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Dossier Érythrée : les raisons d’un exode massif

Aux origines de l’Érythrée : « la longue formation d’un peuple »

, par Forum Réfugiés-Cosi

La mosaïque culturelle, ethnique et linguistique de l’Érythrée

L’Érythrée est une véritable mosaïque culturelle, composée de neuf groupes ethnolinguistiques distincts. Les deux principaux groupes, les Tigréens et les Tigrés, représentent à eux seuls 80% de l’ensemble de la population érythréenne. Les sept autres groupes sont : les Kunama, les Nara, les Hedareb, les Rashaidas, les Bilen, les Saho et les Afar. Chacun de ces groupes parle une langue qui lui est propre. Le tigrigna, langue parlée par les Tigréens, a le statut de langue officielle, aux côtés de l’anglais et de l’arabe. Cette situation fait de l’Érythrée un pays où le bilinguisme voire le multilinguisme est courant. Le gouvernement participe par ailleurs à la reconnaissance et la persistance des différentes langues parlées à travers le pays : les radios officielles, très écoutées, ont de nombreux programmes dans les différentes langues parlées dans le pays.

La diversité culturelle érythréenne s’exprime également dans les religions pratiquées : si les Tigréens sont majoritairement chrétiens orthodoxes, les autres groupes sont majoritairement musulmans sunnites. Les Kunamas sont quant à eux majoritairement animistes. Cette division n’est cependant pas exclusive, une petite communauté de Tigréens est musulmane, et certaines communautés des autres groupes sont chrétiennes.

Au vu de cette composition plurielle, comment s’est construite l’identité érythréenne ? Autour de quelles caractéristiques ?

Les débuts de la construction de l’identité érythréenne

Les frontières actuelles de l’Érythrée ont été dessinées à la fin du XIXe siècle par les puissances coloniales. Le traité d’Ucciali, signé le 2 mai 1889 entre l’Empereur Ménélik d’Éthiopie et le Comte Antonelli place ce territoire en bordure de la Mer Rouge sous le contrôle des Italiens. Avant cela, ce territoire était administré par l’Égypte. L’Érythrée n’est composée ni d’une ethnie unique, ni d’une religion ou langue partagée. La conscience nationale érythréenne était inexistante au moment du tracé des frontières. Aucune administration ou tout autre pouvoir n’avait exercé son contrôle sur cet ensemble hétérogène, et rien ne définissait ce qu’était « être érythréen ». La construction d’une identité érythréenne s’est faite durant les occupations successives italiennes et britanniques (1890-1941 puis 1941-1951), puis durant le conflit avec l’Éthiopie : une guerre d’indépendance de trente ans (1961-1991).

Le contrôle du territoire par l’Italie a été la première étape de construction de la « nation érythréenne ». Aujourd’hui encore, le pays reste imprégné par cette présence italienne. Les élites parlent bien souvent italien, l’architecture a conservé les particularités italiennes, et le mode de vie des habitants de la capitale est comparable à certains points de vue du mode de vie italien. La particularité de cette colonisation italienne est que dans l’imaginaire érythréen, l’Italie est moins vue comme un pays colonisateur que comme les débuts de la naissance de la Nation érythréenne. C’est par ailleurs grâce au système éducatif mis en place par l’Italie que les premières élites érythréennes, celles-là même qui les premières ont revendiqué l’indépendance de l’Érythrée. Les références et codes culturels hérités de cette période ont été utilisés ensuite pour démontrer les particularités de l’Érythrée par rapport à l’Éthiopie.

En 1941, l’Italie fasciste, dont les troupes avaient envahi l’Éthiopie depuis l’Érythrée, se fait chasser par les Britanniques. L’empereur Hailé Sélassié récupère son trône d’Éthiopie et l’Érythrée devient une administration britannique. Durant cette période d’administration britannique, les partis politiques sont autorisés et se multiplient, la liberté de la presse est proclamée et les Érythréens participent de plus en plus à la vie du pays en occupant des postes dans l’administration, autrefois réservés aux Italiens.

Après la colonisation, quel avenir pour l’Érythrée ?

Durant les 10 ans d’administration britannique, les partis politiques ont donc fleuri et chacun s’exprime librement sur l’avenir de l’Érythrée. L’Éthiopie aimerait pouvoir récupérer ce territoire, qui lui offrirait un accès stratégique à la mer et ce pays partage également des particularités culturelles avec une partie de la population érythréenne, notamment les chrétiens orthodoxes des hauts-plateaux.

Cependant, une partie de la population érythréenne, musulmane pour la plupart, défend et exprime ses velléités d’indépendance. Les Britanniques, eux, proposent un découpage du territoire : une partie reviendrait à l’Éthiopie, l’autre au Soudan.
L’Éthiopie joue d’ailleurs sur cette division, en mettant en avant l’Église orthodoxe éthiopienne pour rallier à leur cause les Erythréens orthodoxes. Mais c’est finalement l’option d’une Fédération entre l’Érythrée et l’Éthiopie qui est choisie par l’Assemblée générale des Nations Unies : en 1950, la résolution 390 fait de l’Érythrée « une unité autonome, fédérée avec l’Éthiopie sous la souveraineté de la Couronne éthiopienne ».
Cette décision est dans un premier temps vue comme un compromis, satisfaisant à la fois les partisans d’un rattachement éthiopien et les partisans de l’indépendance. Cette Fédération permet en effet à l’Érythrée de conserver son drapeau, son hymne, ses langues officielles et d’élire des représentants chargés des affaires intérieures. Les premières élections (et dernières à ce jour) sont organisées en 1952 et mettent en place l’Assemblée nationale érythréenne.

L’annexion éthiopienne

Malheureusement, la Fédération va rapidement se muer en annexion. En 1954, les partis politiques érythréens sont interdits ainsi que la presse indépendante. En 1955, l’amharique devient la langue officielle, au détriment de l’arabe et du tigrigna. En mars 1958, une manifestation rassemblant 80 000 personnes opposées à ces mesures contraires à l’accord initial de Fédération est vivement réprimée, causant la mort de douzaines de personnes. L’année suivante, le drapeau érythréen est interdit. Peu à peu, même les pro-éthiopiens se rallient à la cause indépendantiste face à l’attitude éthiopienne. L’annexion pleine et effective sera officialisée par un décret en 1965, faisant officiellement de l’Érythrée la 14ème province d’Éthiopie. Quelques années auparavant, l’Assemblée nationale érythréenne, sous la pression des forces armées éthiopiennes qui encerclaient le Parlement avait voté le rattachement à l’Éthiopie.

La construction de l’identité érythréenne dans la lutte pour l’indépendance

Dès 1960, la résistance s’organise. Le premier mouvement d’importance, le Front de libération érythréen (FLE), est créé cette année-là. Les chrétiens orthodoxes ne sont pas convaincus par une indépendance érythréenne et dans un premier temps, ce mouvement est constitué en grande majorité de musulmans qui se définissent en opposition à la chrétienté éthiopienne. Cependant, les mesures de plus en plus répressives de l’Éthiopie convainc peu à peu les chrétiens de la nécessité de l’indépendance. Dès lors, des dissensions vont apparaître sur l’idéologie à donner au combat indépendantiste et sur la vision de la future nation érythréenne.

En 1970, le FLE se divise et l’année suivante se crée le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE). Cette fois, ce mouvement va défendre une vision plus globale, en adoptant une stratégie idéologique consistant à revendiquer l’existence de la nation érythréenne, au-delà de sa diversité ethnique et religieuse. Celle-ci doit être défendue pour elle-même et non en fonction des groupes qui la composent. Au fur et à mesure, ses combattants seront musulmans ou chrétiens, hommes ou femmes, sans distinction de traitement.

S’ensuit le début d’une « double guerre civile ». D’un côté, les deux groupes majoritaires, FLE et FPLE, affrontent l’armée éthiopienne. De l’autre, FLE et FPLE s’affrontent. Les dégâts humains sont importants et ces deux factions sont responsables de nombreuses exactions : assassinats, destructions, recrutement forcé, etc. L’histoire officielle, façonnée par les dirigeants du FPLE une fois l’indépendance obtenue, n’a retenu que l’engagement volontaire de la population.

En 1980, le FPLE prend en effet définitivement le dessus sur le FLE : la plupart de ses membres fuient alors au Soudan, tandis qu’une minorité rejoint les rangs du FPLE. Ce dernier est alors seul face à l’Éthiopie, et rassemble de plus en plus de combattants, souvent par la force et l’intimidation. Malgré ces recrutements forcés et ces exactions, après 20 ans de conflit, le FPLE a gagné en légitimité et a uni les Érythréens dans la lutte contre l’Éthiopie. La conscience de l’identité érythréenne s’est en grande partie construite dans l’opposition armée avec le voisin éthiopien.

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