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Dossier La lutte pour la survie et la justice climatique en Afrique du Nord

Le sol, pas le pétrole : La justice écologique à une époque de crise climatique

Le changement climatique et les deux économies de carbone : la biodiversité contre les combustibles fossiles

, par SHIVA Vandana

Le réductionnisme semble devenir une habitude de l’esprit humain contemporain. Nous parlons de plus en plus du changement climatique dans le cadre de « l’économie de carbone » et nous faisons référence aux termes « zéro carbone » et « pas de carbone » comme si le carbone n’existait que sous une forme fossilisée sous terre. Nous oublions que la cellulose des plantes, l’humus du sol et la végétation des forêts sont principalement faits de carbone, de carbone vivant qui fait partie du cycle de la vie.

Le problème n’est pas le carbone en soi mais l’usage croissant du carbone fossile qui a mis des millions d’années à se former. Le monde d’aujourd’hui brûle chaque année des quantités qui correspondent à 400 années d’accumulation de cette matière biologique et qui sont trois à quatre fois supérieures au niveau de 1956. Alors que les plantes sont une ressource renouvelable, le carbone fossile ne l’est pas pour nos besoins et cela prendra des millions d’années pour renouveler les réserves de la planète en charbon et en pétrole.

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Un prospectus faisant la promotion de la Journée mondiale des luttes paysannes et des semences en résistances, organisée par La Via Campesina le 17 avril 2014

Avant la révolution industrielle, il y avait 580 milliards de tonnes de carbone dans l’atmosphère. On est actuellement à 750 milliards de tonnes et cette accumulation, qui est la conséquence de la combustion de carburants fossiles, est la cause de la crise climatique. L’humanité doit résoudre ce problème pour survivre et la solution se trouve dans l’autre économie de carbone : le carbone renouvelable qui s’incarne dans la biodiversité.

Du fait de notre dépendance envers les combustibles fossiles, nous avons rompu avec le
cycle du carbone renouvelable et avons fossilisé nos réflexions. La biodiversité constitue l’alternative au carbone fossile et tout ce qu’on obtient de l’industrie pétrochimique est remplaçable par d’autres alternatives. Les engrais et les pesticides synthétiques, les colorants chimiques, les moyens de transport et les sources énergétiques ont tous des alternatives durables dans le monde animal et végétal. Les engrais azotés peuvent être remplacés par des légumineuses qui fixent l’azote et une biomasse recyclée par les vers de terre (compost vermineux) ou par des micro-organismes (compost) et à la place des colorants synthétiques, on peut utiliser des colorants végétaux.

Le changement climatique est une conséquence de la transition de la biodiversité, basée sur des économies de carbone renouvelable, vers des économies de carbone non-renouvelable, basées sur les combustibles fossiles.

Alors que le changement climatique, avec le pic pétrolier et la fin de l’ère du pétrole bon marché, crée un impératif écologique pour une économie postindustrielle de l’après-pétrole et de l’après-énergie fossile, le paradigme industriel reste toujours une force directrice dans la recherche d’une voie transitionnelle. Cela est dû au fait que l’industrialisation est devenue un paradigme culturel pour mesurer le progrès humain. Nous voulons un monde au-delà du pétrole mais nous manquons de courage pour envisager un monde postindustriel. Par conséquent, nous nous accrochons à l’infrastructure d’une économie énergivore, fondée sur la consommation des combustibles fossiles et nous essayons de la faire tourner en utilisant des substituts comme l’énergie nucléaire et les biocarburants. Le nucléaire polluant est redéfini comme étant une « énergie propre » et la production non durable du biodiesel et des biocarburants est accueillie et réclamée comme une option « verte ».

L’humanité est en train de jouer des tours à la planète et à elle-même car elle est prisonnière du paradigme industriel. Nos idées d’une vie agréable sont basées sur des modèles de production et de consommation engendrés par l’usage des combustibles fossiles. On s’accroche à ces modèles sans avoir d’abord réfléchi sur le fait qu’ils sont devenus une addiction seulement au cours des 50 dernières années et que maintenir ce mode de vie non-durable pour une autre cinquantaine d’années risque de faire disparaître des millions d’espèces et de détruire les conditions mêmes de la survie humaine sur la planète. On pense au bien-être, uniquement en pensant aux êtres humains et plus précisément en termes « d’êtres humains » dans les prochaines 50 années et on sacrifie ainsi les droits d’autres espèces et le bien-vivre des futures générations.

Pour aller au-delà du pétrole, il faudrait en finir avec un certain modèle du progrès et du bien-être humains ; nous devrions rétablir les relations avec les autres espèces et nous devrions aussi restaurer l’autre économie de carbone, une économie renouvelable basée sur la biodiversité.

Le carbone renouvelable et la biodiversité offrent une nouvelle définition du progrès et aussi du développement. Ils redéfinissent les termes « développés », « en développement » et « sous-développés ». Dans le cadre du paradigme des combustibles fossiles, être développé veut dire être industrialisé - avoir de la nourriture, des vêtements, un logement et des modes de transport industriels - aux dépends des coûts sociaux (pertes d’emplois) et des coûts écologiques (la pollution de l’atmosphère et l’instabilité climatique). Être sous-développé, selon ce même paradigme, signifie posséder des systèmes de production alimentaire et vestimentaire qui sont non-fossiles et non-industriels et de garantir notre hébergement et nos modes de transport par nos propres moyens. Par contre, être développé dans le cadre du paradigme de la biodiversité, c’est être en mesure de laisser un espace écologique aux autres espèces, à tous les êtres humains et aux futures générations. Être sous-développé donc, dans ce cadre, veut dire usurper cet espace écologique aux autres espèces et communautés, polluer l’atmosphère et menacer la planète.

Il faut changer notre manière de penser pour pouvoir changer le monde. Cette transition culturelle est au cœur de la réalisation d’une transition énergétique vers une ère post-pétrolière. Ce qui bloque cette transition est un paradigme culturel qui perçoit l’industrialisation comme un progrès avec ses fausses idées de productivité et d’efficacité. L’élite et les multinationales nous ont fait croire, à tort, que l’industrialisation de l’agriculture était nécessaire pour produire plus de nourriture. Pourtant, l’agriculture écologique et respectueuse de la biodiversité produit des denrées alimentaires en plus grande quantité et de meilleure qualité que l’agriculture énergivore, basée sur l’utilisation intensive des produits chimiques. Ils nous ont fait croire, à tort également, que des villes conçues pour les automobiles offrent une mobilité plus efficace pour la satisfaction de nos besoins quotidiens que des villes conçues pour les piétons et les cyclistes.

Des groupes avec des intérêts particuliers dans les ventes des engrais et du diesel, des voitures et des camions nous ont soumis à un lavage de cerveau, nous faisant croire que les engrais chimiques et les voitures sont synonymes de progrès. Nous avons été réduits à de simples acheteurs de leurs produits non durables au lieu de demeurer des créateurs de partenariats coopératifs et durables, avec la société humaine, avec les autres espèces et la terre dans son ensemble.

L’économie de la biodiversité constitue l’alternative durable à l’économie de combustibles fossiles. Le passage, à partir de systèmes basés sur les combustibles fossiles, à des systèmes respectueux de la biodiversité, réduira les émissions de gaz à effet de serre, en émettant moins et en absorbant plus de CO2. Puisque les impacts de la pollution atmosphérique continueront même si on réduit les émissions, il faudrait surtout créer des écosystèmes et des économies de biodiversité car ceux-ci sont les seuls à détenir un potentiel d’adaptabilité à un climat imprévisible et à des alternatives abordables pour tous. Il faut renouer avec le cycle du carbone renouvelable basé sur la biodiversité. Nous avons besoin d’une « démocratie de carbone » de manière à ce que tous les êtres aient leurs justes parts du carbone utile et que personne ne soit injustement accablé par des impacts climatiques causés par une pollution carbonique.

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