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Dossier La lutte pour la survie et la justice climatique en Afrique du Nord

Le capitalisme survivra-t-il au changement climatique ?

, par BELLO Walden

Il existe maintenant un consensus solide au sein de la communauté scientifique sur le fait qu’un changement de température moyenne mondiale au 21e siècle, dépassant les deux degrés Celsius, entrainera des changements climatiques à grande échelle, qui seront irréversibles et catastrophiques. Le temps presse et les chances d’agir pour apporter une correction s’amenuisent rapidement.

Cependant, il existe une forte résistance, partout dans les pays du Nord, au changement des systèmes de consommation et de production qui sont à l’origine du problème, et on trouve une préférence aux « solutions technologiques rapides » comme le charbon « propre », la séquestration et le stockage du carbone, les agro-carburants à l’échelle industrielle et l’énergie nucléaire.

Globalement, les entreprises multinationales et les autres acteurs privés résistent aux mesures imposées par les gouvernements comme les plafonds obligatoires, en préférant utiliser les mécanismes de marché tels que les achats et les ventes de « crédits de carbone » qui, selon les critiques, ne sont qu’une simple autorisation aux pollueurs industriels de continuer à polluer.

Au Sud, les élites sont peu enclines à rompre avec un modèle, hérité des pays du Nord et caractérisé par une forte croissance et une haute consommation ; elles sont convaincues, par intérêt personnel, que les pays du Nord doivent d’abord porter des ajustements et porter le plus lourd fardeau de l’adaptation avant que les pays du Sud ne prennent le relais pour une initiative sérieuse pour la limitation de leurs émissions de gaz à effet de serre.

Les contours du défi

Le principe de « responsabilité commune mais différenciée » est reconnu par toutes les parties dans les négociations climatiques, ce qui implique que les pays du Nord devraient assumer le gros de la charge liée à l’adaptation à la crise climatique, puisque c’est sa trajectoire économique qui en est responsable. Il est également reconnu que la réponse globale à cette crise ne devrait pas compromettre le droit des pays du Sud au développement.

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La ville de Tacloban, dévastée par le super-typhon « Yolanda » (ou Haiyan), dans la province de Leyte au centre des Philippines.

Cependant, tout est dans les détails. Comme l’a indiqué Martin Khor du Third World Network (Réseau Tiers-monde), une réduction mondiale de 80% des émissions de gaz à effet de serre par rapport à leurs niveaux de 1990 d’ici 2050 (constituant le minimum nécessaire) signifie une réduction des émissions d’au moins 150 à 200% de la part des pays du Nord si les deux principes - « responsabilité commune mais différenciée » et la reconnaissance du droit des pays du Sud au développement - étaient suivis. Mais les gouvernements et les peuples du Nord sont-ils prêts à prendre de tels engagements ?

Psychologiquement et politiquement parlant, il est douteux que le Nord ait ce qu’il faut pour relever le défi. On suppose souvent que les sociétés riches seront en mesure de tenir leurs engagements afin de réduire les émissions et en même temps assurer leurs croissances et leur niveau de vie élevé, si elles acceptent simplement de se tourner vers les sources d’énergie non fossiles. De plus, les réductions obligatoires, convenues de manière multilatérale par les gouvernements, doivent être appliquées au sein des pays en utilisant des mécanismes basés sur le marché, c’est-à-dire le commerce des permis d’émission. Un message implicite : les solutions technologiques rapides et le marché du carbone assureront une transition en douceur, voire même profitable.

Cependant, plusieurs de ces technologies pourraient prendre des dizaines d’années avant de devenir viables. Compter alors sur un passage aux alternatives non fossiles ne permettra pas de supporter les taux actuels de croissance économique. Par ailleurs, il est évident que le prix à payer est l’accroissement des terres cultivables destinées à la production d’agro-carburants et la réduction de terres pour l’agriculture vivrière, aggravant ainsi l’insécurité alimentaire à l’échelle mondiale.

Il devient de plus en plus évident que le paradigme dominant de la croissance économique est l’un des obstacles majeurs aux efforts sérieux entrepris, au niveau mondial, pour faire face aux changements climatiques. Pourtant, ce paradigme déstabilisateur et fondamentaliste est lui-même une conséquence plutôt qu’une cause.

Il apparaît de plus en plus clair que le problème central est un mode de production dont la dynamique est de transformer la nature vivante en des marchandises « mortes », engendrant des déchets énormes dans le processus. Ce qui guide ce processus est la consommation, ou plus exactement la surconsommation ; ce qui le motive est le profit et l’accumulation du capital, en un mot le capitalisme.

La généralisation de ce mode de production dans les pays du Nord et sa propagation aux pays du Sud pendant les 300 dernières années sont responsables de la combustion accélérée des carburants fossiles (comme le charbon et le pétrole) et la déforestation rapide, deux processus clés d’origine humaine qui sont derrière le réchauffement climatique.

Le dilemme du Sud

Une façon d’appréhender le réchauffement climatique est de le considérer comme une manifestation clé du dernier stage d’un processus historique déchirant : la privatisation du patrimoine commun de l’humanité par le capital. La crise climatique doit donc être interprétée comme une expropriation par les sociétés capitalistes avancées de l’espace écologique des sociétés les moins développées ou marginalisées.

Cette réflexion nous amène au dilemme du Sud : bien avant la déstabilisation écologique, dans toute son ampleur actuelle, provoquée par le capitalisme, on s’attendait à ce que le Sud suive les « étapes de croissance » du Nord. Il est désormais impossible de prendre cette route si on veut éviter un Armageddon écologique. La chine est déjà en voie de dépasser les Etats-Unis pour devenir le plus grand émetteur de gaz à effet de serre, et pourtant les élites de ce pays comme celles de l’Inde et d’autres pays émergents ont l’intention de reproduire le capitalisme américain, basé sur la surconsommation. Pour le Sud donc, les implications d’une réponse globale efficace au réchauffement climatique incluent la participation de quelques pays au régime des réductions obligatoires des émissions. La Chine ne peut plus se désengager de ce régime au motif qu’elle est un pays en voie de développement. Les pays du Sud ne peuvent pas non plus se focaliser sur les efforts pour pousser les pays du Nord à transférer les technologies nécessaires afin d’atténuer le réchauffement climatique et à fournir des fonds pour faciliter l’adaptation.

Ces étapes sont importantes mais elles ne sont que les premières mesures d’une réorientation globale du paradigme vers le bien-être économique. Bien que l’ajustement devrait être beaucoup plus grand et plus rapide au Nord, celui du Sud serait essentiellement le même : une rupture avec le modèle à haute croissance et à haute consommation en faveur d’un autre modèle de bien commun.

Contrairement à la stratégie des élites du Nord qui consiste à dissocier la croissance de l’usage énergétique, une stratégie climatique progressiste doit réduire ceux-ci tout en améliorant la qualité de vie des larges masses des peuples. Cela signifie, entre autre, une place centrale pour la justice économique et l’égalité au sein du nouveau paradigme. La transition ne doit pas être seulement une rupture avec une économie basée sur les combustibles fossiles mais aussi avec une économie à haute consommation. L’objectif final est l’adoption d’un modèle de développement à faible consommation, à faible croissance et fortement égalitaire, qui aboutira à une amélioration du bien-être des peuples, une meilleure qualité de vie pour tous et un renforcement du contrôle démocratique de la production.

Il est peu probable que les élites du Nord et du Sud accepteraient une telle réponse globale. Le mieux qu’elles semblent pouvoir faire est de trouver les solutions technologiques rapides via un système de plafonnement et d’échange axé sur le marché. La croissance serait sacro-sainte et le système du capitalisme mondial intouchable. Pourtant, l’humanité quand elle est confrontée à l’apocalypse ne peut pas s’autodétruire. Cela peut s’avérer une tâche difficile mais nous pouvons être certains que la grande majorité ne commettra pas un suicide social et écologique pour permettre à la minorité de conserver ses privilèges. Quelle que soit la formule choisie, une réorganisation approfondie de la production, de la consommation et de la distribution sera le résultat final de la réponse de l’humanité à l’urgence climatique et à la crise écologique générale.

Une menace et une opportunité

Dans ce sens, le changement climatique est une menace mais aussi une opportunité pour instaurer les réformes sociales et économiques qui ont été longtemps différées, déviées ou sabotées auparavant par des élites cherchant à préserver ou accroître leurs privilèges. Ce qui est différent aujourd’hui est que l’existence même de l’humanité et de la planète dépend du remplacement de systèmes économiques basés sur l’appropriation féodale de la rente, sur l’accumulation capitaliste et l’exploitation de classes par un système ancré sur la justice et l’égalité.
La question qui est souvent posée ces jours-ci est : l’humanité serait-elle en mesure de formuler une réponse efficace au changement climatique ? Bien qu’il n’y ait aucune certitude dans un monde plein de contingences, je garde espoir qu’elle le pourra. Cependant, les questions les plus intéressantes sont : pourra-t-elle accommoder le capitalisme ? Le capitalisme en tant que système de production, de consommation et de distribution survivra-t-il au défi de trouver une solution efficace à la crise climatique ?

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