Ils ont émis des quantités de gaz à effet de serre bien supérieures à ce que la planète peut supporter, parasitant ainsi son capital naturel. Certains ont appelé cela la dette écologique des pays du Nord qui constituerait un contrepoids à la dette financière des pays du Sud.

Dans ce cas-là, réduire globalement les émissions ne pourrait être réalisé qu’à travers la création des avantages et des droits à la nature pour chaque nation. Notre monde doit adopter le concept des droits d’émissions équitables par habitant. Cela doit faire l’objet d’un accord entre les nations et aussi au sein de chacune d’elles.

Prenons l’exemple de l’Inde : ce ne sont pas les riches qui émettent des quantités inférieures à leur part dans notre quota global, c’est plutôt les pauvres qui n’ont pas accès à l’énergie qui polluent moins, nous permettant ainsi d’avoir une bouffée d’air. Selon les estimations actuelles, seulement 31% des ménages ruraux utilisent l’électricité. Relier tous les villages indiens au réseau électrique sera très couteux et difficile à réaliser et donnera lieu à des émissions en carbone plus élevées. Cependant, si l’Inde se voyait assigner ses droits d’émissions nationaux selon un montant égal par habitant, l’option de s’orienter vers des solutions hors réseau, basées sur les technologies d’énergies renouvelables deviendrait économiquement viable. De cette manière, un cadre fondé sur les droits stimulera une forte demande d’investissements dans les nouvelles technologies d’énergies renouvelables.

Les réponses sont évidentes, mais le défi est de trouver des moyens pour apprendre de l’écologisme des pauvres et qu’on puisse partager un avenir commun.

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