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Dossier La lutte pour la survie et la justice climatique en Afrique du Nord

La violence du changement climatique en Egypte

, par MINIO-PALUELLO Mika

Quand on est en pleines luttes révolutionnaires, comme celles de ces dernières années, il nous apparait moins facile de remarquer que le changement climatique est en train de modifier fondamentalement le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, les régions où nous vivons. Cette transformation graduelle, en grande partie déjà inévitable, menace de déplacer des millions, voire des dizaines de millions de personnes et changera la région d’une façon spectaculaire. Le statu quo permettra aux classes des élites de bénéficier de ce désastre aux dépens de la majorité. Mais un avenir juste est très possible si on se bat pour y arriver.

L’arrivée précoce de l’été en 2014 a amené avec lui un rappel de la violence du changement climatique. Les températures croissantes tuent, même si un climat chaud semble normal pour la région. Les vagues de chaleur comme celle du mois de mai 2014, quand les températures au Caire ont atteint 43°C, peuvent apparaître anodines malgré leurs effets irritants. Pourtant, une canicule en Grande-Bretagne a tué 760 personnes en neuf jours lors de l’été de 2013. La température la plus élevée à Londres était de l’ordre de 33°C seulement. Combien mourront chaque été en Egypte où il fait plus chaud et où le système de santé est plus faible ? Il n’existe pas de chiffres et on ne connait pas les noms de ceux qui ont perdu la vie car beaucoup vivent dans les rues et viennent des sous-classes égyptiennes.

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Les gens d’Idkou sur la plage, protestants les plans de BP pour construire une grande nouvelle usine à gaz sur leurs terres. Sur l’arrière plan de la photo, on peut apercevoir une usine existante de gaz naturel liquéfié

Il ne s’agit pas simplement d’événements climatiques extrêmes. Entre 2006 et 2010, des sécheresses graves à l’est de la Syrie ont détruit les moyens de subsistance de 800.000 personnes et ont tué 85% du bétail. 160 villages entiers on été abandonnés avant 2011. L’élévation du niveau de la mer sur le Delta du Nil a forcé les familles de producteurs agricoles à abandonner leurs foyers à maintes reprises ces dernières années. Les habitants d’un village côtier que j’ai visité près de Rasheed au mois d’avril 2014 nous ont appris qu’ils ont déménagé à trois reprises quand leurs terres étaient dévastées par les eaux.

Cela n’est pas un « acte de vengeance » par la nature. La violence du changement climatique est façonnée de manière à ce que les démunis payeront le prix et porteront le fardeau au lieu des riches et fortunés. On ne reconnait pas qu’il existe une brutalité sous-jacente parce qu’elle est rendue invisible par les récits dominants. La responsabilité est détournée sur les désastres « naturels » et sur le paysage naturel. Pourtant, personne n’a dû mourir au Caire quand les températures ont baissé en décembre ou quand elles ont augmenté en mai. Les pertes de vies furent le résultat de décisions prises à Londres et Bruxelles, Washington et Dubaï et plus localement à Héliopolis, Lazoghly et Kattameya. Celles-ci furent des choix faits pour continuer à brûler les combustibles fossiles et à protéger les riches au lieu des pauvres.

En Egypte, ainsi que dans les Etats voisins, la survie repose sur l’adaptation aux nouvelles sécheresses, tempêtes, inondations et pertes de récoltes. Les plans et les solutions sont prônés par des universitaires, des institutions intergouvernementales et par l’administration officielle mais en grande partie, ce qu’ils offrent est trop peu, arrive trop tard, quand ils ne causent pas davantage de bouleversements. Les interventions ne sont pas neutres, politiquement ou socialement parlant. La construction des digues pour protéger les complexes touristiques ainsi que l’expansion d’une agriculture à haute intensité et de grand capital, réaffirment les intérêts des compagnies et multinationales. Ces voies d’adaptations créent de nouveaux espaces pour une accumulation et un contrôle, par l’élite, des terres, de l’eau et de l’énergie. Les solutions basées sur le marché renforcent davantage la même exploitation qui déjà nuit aux pauvres. Pourtant, la majorité des documentations et publications à ce sujet ne remettent pas en cause les structures du pouvoir et de l’économie qui façonnent la manière avec laquelle on s’adapte.

Cet article plaide pour un réexamen attentif de la notion de classe et la façon dont elle conditionne, en même temps, les conséquences du changement climatique et la façon dont on s’adapte à ce dernier. Nous devons repérer les tentatives de bénéficier du changement climatique et les reconnaître pour ce qu’elles sont : des tentatives pour réaliser plus de profits et pour renforcer les inégalités. L’envergure de la crise signifie qu’il nous faudrait rompre radicalement avec les structures existantes du pouvoir autoritaire et néolibéral. L’urgence laisse croire que nous manquons de temps pour changer le système mais se fier à ceux qui nous gouvernent nous ferait aller deux pas en arrière avec chaque pas que nous faisons en avant. Nous devons nous inspirer plutôt des mouvements sociaux et des communautés en ligne de mire qui résistent et construisent des voies démocratiques afin de survivre dans un monde réchauffé.

Le Delta du Nil dévasté

Le changement climatique va radicalement remodeler notre planète. Des sommes considérables vont être dépensées pour essayer de s’adapter, en restructurant les paysages physiques et les relations sociales et économiques. A quoi ressemblerait cette transformation en Egypte ?

Les propositions et analyses actuelles sont trop limitées, trop lentes et trop conservatrices pour s’en sortir. À part quelques exceptions importantes, les écrits existants prennent une approche descendante (top-down) et mettent l’accent sur l’angle de la « sécurité ». Les pénuries de l’eau, constituent-elles une menace pour l’Etat ? Les migrations perturberont-elles la sécurité ? Quelles sont les solutions technologiques qui assureront une culture continue des terres agricoles ? Combien d’argent l’industrie touristique perdrait-elle ? Tout comme les consultants en développement ont fait durant des décennies, les « experts » d’aujourd’hui désignent la géographie physique de l’Egypte comme responsable de sa vulnérabilité : un pays désertique avec une seule source majeure d’eau douce, un delta plat qui est en train de se noyer et une large population. Cela laisse entendre que la menace pourrait être évitée en utilisant les nouvelles technologies sans passer par des changements au sein de l’ordre social.

Par exemple, l’un des premiers textes de grande notoriété explorant le contexte politique du changement climatique dans la région arabophone nous suggère de faire confiance aux élites et aux institutions néolibérales dans la définition et la détermination des formes que devrait prendre l’adaptation au changement climatique. L’article de John Waterbury intitulé « The Political Economy of Climate Change in the Arab Region » (l’économie politique du changement climatique dans la région arabe) a été publié par les rapports du PNUD sur le développement dans les pays arabes.

L’adaptation, pour qui ?

Certains sont plus vulnérables au changement climatique que d’autres. Cela est largement reconnu mais les raisons sous-jacentes ne sont pas prises en compte par ceux qui élaborent les politiques en Egypte. La vulnérabilité et la résilience ne sont ni aléatoires ni naturelles mais sont socialement produites pendant des décennies et des siècles de contestation et d’interaction au sein et entre les populations locales, les différents États, les forces coloniales et capitalistes ainsi que la géographie physique.

Dans le Delta du Nil, la façon dont les gens sont affectés est modelée par les expériences héritées de dépossession, de vols de terres et de répression. Celles-ci ont été appliquées pendant l’expansion des cultures de coton et la création d’une classe d’ouvriers agricoles sans terres lors de l’occupation britannique ou même après les réformes agraires de 1992, promulguées par le président déchu Hosni Moubarak, donnant contrôle aux grands propriétaires terriens et expulsant des centaines de milliers de petits paysans de leurs terres. Les deux processus ont été accomplis au nom du « développement » et de la « modernité » par des coalitions différentes d’entreprises locales, de la bureaucratie et des dirigeants militaires. Ces coalitions ont opéré en s’alliant avec les capitaux internationaux et le pouvoir (néo) colonial, à savoir l’empire britannique au 19ème siècle et les Etats-Unis et les agences de l’Union européenne (UE) à la fin du 20ème siècle.

Les décideurs qui élaborent des plans de réponses au réchauffement climatique global n’admettent pas les racines historiques de l’injustice. La leçon tirée de l’histoire, par les représentants des gouvernements et par certains universitaires, est plutôt que les politiques d’ajustement structurel des années 1980 et 1990 ont démontré l’usage effectif des pressions extérieures. L’idée serait de reproduire cette opération. Les élites nationales élargiront une agriculture à forte intensité de capital et destinée à l’exportation, ainsi qu’un commerce régional de carbone, et seront guidés et contraints par des experts de l’UE, la Banque mondiale et la Banque européenne de reconstruction et de développement. Mais ces mêmes banques financent des placements privés échappant à l’impôt, promeuvent des programmes de privatisation de services essentiels comme l’eau et le transport et subventionnent des projets pour extraire des combustibles fossiles polluants, comme l’exploitation pétrolière en Egypte et l’éventuelle fracturation hydraulique en Tunisie. Entretemps, l’UE est en train d’accaparer du gaz en étendant les gazoducs à l’Asie centrale à travers le Sahara, tandis qu’elle empêche les gens de suivre les mêmes routes. Elle militarise les mers avoisinantes, causant ainsi les noyades de milliers de migrants en Méditerranée chaque année.

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Une marche contre BP à Idkou

Les institutions égyptiennes font partie de ce processus. Le Coastal Research Institute (CORI, l’institut de recherche côtière) basé à Alexandrie accorde la priorité aux propositions d’adaptation qui protègent les intérêts de l’industrie du tourisme et des grandes entreprises. Le flux des capitaux est considéré comme étant essentiel jusqu’au point où le personnel du CORI minimise la menace du changement climatique : « Si nous disons que nous avons un grand problème, les investisseurs retireront leur argent et le mettront ailleurs. Ils ne développeront pas la zone côtière, ce qui est contre nos politiques. Nous avons besoin de développer ces zones et de faire en sorte que les gens s’y intéressent et n’aient pas peur continuellement. »

Cette approche d’adaptation en Egypte correspond à l’orthodoxie dominante dans les rangs des conseillers en politiques climatiques bien rémunérés, qui soutiennent l’idée d’affronter le réchauffement global en renforçant les politiques existantes. Ils disent que les solutions « gagnant-gagnant » devront permettre une croissance continue et minimiseront le risque politique. Les nouvelles les plus mauvaises sont mises à l’écart et considérées comme étant trop alarmistes, en faisant croire ainsi aux citoyens qu’un avenir caractérisé par de faibles émissions en carbone serait simplement le résultat d’un changement à étapes graduelles. Selon eux, les solutions technologiques et les instruments du marché peuvent neutraliser la menace. Cela est une nouvelle étape dans ce que Ray Bush appelle « l’assaut idéologique contre les gouvernements africains, assurant une soumission à des reformes politiques et une libéralisation économique externes. »

Ceux qui élaborent les politiques d’adaptation aux changements climatiques dans la région ne posent guère la question : « Adaptation, pour qui ? » Les plans d’adaptation ne sont pas des interventions technologiques politiquement ou socialement neutres. Les mesures destinées à s’adapter à l’élévation du niveau de la mer dans le Delta du Nil pourraient comprendre la redistribution des terres dans l’intérêt de ceux qui en ont le plus besoin ou des expulsions forcées de masse, en ciblant les petits paysans qui seraient remplacés par l’agrobusiness censé être hyper-efficace. Ces mesures pourraient inclure aussi la construction de digues pour protéger les centres touristiques et l’infrastructure pétrolière ou bien des digues pour protéger les populations et la production alimentaire locale ; donner la priorité dans l’approvisionnement en eau à ceux qui paieraient le plus ou privilégier une provision plus équitable dans la distribution de l’eau. En fonction de l’idéologie des institutions qui formulent des propositions, l’adaptation peut varier de l’introduction des mécanismes de « marché » qui donnent la priorité aux grandes entreprises aux programmes collectifs de soutien mutuel. L’adaptation peut entrainer une réussite d’une classe sociale ou bien un échec d’une autre. Cette adaptation serait-elle juste ? Rentable ? Démocratique ? Fasciste ?

Des bouleversements majeurs pour la civilisation

Les écrivains appartenant au courant dominant maintiennent que nous ne devrions pas défier les structures sociales et économiques existantes dans notre lutte contre le changement climatique. Ils nous disent d’accepter simplement le présent autoritaire et néolibéral car il n’y a pas d’autres alternatives. En réalité, des ruptures radicales des relations avec le pouvoir actuel ne sont pas seulement nécessaires mais elles sont inévitables. Selon un récent papier publié par Nature Climate Change, empêcher une augmentation de température de deux degrés Celsius n’est plus possible « dans un contexte de contraintes politiques et économiques orthodoxes. » Deux degrés Celsius est considéré par la majorité des gouvernements comme étant le seuil qui, une fois dépassé, provoquerait inévitablement un emballement dangereux du climat. Même à ce niveau, des « bouleversements majeurs pour la civilisation » sont un risque possible.

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Un graffiti avec un message contre BP à Idkou : « Lève ta tête, tu est Egyptien. Non à BP. »

Les auteurs Kevin Anderson et Alice Bows, du Tyndall Centre for Climate Change Research, avancent que le silence sur les dangers de la croissance continue est dû aux « vrilles des sciences économiques infiltrant les sciences du climat. » Les deux chercheurs soutiennent qu’une rhétorique agréable basée sur des sciences et des politiques naïvement optimistes empêche de discerner la « discontinuité entre l’hégémonie économique et les sciences (physiques et sociales) du changement climatique. » Ils maintiennent que c’est impossible de réduire adéquatement les émissions dans le système économique actuel, et que c’est également difficile d’arriver à une adaptation juste avec les décideurs actuels en place.

Aujourd’hui, le changement climatique dévaste des communautés partout dans le monde, tuant 300.000 personnes chaque année avec 99% des victimes venant des pays du Sud. En Egypte, le réchauffement climatique signifie plus de maladies à cause des pathogènes d’origine hydrique qui sont propagés par des insectes venant des régions tropicales, atteignant ainsi des millions de gens qui n’ont jamais été exposés. Les Egyptiens pourraient être exposés à une famine sévère car les récoltes seront détruites et le bétail décimé. Les grandes villes côtières, comme Alexandrie, envisagent les possibilités d’inondations. Même si les sécheresses et les inondations se produisent à l’étranger, les populations urbaines qui comptent sur les importations des aliments de base comme le blé et le riz sont exposées à la volatilité des prix qui les rendront incapables de se nourrir eux-mêmes. L’augmentation des températures et les contraintes de la chaleur vont faire des milliers de morts, particulièrement les travailleurs ruraux qui ne peuvent pas éviter les travaux lourds et les activités d’extérieur. Une infrastructure faible signifie une plus grande exposition aux sécheresses, tempêtes et inondations avec des possibilités d’évacuation limitées.

Bref, les désastres tuent beaucoup plus de pauvres gens et beaucoup moins de riches. Les classes ouvrières des zones rurales et urbaines manquent de ressources qui aident à survivre, y compris des logements sûrs, une eau potable et la capacité de voyager. Par contre, les classes dirigeantes, non seulement survivent mais elles tirent profits des désastres, des déplacements de populations et de la reconstruction qui s’ensuit pour imposer des systèmes conformes à leurs intérêts. Depuis leurs communautés fermées (gated communities) et leurs bureaux climatisés, ces classes d’élites versent dans le commerce de carbone, accaparent les terres et l’eau en les détournant à leur profit pour accroître le contrôle privé sur des ressources auparavant publiques : l’air, l’eau et la terre. Il existe, néanmoins, des alternatives qui permettent une adaptation juste au-delà du diktat du profit.

Lutter pour une adaptation juste

La grande majorité des écrits sur le changement climatique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ne comportent aucune référence à l’oppression ou à la résistance populaire. Cela masque les luttes populaires qui existent sur le terrain. La pauvreté et le désenchantement populaire sont sévères depuis longtemps en Egypte et furent le principal moteur de la révolution du 25 janvier. De la place Tahrir à Port Saïd et Assouan, les chants « Le Pain, la Liberté et la Justice Sociale » ont résonné pendant trois ans. Personne ne pensait au climat lors des affrontements avec les forces de sécurité mais le pain, la liberté et la justice sociale constituent un bon point de départ pour une adaptation juste.

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Ceux que la mer menace. Une carte qui montre les pays et régions menacés par l’élévation des niveaux de mers, y compris le Delta du Nil en Egypte.

S’adapter au changement climatique signifie survivre face à l’adversité. Malgré une oppression terrible, les paysans en Egypte sont déterminés depuis longtemps à survivre. Cela s’est traduit par des résistances clandestines ou déclarées contre les grands propriétaires terriens et des luttes contre des tentatives de l’État d’accaparer leurs terres. La loi de réforme agraire de 1992 promulguée par Moubarak a engendré une opposition d’envergure dans les zones rurales dans les années 1990, puisque les locataires ont essayé de défendre leurs moyens de subsistance. Le Comité des Paysans pour la Résistance à la Loi 96 a organisé plus de deux cents conférences rurales pour défier les autorités en dépit de la répression d’État qui a causé plus d’une centaine de morts. Durant cette période, les paysans du nord du Delta ont refusé de se conformer aux directives croissantes du gouvernement. En limitant la plantation des cultures vivrières locales comme le riz, l’Etat voulait détourner l’approvisionnement de l’eau au profit des cultures industrielles, destinées à l’exportation. Mais les paysans ont planté tellement de riz que l’État s’est senti obligé d’émettre 250.000 amendes et menaces d’emprisonnement contre ces mêmes paysans.

Heureusement que les batailles n’étaient pas toutes perdues. Les pêcheurs et les paysans de l’île de Qursaya au Caire ont empêché les militaires égyptiens de confisquer leurs terres. En première instance, l’armée a pris d’assaut l’île par des bulldozers et une centaine de soldats en 2007, dans une tentative d’expulser tout le village. Les résidents locaux ont résisté à cette tentative et aux incursions répétées au cours des années suivantes et ont refusé de quitter leurs maisons. Ils ont érigé des barrages routiers le long de la rue Bahr Al-Azam et se sont heurtés avec la police après que des soldats aient tué un pécheur de vingt ans, Mohamed Abd Al-Mawgoud, lors d’une incursion brutale en novembre 2012. Les militants de « Pas de Procès Militaires pour les Civils », du « Mouvement de la Jeunesse du 6 Avril » et du « Mosireen » rejoignirent rapidement les luttes de l’île, à la suite de l’emprisonnement de quelques résidents sur des accusations fabriquées de toutes pièces. La population de Qursaya est parvenue jusqu’à présent à retenir ses terres comme l’avaient fait les paysans de l’ile voisine de Dahab qui ont résisté, depuis 2001, à des tentatives similaires par l’État de voler leurs terres.

Nous assistons aussi à des résistances, les unes après les autres, contre les projets d’infrastructure qui propulsent l’extraction et la consommation des combustibles fossiles. En 2011 et 2012, une vaste coalition de pêcheurs et de résidents s’est mobilisée contre une usine MOPCO d’engrais à Damietta, se heurtant avec la police, fermant l’usine et imposant des enquêtes officielles. Des villageois ont bloqué la route du désert et ont envahi un site de forage à la suite de la dégradation ou de l’effondrement de 70 maisons dans le village de Farés à côté d’Assouan causés par la fracturation hydraulique utilisée par Dana Gas dans ses opérations de forage pour le pétrole, tout près du village. Des sit-in, des réunions en pleine rue et des manifestations à Idkou en 2011 et 2012 ont poussé la compagnie pétrolière BP à geler la construction d’un terminal gazier pour plus d’une année, avant de concéder leur défaite en décidant de ne plus construire auprès du village. En 2014, la campagne nationale « les Egyptiens Contre le Charbon » a joint ses forces à celles de la communauté de Wadi Al-Qamar en Alexandrie dans leur bataille en cours contre la pollution causée par la cimenterie de Lafarge. En mars, le Comité Populaire local a menacé de tenir un sit-in après une annonce faite par le ministre de l’Industrie, déclarant que les cimenteries seront autorisées à utiliser le charbon.

En Egypte, les populations sont déjà en première ligne dans la lutte contre le changement climatique. Quand on refuse de voir comment ces luttes influencent les mesures d’adaptation et d’atténuation du changement climatique, il peut paraître que le changement ne viendrait que des « experts » ou des échelons supérieurs.

Imaginer et construire un nouvel avenir

Notre incapacité collective à empêcher et à s’adapter aux changements climatiques catastrophiques a de nombreuses causes. Les facteurs clés incluent des relations de pouvoir inégales et une pauvreté d’imagination. Une grande partie des écrits sur ce sujet dans les pays arabes incarne cet échec en restant inféodée à l’économie néolibérale, dominée par une approche géophysique qui ignore les luttes. Avec quelques exceptions, le « réalisme politique » offre une analyse lucrative pour les entreprises multinationales.

Anderson et Bows nous exhortent à « laisser les économistes du marché se disputer entre eux sur le juste prix du carbone - laissez-les revivre leur « jour sans fin » s’ils le souhaitent. Le monde bouge et nous avons besoin d’avoir l’audace de réfléchir différemment et de concevoir d’autres avenirs. » L’imagination d’un futur, qui dépasse le cadre néolibéral et autoritaire, nécessite la compréhension des intersections entre le climat, la classe et le pouvoir.

Cela exige une économie politique réfléchie du changement climatique dans la région arabe, une économie qui examine les relations entre les industries des combustibles fossiles, les élites régionales et les capitaux internationaux. Esmailian et Malm ont déjà commencé cette tâche en remettant en cause l’encadrement géophysique limité de la majorité des publications académiques sur les impacts climatiques en Egypte. Alors que les plans d’adaptation sont développés et que l’argent est investi dans de grands projets d’ingénierie, il convient de se demander quels sont les intérêts défendus par ces projets et à qui profite tout cela. Comment le contrôle sur la distribution de l’eau et des terres est-il appliqué dans un contexte de réchauffement global ?

Le changement climatique entrainera la transformation la plus profonde de l’histoire de l’Egypte, probablement d’ici la prochaine génération. Si la bataille pour définir et formuler une adaptation en Egypte se tenait entre les forces militaires et néolibérales, le reste de la population aurait alors perdu. Mais la fuite en avant afin d’accentuer encore la dépendance de nos sociétés envers davantage de combustibles fossiles peut être empêchée car il existe une bonne raison de croire qu’une adaptation juste soit possible. En dépit de la remontée en puissance des militaires, de la contre-révolution et des feloul en ce moment, les révolutions arabes ont montré que des ruptures sont possibles.

Les mouvements sociaux égyptiens qui luttent pour la redistribution, la coopération et la justice sont capables d’articuler des stratégies transformatrices pour affronter le changement climatique. Cet autre avenir ne sera pas conçu dans les tours de la Nile City, ou dans les conférences parrainées par la Banque mondiale ou dans les sommets des Nations unies. Des discours locaux autour d’une adaptation juste pourraient plutôt émerger des millions qui vivent dans les bidonvilles et les petits villages, où les questions du pouvoir sont viscérales et impossibles à ignorer. Ces discours viendront des espaces comme les assemblées populaires qui ont rempli les rues d’Idkou, discutant d’un avenir énergétique sans BP.

Les groupes communautaires de base, dans d’autres parties du monde, élaborent aussi des solutions : en 2013, les comités de quartiers de l’Association Mangrove du Salvador, formés pour répondre à l’ouragan, étaient plus effectifs que les plans d’évacuation du gouvernement étasunien. La même année, l’association des retraités de la région de Londres a joint les militants autour du changement climatique pour demander des maisons bien chauffées et pour s’opposer à la nouvelle infrastructure gazière. Les membres du National Union of Metal Workers of South Africa (NUMSA - syndicat national sud-africain de la métallurgie) créent constamment des réseaux internationaux de travailleurs appelant à une juste transition.

C’est au sein de ces groupes qu’on devrait chercher des voies de survie pour l’Egypte. S’adapter d’une manière démocratique et juste sera très difficile. Il y aura des réactions hostiles et violentes de la part des grandes entreprises et de militaires qui essaieront d’imposer leurs visions d’avenir, basées sur le profit et l’exploitation. Mais cette vision juste et démocratique est la seule alternative possible à la catastrophe.

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