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Dossier Érythrée : les raisons d’un exode massif

Comment l’Érythrée est devenue silencieuse : de la guerre d’indépendance à la dérive totalitaire

, par Forum Réfugiés-Cosi

Les prémisses des caractéristiques totalitaires durant la guerre d’indépendance

Issaias Afeworki prend la tête du FPLE en 1987 à l’issu d’un Congrès. Il est alors déjà considéré comme un héros de la lutte indépendantiste. Pour beaucoup, sa façon de gouverner laisse présager des dérives. Engagé tôt dans la lutte indépendantiste dans les rangs du FLE, il est envoyé en 1967 en Chine et y suit des entraînements militaires, des cours d’idéologie et apprend « l’art de la guérilla ». À son retour en Érythrée, il quitte le FLE, et crée un mouvement qui intègre rapidement le FPLE. En 1971, son manifeste Notre lutte et ses objectifs décrit l’importance du dépassement des différences ethniques et religieuses et de la lutte révolutionnaire. Son ascension au sein du FPLE est rapide, elle est perçue par Jenagène Vilmer et Gouéry comme la trajectoire typique d’ascension des dirigeants de futurs régimes totalitaires, où la manipulation et le contrôle des luttes internes au parti sont plus importants que l’idéologie ou le sens de la gestion.

Durant le conflit, le FPLE se montre intransigeant avec ses combattants. Les mouvements de contestation au sein des rangs de soldats sont réprimés violemment. Les exécutions sommaires se multiplient dans les années 1980, tandis qu’Afeworki entreprend une campagne de dénigrement de ses collègues dirigeants, qu’il n’hésite pas à décrire comme « corrompus et dépravés » : il tente à contrario de se présenter aux yeux de la population et des membres de son parti comme le leader incontesté et incontestable au comportement exemplaire. Ce qu’il parvient à faire puisqu’en 1987, il prend officiellement la tête du FPLE.

La transition démocratique des années 1990

Suite à une série de victoires militaires et à la faveur d’un changement de régime en Éthiopie, les troupes du FPLE entrent à Asmara le 24 mai 1991. L’indépendance est proclamée de facto, et sera confirmée en 1993 par un référendum. Rapidement, la communauté internationale reconnaît ce nouveau pays. Trente ans de conflit ont uni les Érythréens à travers un ennemi commun, et les combattants du FPLE sont érigés en héros. Durant les premières années d’indépendance, les institutions politiques se créent et le FPLE se mue en un parti politique, le Front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ), dont le chef demeure Issaias Afeworki. En 1994, une assemblée nationale provisoire de 150 membres est mise en place. Tous sont issus du FPLE. Cette Assemblée vote la Proclamation sur la presse qui instaure la liberté de la presse, permettant à plusieurs journaux et médias de fleurir sur le territoire. En 1996, elle écrit et approuve la Constitution. Pleine de promesses démocratiques, elle ne sera jamais promulguée, ni appliquée.

L’Érythrée en état de siège permanent

Durant ces premières année d’indépendance, parallèlement à la mise en place d’institutions, les autorités, sans doute par crainte que l’euphorie de l’indépendance et l’unité de la population s’essoufflent, semblent chercher un nouvel ennemi commun. L’Érythrée s’engage dans des conflits frontaliers au Soudan (1993-2003), au Yémen (1995, pour le contrôle d’une île de la mer Rouge) et avec Djibouti (1996), avec qui ce conflit perdure encore aujourd’hui. En 1998, un conflit avec l’ennemi héréditaire qu’est l’Éthiopie est relancé suite à des incursions militaires dont l’un et l’autre s’accusent. Un conflit frontalier est par ailleurs là encore non résolu. C’est l’occasion pour Afeworki de repousser une première fois les élections parlementaires prévues en 1998. Le conflit dure deux ans et fait de nombreuses victimes, entre 70 000 et 100 000 morts. Un accord de paix est signé en 2000 suite à l’intervention et la médiation de la communauté internationale, mais le règlement frontalier pose encore des problèmes aujourd’hui, l’Éthiopie n’ayant pas accepté le découpage prévu dans l’accord. Des accrochages entre soldats sont régulièrement rapportés aux frontières djiboutiennes et éthiopiennes. Des incursions de l’armée éthiopienne ont été remarquées en 2012, sans que l’Érythrée ne riposte.

Cette situation de conflit larvé avec l’Éthiopie et Djibouti permet à Afeworki de maintenir la population dans un état de guerre permanent, et justifie le maintien de mesures strictes liées au service militaire.

Le tournant de septembre 2001 : un coup de tonnerre s’abat sur la liberté d’expression

Le conflit avec l’Éthiopie ayant pris fin le 18 juin 2000 après l’intervention et l’arbitrage de l’Organisation des Nations unies, qui répartit entre les deux pays les territoires disputés,la reprise du processus démocratique, interrompu en raison du conflit, est attendue. En mai 2001, 15 membres importants du FPJD et pour certains d’entre eux amis de longue date d’Afeworki, publient une lettre ouverte appelant le président à relancer le processus démocratique et à organiser les élections parlementaires. Ils sont surnommés « le G15 » ou « les Réformateurs », et sont présents parmi eux, deux ministres et un général et chef d’État-major. Accusés de porter atteinte à la sûreté nationale, ils sont démis de leur fonction.

Tout l’été, le pays est en ébullition. Les journaux s’arrachent en donnant la parole aux réformateurs. Le 3 août, le G15 récidive dans une lettre ouverte et appelle la population à s’exprimer. Un mouvement étudiant émerge contre le travail forcé qui leur est imposé l’été. Les 11 et 12 août, 200 d’entre eux sont arrêtés et envoyés au camp militaire de Wi’a dans des conditions épouvantables. Deux jeunes meurent d’une crise cardiaque.

Le 18 septembre, le président prend la mesure de l’ampleur de la protestation naissante et annonce à la radio la fermeture de tous les médias indépendants. 11 des 15 signataires des lettres ouvertes sont arrêtés. Depuis cette date, aucune nouvelle officielle n’a filtré sur leur situation et les conditions de leur détention. Neuf seraient morts, deux seraient toujours vivants : Haile Woldetensae et Petros Salomon, ancien ministre des Affaires étrangères (sa femme est également arrêtée en 2003, et détenue au secret depuis son arrestation). Deux jours plus tard, les rédacteurs en chef des médias fermés sont également arrêtés ainsi que des journalistes. En tout, la purge mène à l’arrestation de centaines de personnes. Aucune information officielle n’a été délivrée depuis 2001. Quelquefois, d’anciens gardiens de prison en exil évoquent la mort de telle ou telle personne. Mais les autorités continuent d’ignorer le sort de ces prisonniers emblématiques, véritables figures de la répression. En 2004, Issaias Afeworki ira jusqu’à déclarer qu’il ne connaît pas et n’a jamais entendu parler de Fessahaye Yohannes, un écrivain fondateur d’un journal arrêté en septembre 2001 : ancien combattant du FPLE, c’était un proche d’Afeworki durant la guerre d’indépendance.

Deux plaintes sont déposées devant la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des peuples au sujet de ces arrestations. Le gouvernement justifie ces arrestations en expliquant qu’elles se sont déroulées dans un contexte de guerre et évoque une tentative de coup d’État, tandis qu’il justifie les arrestations des journalistes qui n’auraient pas été en règle avec la conscription militaire. Sans beaucoup d’autres réactions, l’Érythrée se mue dans le silence.

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