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Dossier La Chine en Afrique : Pour le meilleur ou pour le pire ?

La Chine aide-t-elle l’Afrique ?

, par AFPICL-BU HDL

La Chine qualifie son aide de coopération Sud-Sud avec les pays africains. Plusieurs principes régissent cette aide : l’égalité entre les partenaires, les bénéfices mutuels, la non-ingérence dans les affaires intérieures (pas de conditions politiques préalables en termes de gouvernance et de démocratie et respect de la souveraineté). Elle se concrétise par des dons destinés à réaliser des projets sociaux (écoles, hôpitaux, etc.) ou culturels (centres culturels, bourses d’études aux Africains dans des universités chinoises), des prêts sans intérêts pour des projets d’infrastructures (routes, chemins de fer, ports, …) une assistance technique (envoi régulier d’équipes médicales, d’ingénieurs agronomes) ou militaire souvent sous-évaluée. C’est une aide liée, c’est-à-dire que les Chinois consentent des prêts aux pays qui leur ouvrent des marchés.

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Pont de l’Amitié Chine-Niger plus souvent appelé "pont des chinois". Niamey. Photo : Jean Rebiffé, 2011

Le fer de lance de cette coopération entre la Chine et l’Afrique est le Forum sur la coopération sino-africaine, le FOCAC dont la cinquième édition s’est tenue à Beijing en présence de 50 pays africains en juillet 2012. Elle s’est conclue par la mise en place du « plan spécial pour le commerce avec l’Afrique » en plusieurs points : 20 milliards de dollars de prêt aux pays africains dans les 3 années à venir, le financement de multiples projets (écoles, hôpitaux, centres de lutte contre le paludisme, centres pilotes agricoles), 18 000 bourses d’études pour de jeunes Africains, la formation de 30 000 professionnels africains en agriculture ou en santé. Les partenaires ont souhaité rééquilibrer leurs échanges à travers le développement d’autres secteurs : les relations culturelles, les transferts de technologie et le soutien à l’agriculture.

L’Afrique, el dorado des entreprises chinoises

L’aide publique au développement de la Chine est aujourd’hui augmentée d’un partenariat économique soutenu des entreprises et sociétés chinoises qui s’implantent en Afrique. Concrètement, en accord avec le gouvernement africain concerné, le gouvernement chinois mandate une entreprise publique chinoise de construction pour réaliser une infrastructure, avec le soutien d’une banque chinoise. Cette entreprise va aider le gouvernement africain à obtenir un prêt auprès du gouvernement chinois pour la réalisation du projet. En contrepartie, le gouvernement africain accorde à des entreprises chinoises le droit d’extraire des matières premières. L’accord s’accompagne de dons pour la construction d’écoles, d’hôpitaux, etc. Ces flux financiers d’origines et à destinations diverses rendent le chiffrage de l’aide chinoise difficile, d’autant plus que la Chine ne publie pas de statistiques à ce sujet. La comparaison s’avère complexe avec les autres pays donateurs car les critères ne sont pas les mêmes. D’après une étude publiée en avril 2013 par le Center for Global Development [1], un think tank [2] américain, l’aide chinoise, entre 2000-2011, a atteint près de 75 milliards de dollars. Un chiffre quasi similaire à celui des Etats-Unis qui, sur la même période, ont versé 90 milliards de dollars d’aide bilatérale.

D’autres acteurs interviennent tels que les provinces chinoises qui ont une autonomie d’interventions dans le cadre de la coopération décentralisée et plus globalement de la politique étrangère. Les entreprises provinciales chinoises obtiennent des contrats internationaux en Afrique en toute autonomie par rapport à l’Etat chinois. Ainsi celles du secteur de la construction et des mines se positionnent sur le marché africain pour trouver de nouveaux marchés et résister à la concurrence interne chinoise depuis que Pékin a choisi de soutenir les plus grandes entreprises chinoises. Quant aux entreprises d’Etat (multinationales, grands groupes), placées habituellement sous le contrôle du gouvernement central chinois, elles agissent de plus en plus comme des entreprises privées et autonomes. Elles sous-traitent aux Petites et Moyennes Entreprises chinoises de construction présentes en Afrique. En 2013 on dénombrait 2500 entreprises chinoises en Afrique.

La construction d’infrastructures est une priorité pour les Etats africains ce que les entreprises chinoises ont bien compris. Leur expertise en ce domaine et le principe de l’aide liée leur ont permis de remporter des marchés en Afrique dans les domaines de l’énergie, des télécommunications, de l’hydraulique, etc.

Des chantiers sont en cours dans presque tous les pays africains tels la construction du barrage hydro-électrique Zongo II en RDC réalisée par une entreprise chinoise pour alimenter la ville de Kinshasa et la province du Bas-Congo ou le nouveau siège de l’Union africaine à Addis-Abeba (Ethiopie) livré en 2011. Mais cette multiplication de constructions n’est pas sans poser des questions sur la qualité des infrastructures livrées (normes non respectées, détérioration rapide), sur les problèmes de corruption et sur les conséquences environnementales et humaines (pollution des fleuves et déplacement de population dans le cas des barrages, ou construction de villes fantômes à loyers exorbitants pour les habitants (cas da la capitale de l’Angola, Luanda)).

L’ambivalence des relations avec les Africains

Les chiffres sur la présence chinoise en Afrique sont très imprécis parce qu’ils ne s’appuient sur aucun recensement sérieux. Des estimations évoquent de 500 000 à un million de Chinois vivant en Afrique dont une diaspora établie depuis longtemps à Madagascar et à l’Ile Maurice. La plus grosse communauté vit en Afrique du Sud (100 000 à 300 000 personnes) et l’Angola dénombre 70 000 Chinois. Mais l’augmentation du nombre de Chinois en Afrique semble moins bien acceptée au fil du temps. Dans plusieurs pays africains, des entrepreneurs, des commerçants, des producteurs se plaignent de la concurrence chinoise.

Le plus souvent, les entrepreneurs chinois font venir de Chine leurs ouvriers au détriment de la main-d’œuvre locale. Le manque de qualification de cette dernière serait la raison de ce recours extérieur. Mal payés et logés dans de mauvaises conditions, ces ouvriers immigrés ne se mêlent pas à la population locale et les échanges avec les Africains sont très restreints. Les mauvaises conditions de travail et les très bas salaires sont aussi le lot d’Africains embauchés par les entreprises privées chinoises. Ce qui ne va pas sans heurt. En février 2013, par exemple, suite à une révolte des mineurs contre leurs conditions de travail, le gouvernement zambien avait pris le contrôle de la mine de charbon, accusant la société chinoise de ne pas payer ses redevances et de ne pas respecter les normes environnementales et de sécurité. Autre exemple au Togo où des ouvriers africains ont fait grève pour protester contre des conditions de travail déplorables sous l’autorité d’entrepreneurs chinois [3].

Les commerçants chinois s’implantent également sur le continent africain. Généralement ils s’installent là où se trouvent déjà des commerçants d’autres nationalités (libanais, français, belges, syriens, etc.). Ils importent de Chine des produits manufacturés (petit électroménager, téléphonie mobile, industrie automobile, etc.) dont les consommateurs africains apprécient le bas prix, mais ces derniers se plaignent de plus en plus de la qualité de ces produits. En effet, la législation africaine étant moins exigeante que celle de l’Union européenne, ces produits « made in china » sont de basse qualité et non conformes parfois aux normes de sécurité. Ces importations de produits chinois ne sont pas sans conséquences négatives pour les producteurs locaux dans le domaine du textile ou de l’alimentation, et des activités artisanales ou des petites entreprises (unité de montage des cyclomoteurs de Bobo Dioulasso) disparaissent. Ils concurrencent également des produits importés d’autres pays et commercialisés par les commerçants africains qui, pour certains, sont contraints de fermer. Mais d’autres élaborent des stratégies de résistance. Ainsi certains ont restructuré leurs filières d’approvisionnement et vendent eux aussi des produits chinois dont ils ont négocié en amont le meilleur prix.

L’apparition d’un sentiment anti-chinois oblige depuis peu la Chine à sécuriser ses intérêts et protéger ses ressortissants par une surveillance des flux migratoires et par une coopération avec les forces de l’ordre africaines. Pour améliorer son image et faire connaître sa culture, la Chine a créé des Instituts Confucius [4], des journaux interculturels, des chaines TV (CCTV Africa, filiale de la Télévision centrale de Chine en Afrique), une agence de presse (Xinhua) installée à Nairobi, des sites web, etc. pour lesquels elle a embauché des journalistes africains. Elle espère ainsi faire baisser les tensions sociales.

L’accaparement des terres

L’achat de terres agricoles par les Chinois a contribué à augmenter le ressentiment contre ces derniers. En 2007, Le directeur de la Banque d’export-import de Chine avait incité les paysans sans terre chinois à s’installer en Afrique. La Chine compte 22 % de la population mondiale et ne dispose que de 7 % des terres cultivables. Selon la base de données Land Matrix, les acquisitions foncières chinoises représentent 290 000 hectares, 15 fois moins que les Etats-Unis, 6 fois moins que le Royaume-Uni. La taille des exploitations est relativement faible (exception faite en RDC). Elles sont situées au Bénin, Mali, Madagascar, Mozambique, Tanzanie, Ouganda, Zimbabwe, Zambie, etc. Au Cameroun, Sino Cam Inko [5] s’est installée sur trois sites totalisant 10 000 hectares, cédés par l’État. La Chine ne fait pas partie des plus gros investisseurs fonciers en Afrique tels que la Corée du Sud, les Pays du Golfe, les institutions occidentales,…. Elle acquiert deux fois plus de terres en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est.

Mais la prudence est aussi de rigueur sur ce thème en l’absence de statistiques rigoureuses et en raison du manque de transparence de part et d’autre des protagonistes dans l’établissement des contrats. Deux camps d’experts s’affrontent : ceux qui affirment que les productions sont destinées aux nationaux et à la population locale et ceux qui soutiennent que l’Afrique servirait à garantir l’autosuffisance alimentaire de la Chine et qui sont sceptiques sur le bien- fondé de l’action chinoise. Il est vrai que les flux d’exportations agricoles ne sont pas massifs de l’Afrique vers la Chine et qu’il y a bien des projets de développement de la riziculture, de créations de centres agricoles pour la production locale, mais aussi des projets d’ordre industriel avec des productions tel que le sucre, le manioc, l’huile de palme. Il apparait également que dans les négociations sur des investissements chinois, la consultation des populations locales est insignifiante.

La fin des pré-carrés ?

Les Occidentaux ne sont pas franchement ravis de ce rapprochement entre la Chine et l’Afrique. Les multinationales chinoises dans le domaine pétrolier, minier ou de la construction concurrencent en premier lieu leurs grands groupes internationaux. Ils sont eux-mêmes en perte de vitesse sur le continent africain et voient d’un mauvais œil la mainmise de la Chine sur les matières premières africaines. D’autant plus que d’autres pays affichent à leur tour leur ambition dans leur zone privilégiée d’approvisionnement : l’Inde, le Brésil, le Qatar, l’Iran, la Corée du Sud, la Turquie, la Malaisie, …. Ces nouveaux bailleurs de fonds représentent pour les pays africains de nouvelles possibilités financières dans une période de crise économique et une diversification des offres de partenariat. Les partenaires traditionnels dont la France sont contraints de déployer de nouvelles stratégies commerciales face à la concurrence des pays émergents.

Alors que les démocraties occidentales disent se soucier de la démocratisation des pays africains, les Chinois investissent et construisent sans faire de tel discours et ne se soucient ni des contraintes des IFI (Institutions financières internationales) sur la capacité des pays à rembourser par exemple, ni des programmes anticorruption de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), ni des conditions de travail des travailleurs ou de l’impact environnemental des projets financés. Il leur est reproché d’investir dans des pays qui ne respectent pas les droits de l’homme, voire de les soutenir militairement. L’exemple du Soudan est flagrant. Les autorités chinoises ont tiré un maximum de profit de la situation instable de ce pays et installé un quasi-monopole du secteur pétrolier. Il n’en est pas autrement pour les Occidentaux qui ont eux aussi cherché à satisfaire leurs intérêts économiques. Leurs multiples stratégies de développement n’ont pas permis d’améliorer réellement le niveau de vie de la population africaine et ne sont pas exemptes de critiques négatives. Là où les Occidentaux ont jusqu’à présent échoué, les Chinois réussiront-ils à participer au développement de l’Afrique ?

Partenariat pour le développement ou relation piégée ?

Le FMI a reconnu que l’aide chinoise avait contribué à la croissance des PIB nationaux. Pour les Africains, c’est une alternative à la présence occidentale, aux contraintes prescrites par les bailleurs de fonds habituels et à leur dépendance envers ces mêmes bailleurs, et une opportunité économique sans précédent. Pour les Chinois, il n’y a pas de doute : ils contribuent au développement économique de l’Afrique, ils l’aident à accroître sa productivité et ce, sans imposer de modèle de développement et sans conditions préalables. Pourtant, d’un côté, ils ont effectivement investi des milliards de dollars dans de multiples projets, ont construit de nombreuses infrastructures qui faisaient défaut aux pays africains et ont permis à la population africaine d’accéder à des biens d’équipement. Mais de l’autre, ils favorisent leur main-d’œuvre, inondent le marché africain de produits bas de gamme, concurrencent les entreprises locales, ne respectent pas les droits élémentaires du travail, accaparent des terres agricoles africaines, contribuent à la déstabilisation de l’Afrique par la vente d’armes. Ce partenariat économique et commercial sino-africain est-il vraiment « gagnant/gagnant » comme le prétendent les Chinois ? Le président sud-africain Jacob Zuma semble donner une partie de la réponse : « L’Afrique » a-t-il expliqué « a montré qu’elle contribue au développement de la Chine en lui fournissant des matières premières et en procédant à des transferts de technologie. Ce modèle n’est pas soutenable à long terme [6] » a-t-il conclu en appelant à un partage équilibré des échanges.

L’Afrique parviendra-t-elle à changer ses relations avec la Chine et à se dégager de cette économie de rente, de cette fonction de fournisseur de matières premières qu’elle assume déjà pour de nombreux bailleurs de fonds ? A long terme, ce modèle d’échanges « ressources contre infrastructures », inégal pour l’Afrique, n’est pas durable. D’autant plus que ces échanges sont particulièrement défavorables aux pays africains pauvres en ressources minières et producteurs de textiles. Mais il faut encore attendre pour juger de l’impact de ce partenariat et de son évolution ou non vers un échange « gagnant-gagnant ». Les intérêts des dirigeants chinois et africains sont convergents. Toutefois, les critiques d’une partie de la population africaine à l’encontre des investissements chinois est une réalité. Le moindre prétexte peut donner lieu à des manifestations hostiles envers les Chinois et au pillage de leurs commerces comme cela s’est passé à Kinshasa [7]. Il est essentiel que les pays africains limitent les effets négatifs de ce partenariat et en saisissent les opportunités. Certains Etats africains deviennent plus exigeants sur la formation et l’emploi de la main-d’œuvre locale dans les négociations avec les Chinois. Mais c’est aussi aux Etats africains de mettre en place des règles, des normes et des lois et de veiller à leur application par tous les acteurs économiques. La société civile a certainement un rôle à jouer pour que cette coopération entre la Chine et l’Afrique ne se fasse pas au détriment des populations africaines. Les ONG doivent rester vigilantes pour dénoncer les pratiques chinoises qui iraient à l’encontre d’un travail décent et d’un développement durable en Afrique.

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