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Dossier Brésil : l’affrontement de deux modèles de société

L’affrontement de deux modèles de développement agricole

, par CIIP

L’agriculture au Brésil est au cœur de nombreux enjeux politiques, socio-économiques, environnementaux et même culturels, mais surtout source de nombreuses inégalités. En effet, la propriété foncière est très inégalement répartie entre les puissants domaines latifundiaires et les petits agriculteurs qui subsistent tant bien que mal sur leurs terres, du moins lorsqu’ils en possèdent. Sur les quatre cent vingt millions d’hectares de surfaces rurales officiellement répertoriées en 2008, 44 % appartiennent à 1,5 % des propriétaires (trente mille fazendeiros).

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Agriculture au Brésil. Photo : João Felipe C.S

Au Brésil on ne recense pas moins de quatre millions de familles de paysans sans terre, occupant illégalement des terres ou campant sur le bord de la route. Leur porte-voix est le Mouvement des sans-terre (MST), qui milite notamment pour l’accès à la terre et organise la lutte contre les grands propriétaires fonciers, l’agrobusiness et les firmes transnationales implantées depuis peu.

Si l’agriculture brésilienne ne représente qu’environ 5% du PIB du pays, ce dernier est une grande puissance agricole d’exportation, grâce à certaines cultures très profitables comme le soja ou la canne à sucre, utilisée en particulier pour l’éthanol [1], premier agrocarburant au monde.

De même, le Brésil est un important producteur de viande bovine, de volaille, de banane, de maïs, de riz ou de manioc, cultures qui sont principalement vouées au marché intérieur, mais qui sont désormais menacées, en raison de leur format "familial", par les monocultures intensives dévoreuses d’espace et beaucoup plus rentables. Pourtant, les progrès brésiliens dans le domaine agricole, qui ont fait de lui un des premiers exportateurs mondiaux derrière des poids lourds comme les États-unis, les Pays-Bas et la France, sont liés à la forte déforestation de l’Amazonie, à une dégradation et une pollution importante des terres arables, ainsi qu’à une pression plus qu’excessive sur la main d’œuvre locale.

L’agriculture est pour ainsi dire un des leviers du développement du pays, intégré au marché mondial, et par ce fait un enjeu hautement politique, lui-même soumis à des intérêts et contraintes économiques. Les liens entre politique est agriculture sont très troubles. Le groupe des parlementaires qui représente les intéressés des grands latifundiaires est très importants dans les deux Chambres du pays. Avec la crise politique, le nouveau ministre de l’agriculture est le sénateur Blairo Maggi. Il est un des plus puissant propriétaires fonciers du pays, connu comme le "roi du soja". L’Etat du Mato Grosso, dont il fut gouverneur, est connu internationalement par le triste record du taux le plus élevé de suicides chez les peuples autochtones, surtout chez les Guaranis. Maggi est le vainqueur du prix motoserra de ouro décerné par Greenpeance comme un des plus grands promoteurs de la déforestation de l’Amazonie.

Le Brésil voit actuellement s’opposer deux modèles de développement concernant la question agraire. Plus qu’un simple choix économique, de ces derniers découle un véritable choix de société tant la question agricole est centrale à bien des égards.

Le premier modèle est celui de l’agrobusiness productiviste, qui défend un modèle d’agriculture capitaliste, tournée vers les profits à court terme et à tout prix. Il est issu de la modernisation de l’agriculture lancée dans les années 1980, qui a entraîné le Brésil dans un modèle de développement intégré au commerce international et à la mondialisation néo-libérale. Basée sur la mécanisation, la déforestation, l’utilisation croissante des herbicides et des engrais chimiques, cette "modernisation", grande consommatrice en eau pour l’irrigation, s’est révélée dévastatrice pour l’environnement et a engendré une exclusion systématique des populations rurales. Elle a transformé le Brésil en atelier de production intensive de monocultures industrielles — soja, canne à sucre, eucalyptus, etc. — afin de promouvoir les secteurs des cultures transgéniques et des agro-carburants. Il est rendu possible par la répartition des terres très inégale entre les grands propriétaires, qui passent des contrats avec les firmes transnationales et les paysans pauvres, qui eux sont contraints de vendre ou de sous-louer leurs terres à ces mêmes organisations. Son extension est très forte, et possède aujourd’hui la position dominante que nous lui connaissons.

En opposition à ce choix du tout-profit, émerge un second modèle de développement agraire aux revendications marquées : de type familial, il prône notamment l’accès à la terre, une réforme agraire redistribuant la propriété foncière et tournée vers la production de denrées : manioc, haricots... qui sont la base de l’alimentation au Brésil. L’agriculture de type familial est responsable pour 70% des aliments produits dans le pays. De plus, elle emploie plus des ¾ de la main d’œuvre agricole. Si ce modèle était étendu à tout le territoire, 26 millions d’emplois seraient créés (alors que si l’agriculture intensive était généralisée, 12 millions d’emplois disparaîtraient !).
Il est principalement soutenu par le Mouvement des sans-terres, créé en 1984, qui mit en place les premières occupations de terres. Mais ce dernier ne rencontre que peu de victoires face au rouleau compresseur de l’agrobusiness…

Le rapport de force semble ainsi très inégal entre un Goliath disposant du capital et soutenu politiquement par les gouvernements successifs, et un David aux limites de l’illégalité, victime d’une terrible répression policière et privée et criminalisé médiatiquement.

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