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Dossier La Souveraineté technologique

Cryptomonnaies

, par TIMON Jorge

« Si vous demandez à un économiste ce qu’est l’argent, il est probable qu’il ne vous réponde pas en employant une définition mais en énumérant les trois fonctions attribuées traditionnellement à l’argent. À savoir : un moyen d’échange, une unité de valeur, un stock de valeur ».
Pour citer Bernard Lietaer, et en laissant de côté la question de savoir si l’argent « bon » existe, s’il doit remplir toutes ces fonctions ou si cela est même possible, les opinions sur ce qu’il est exactement sont relativement divergentes.

Certains le considèrent comme un actif économique comme tout autre actif, alors que d’autres nient que c’est un vrai capital (puisqu’il n’est pas directement un moyen de production) et qu’il n’est pas non plus un bien de consommation puisqu’il ne disparaît pas lorsqu’il circule de main en main. Certains le considèrent comme un accord social (implicite ou imposé explicitement par un Etat) et d’autres simplement comme une technologie pour l’échange de biens et de services.

Si nous nous questionnons sur son histoire, une explication communément acceptée relève du fait que l’or s’est hissé en tant que monnaie puisque c’est le matériau le plus facilement commercialisable lors de trocs. Mais l’anthropologue David Graeber nie l’existence de preuves et voit les économies d’offrandes/dons et monnaies basées sur des crédits mutuels comme les origines plus probables du commerce.

Les réformistes monétaires voient dans la structure de l’argent la racine de nombreux problèmes de nos sociétés. De fait, aujourd’hui les monnaies complémentaires/locales/sociales en circulation sont plus nombreuses que les monnaies officielles. Déjà, en pleine crise de 1929, le maire de la ville tyrolienne de Wörgl avait décidé de mettre en pratique la théorie de la libre monnaie de Sylvio Gesell. Malgré son succès, la banque centrale autrichienne a interrompu l’expérience et a interdit que les communes voisines copient le modèle.

Pour sa part, le mouvement Cypherpunk, créé dans les années 80, plaide en faveur de l’usage étendu de la cryptographie comme outil d’échange social et politique. En 1990, David Chaum lançait Digicash, un système centralisé d’argent électronique qui permettait des transactions plus anonymes et plus sûres. En 1997, Adam Black proposait Hashcash, un système basé sur la preuve de travail pour limiter le spam (courriers indésirables) et les attaques par déni de service (DoS). En 2009, une identité méconnue sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto publiait Bitcoin, la première crypto-monnaie complètement décentralisée, en utilisant une chaîne de blocs avec preuve de travail, dont nous parlerons plus en détail.

Depuis son apparition, de nombreuses autres crypto-monnaies basées ou inspirées de ce dernier sont apparues, mais il est important de souligner qu’elles ne sont pas toutes des monnaies p2p décentralisées. Certaines ont été créées pour ajouter quelques fonctionnalités , découlant de différences idéologiques en matière d’économie, pour tenter de solutionner des problèmes techniques ; toutefois la majorité se limite à de petits échanges sans importance ou sont créées par pur désir spéculatif ou de fraude. Ceci étant, une exigence indispensable pour être une monnaie p2p est que le système se base sur du logiciel libre, dans le cas contraire il serait sous le seul contrôle de ses développeurs et les personnes et les utilisateurs ne pourraient avoir confiance en lui.

Principaux agents

● Hackers et autres enthousiastes

Au départ, les seuls qui utilisaient Bitcoin étaient les informaticiens, les enthousiastes de la cryptographie ou du logiciel libre. Une pratique habituelle a été par exemple de collecter des primes pour payer des programmeurs, généralement pour qu’ils mettent en œuvrent un développement sous logiciel libre en rapport avec les propres monnaies. Les adeptes de l’école autrichienne (le courant économique dominant de la communauté des monnaies p2p) et les anarchistes capitalistes sont d’autres groupes qui ont été rapidement attirés par les similitudes entre l’or en tant qu’argent et le Bitcoin.

● Les « mineurs »

Ceux-ci mettent leur matériel à disposition du réseau p2p et réalisent la preuve de travail (Proof of Work - POW) sur laquelle se base la sécurité de la majorité de ces crypto-monnaies. Même si certains mineurs sont arrivés à amasser une fortune due en partie à la chance et aux grandes fluctuations du prix des monnaies, le minage s’est converti en une activité très compétitive, complexe et risquée où il est relativement facile de perdre de l’argent, que ce soit à cause des coûts de l’électricité ou à cause de l’incapacité de récupérer l’investissement initial.

● Entreprises, coopératives, collectifs spécialisés

De nombreuses entreprises ont été créées autour de ces technologies pour couvrir des niches de marché comme par exemple : des marchés pour échanger des crypto-monnaies entre elles ou contre des monnaies officielles, des entreprises qui gèrent des paiements en éliminant les risques de volatilité pour les commerçants, les portefeuilles web, les publicités pour Bitcoin, les micro-dons, etc. Il convient de noter que bons nombres d’entre elles sont seulement des adaptations de modèles d’activité qui existaient déjà autour des monnaies p2p. Mais de nombreuses autres apportent également de l’innovation dans un secteur aussi régulé et contrôlé par les cartels comme le cartel financier.

● Spéculateurs

Certaines personnes sont chargées de l’arbitrage entre les différents marchés existants et en réalité elles peuvent remplir une fonction importante. Toutefois, le type le plus fréquent de spéculateur est celui qui se consacre à amasser des monnaies p2p dans l’espoir de voir leur valeur augmenter. Et comme si le Bitcoin n’était pas suffisamment volatil en soi, ces spéculateurs jouissent maintenant d’une grande variété de nouvelles monnaies avec des marchés plus petits (et donc, en général, plus volatils), dans lesquels on peut prendre des risques jusqu’à l’extrême.

● Producteurs et commerçants

Ceux-ci peuvent fidéliser ou obtenir des clients supplémentaires en acceptant des crypto-monnaies. Ils courent des risques découlant de la fluctuation du prix des monnaies (même s’il existe des services pour les annuler), mais ils jouissent de commissions moins chères et d’une irréversibilité des transactions. En comparaison, une grande partie des commissions sur les cartes de crédit ou sur des services comme Paypal, est justifiée par le haut niveau de fraude dû au fait que les paiements peuvent être annulés ultérieurement.

● Citoyenneté et organisations sans but lucratif

Recevoir des dons en monnaie p2p a toujours été extrêmement simple, il suffit de taper une adresse ou un code QR sur une page web ou sur une pancarte. Certaines organisations sans but lucratif, pionnières dans l’acceptation des Bitcoin ont reçu d’importantes sommes, lesquelles petit à petit ont pris de la valeur avec l’évaluation ultérieure de la monnaie. D’autre part, les organisations du secteur tertiaire développent également des projets et sont en pleine expérimentation sur ce terrain. Par exemple, 90 % de la création de Devcoin sont destinés à des projets de connaissance libre, même si la prise de décision est décentralisée. Ou encore Freicon qui reverse 80 % de la somme initiale émise en trois ans à la fondation Freicoin pour que celle-ci la distribue en utilisant des méthodes expérimentales acceptées et développées au préalable par la communauté. À l’heure actuelle, il n’existe qu’un programme d’émission qui consiste en une plate-forme de crowdfunding pour des organisations et des projets sans but lucratif : toute personne peut faire des dons de freicoins et la fondation apporte un supplément de 10 %, sans avoir à choisir directement la somme remise à chacune d’elles. Toute personne peut auditer la chaîne de blocs de transactions pour vérifier que la répartition a été réalisée de manière adéquate.

Censurés et bloqués

L’autre avantage fondamental réside dans l’impossibilité de censurer. D’une part, les paiements peuvent venir de n’importe quelle partie du monde. Seul Paypal bloque plus de 60 pays et de nombreuses compagnies de cartes ont des restrictions similaires. Des organisations comme Wikileaks ont également été bloquées par Visa, MasterCard et Paypal, lesquels les ont empêchées de recevoir des dons en monnaie officielle mais n’ont rien pu faire contre les dons en monnaie p2p.

Paradoxalement, plus un pays est pauvre, plus les commissions et les intérêts auxquels il doit faire face sont importants. Il est fréquent que le total des commissions payées par un pays à des entités financières étrangères dépasse le total des aides qu’il reçoit. Les immigrants qui envoient de l’argent dans leur pays paient également des commissions honteuses supérieures à 10 %, très peu compétitives par rapport aux commissions fixes marquées par des monnaies p2p (souvent inférieures à un centime d’euro). De plus, dans de nombreux pays, une grande partie de la population adulte n’a accès à aucun type de service financier, ni à aucun compte courant. Au Kenya, 31 % du produit intérieur brut est transféré grâce à des téléphones mobiles via le système m-pesa, un exemple d’entreprise ayant un lien avec les monnaies p2p.

Problématiques et limites

Macroéconomie
Nous résumerons très succinctement les principales positions autour de la « qualité » des crypto-monnaies en tant qu’argent au sens macroéconomique. L’école autrichienne accepte souvent une somme fixe d’argent maximal ou de création prévisible. Les néo-keynésiens, plus nombreux et influents, ne trouvent pas leur place parmi les crypto-monnaies puisqu’ils pensent que l’économie « a parfois besoin de plus d’argent ».

Il existe un autre courant plus minoritaire et ignoré, celui initié par Sylvio Gesell, selon lequel le problème n’est pas le manque d’argent mais sa stagnation. Lorsque les rendements de capitaux et les intérêts sont bas, les épargnants cessent tout simplement d’investir et de prêter de l’argent. Freicoin par exemple applique une commission d’oxydation pour éviter sa stagnation et supprimer l’avantage du prêteur pour pouvoir négocier l’intérêt plus à la hausse.

Le problème de l’émission
Bien qu’il soit nécessaire de compenser les mineurs pour la sécurité qu’ils fournissent, cette compensation devrait, à l’avenir, être suffisante grâce aux commissions par transaction. En général, la distribution initiale des crypto-monnaies est un thème sujet à controverse sur lequel des expériences continueront à être menées et qui nous font également réfléchir à la création de la monnaie officielle en tant que telle. Certains pensent que ce ne sont pas aux banques commerciales et centrales de s’en charger mais bien à l’Etat.

Matériel informatique spécialisé
Autre sujet abordé, celui des circuits intégrés pour applications spécifiques (ASIC). Il s’agit d’un matériel spécialisé dans une tâche concrète, dans ce cas le minage. L’argument contre les ASIC est souvent celui de la centralisation, certaines personnes ayant peur d’un monopole ou d’une grande concentration dans sa production et/ou dans sa distribution. Mais, même s’il est possible d’échapper à ces circuits pour toujours, certaines personnes ne pensent pas que ce soit un sujet à éviter et argumentent leur position par le fait que cette centralisation existait lorsque la forme la plus efficace de miner résidait dans l’utilisation des GPU (cartes graphiques), puisque le marché était globalement contrôlé par deux compagnies et dans la pratique la majorité des mineurs achetaient à la même compagnie (ATI).

Pool et centralisation
Les pools sont un groupe organisé de mineurs qui parient conjointement pour se partager la récompense des blocs qu’ils arrivent à obtenir en dépendant de la puissance de calcul que chacun a apporté. Le problème réside dans le fait que seul l’opérateur de la pool valide le bloc dans lequel les autres participants ont contribué à l’aveugle. L’opérateur pourrait abuser de ce pouvoir pour attaquer le système sans que ses mineurs ne s’en rendent compte et il pourrait également les tromper.

Vie privée
On peut lire de nombreux commentaires sur Internet sur la façon dont le supposé anonymat de Bitcoin fait d’elle la monnaie préférée des criminels. Mais la réalité est que tout au long de son histoire, toutes les transactions ont été publiques et toutes personne peut télécharger la chaîne de blocs pour les voir s’éloigner de l’idéal type de la monnaie anonyme.
Le système n’est pas non plus conçu pour une surveillance orwellienne des finances, étant donné que toute personne peut créer un numéro de clé ou recevoir des paiements et ne pas avoir son nom directement associé aux adresses (pseudonyme). À moins que, bien sûr, le propriétaire en informe les personnes qui le souhaitent ou qu’il le publie sur Internet. Certains projets comme Coinjoin ou Darkwallet servent à améliorer la vie privée des utilisateurs sans modifier le protocole de base de Bitcoin. D’autres projets comme Zérocoin optent pour le modifier (créer une nouvelle crypto-monnaie) pour offrir plus d’anonymat, même si cela peut supposer moins d’efficacité ou d’autres effets non désirés.

Scalabilité
L’un des défis les plus importants auxquels doivent faire face les monnaies à long terme résident en leur capacité à croître selon le nombre de transactions traitées. VISA, par exemple, traite une moyenne de 2000 transactions par seconde (temps) et pourrait traiter jusqu’à 10 000 temps. À titre de comparaison, Bitcoin peut seulement traiter jusqu’à 7 temps, même si certaines de ses limites imposées par ce maximum sont artificielles. Il existe un compromis délicat entre scalabilité et centralisation, car avec de nombreuses transactions, le nombre de personnes pouvant effectuer des noeuds complets (en contraste avec des clients légers) sera moins important.

Conclusions

Il est probable qu’à court et moyen terme les cryptomonnaies soient de plus en plus volatiles. De même que toute personne peut gagner de l’argent rapidement en spéculant sur sa valeur, celle-ci peut également le perdre. De ce fait, il n’est pas prudent de spéculer avec de grandes sommes d’argent. De plus, il convient d’apporter une attention particulière aux nouvelles crypto-monnaies, car souvent il s’agit de projets avec de petites communautés qui ne peuvent fournir au logiciel qu’une maintenance.

Les organisations et les projets sans but lucratif ne courent toutefois aucun risque en acceptant des dons effectués avec ces monnaies. C’est quelque chose de relativement simple à faire et cela peut leur rapporter une source additionnelle de revenus. Pour les free-lance, cela peut représenter un outil très utile pour pouvoir travailler dans n’importe quelle partie du monde, mais comme tout autre commerçant ou producteur, celui-ci doit les échanger rapidement contre des monnaies officielles et/ou contre un pourcentage suffisant pour ne pas subir les risques associés à leur volatilité.

Quel que soit le destin de chaque monnaie, et indépendamment les unes des autres, la technologie offre des avantages suffisants pour espérer que certaines d’entre elles (ou d’autres à venir) trouvent leur place dans la société pour exister à long terme. Dans un certain sens, leur potentiel de rupture pour l’industrie monétaire et financière est comparable à celle que les technologies p2p comme bittorent ont causé à l’industrie du copyright. Toutefois, il est improbable, dû à certaines limites, que ces monnaies soient les seules monnaies, il est plus réaliste de penser qu’elle cohabiteront avec les monnaies officielles et la tendance également croissante d’autres types de monnaies complémentaires (locales, sociales, entre marché B2B, etc.).

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