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Dossier Nicaragua : un « sandinisme » de compromis

Sortir le pays de la pauvreté

, par CDATM

Le gouvernement donne la priorité aux programmes sociaux et s’accommode d’arrangements pragmatiques avec des milieux économiques conservateurs, acquis au libre-échange et aux investissements étrangers ; on ne parle plus de la réforme agraire.
Peut-on voir le pays sortir de la pauvreté ? Des changements dans la vie sociale se sont-ils produits depuis le retour d’Ortega au pouvoir ? C’est une durée trop brève pour évaluer une réelle transformation, mais on peut essayer de saisir certains signes qui permettent d’augurer une évolution. Plusieurs rapports issus en particulier d’ONG et de la sphère onusienne, au cours des années 2007-2013, permettent de préciser divers aspects des conditions de vie au Nicaragua et la mise en œuvre par le gouvernement d’un cadre législatif protégeant et promulguant les droits humains essentiels.

Le développement humain

Le Nicaragua demeure un pays pauvre ; le rapport du PNUD (2011) le classe, pour l’indice de développement humain (IDH) au 129ème rang des 187 pays de la liste de l’ONU, et au 6ème rang sur les 7 pays d’Amérique centrale. Cependant, cet indice est en progression régulière.
La violence, si nous l’estimons par le taux annuel d’homicides volontaires, atteint son maximum mondial en Amérique centrale particulièrement dans le Honduras voisin (91,6 pour 100 000 habitants) et au Salvador (69,2), alors qu’il est, au Nicaragua, stabilisé depuis 2000, autour de 12 (proche de celui du Costa Rica, son autre voisin).
Concernant l’éducation, l’enseignement primaire est gratuit et obligatoire jusqu’à 12 ans, mais les difficultés économiques limitent l’assiduité des enfants : certaines familles ne peuvent en assumer les frais. Un programme d’appui aux parents a été proposé afin d’augmenter le taux de fréquentation en préscolaire. Les indicateurs montrent une augmentation de la durée de scolarisation : pour les adultes de 25 ans elle est de 5,8 années, mais la durée attendue est de 10,8 pour les écoliers actuels, lorsqu’ils seront adultes. Cependant, le budget du pays est insuffisant pour assurer une bonne formation des maîtres, leur fournir un salaire décent et des conditions de travail convenables, construire assez d’écoles et entretenir des locaux adéquats. Aussi, le niveau moyen des élèves du primaire était, jusqu’à ces dernières années, trop faible pour permettre une formation professionnelle adaptée aux exigences des entreprises. Le taux de scolarisation dans le secondaire progresse lentement. La qualité de l’enseignement reste un énorme défi pour le pays. Diverses associations et de multiples campagnes sont lancées dans le but de l’améliorer.

Souveraineté alimentaire et sécurité de la nutrition

Elaborée avec une approche multipartite, une loi-cadre sur la souveraineté et la sécurité de la nutrition a été votée en 2009. Différents programmes sociaux visent à autonomiser les femmes rurales chefs de famille, les petits et moyens producteurs qui devraient bénéficier de meilleurs services pour stimuler la productivité agricole. Le Rapport du PNUD note cependant des objectifs qui ne sont pas encore inscrits dans des lois et devraient faire l’objet d’évaluations et d’améliorations :
- L’accord de libre échange entre l’Amérique centrale et les Etats-Unis (CAFTA, 2005) a réduit les droits pour les importations, mais ne s’est pas traduit dans la production intérieure et le niveau des emplois. Il faut donc évaluer l’impact de cet accord sur le marché intérieur et l’auto-suffisance alimentaire.
- Le salaire minimum doit être augmenté et l’Etat doit être plus vigilant contre les violations des droits du travail dans les entreprises privées, y compris les sociétés transnationales.
- La réforme agraire, commencée en 1981, demeure inachevée, et de nombreux conflits persistent. Le programme de clarification des « titres de propriété » doit être poursuivi et l’accès au crédit doit être facilité pour les petits propriétaires et pour les femmes.

Santé et Travail

Le rapport alternatif adressé au Comité DESC estimait en 2007 qu’une partie de la population (40%) se trouvait pratiquement exclue des soins de santé : les pauvres, les personnes en milieu rural ou dans les secteurs de l’économie informelle, et les peuples autochtones. L’accès à un système de santé de qualité et accessible à tous constitue l’objectif affiché du gouvernement mais le coût est énorme et la mise en application des lois ne se fait que lentement. En particulier, les personnels des entreprises en sous-traitance font souvent des travaux très dangereux ; diverses publications dénoncent par exemple les agissements des entreprises minières, des compagnies de bateaux de croisière et des transnationales de l’agroalimentaire. Or, en 2012, la loi régulatrice de la sous-traitance et de l’externalisation de l’emploi n’est pas encore appliquée par le ministère du Travail.
Les statistiques récentes de l’OMS montrent cependant que les dépenses de santé augmentent et que les divers indices s’améliorent : la mortalité infantile, la couverture vaccinale, la nutrition des enfants, en particulier.

La condition des femmes et leurs droits

La loi de février 2008 relative à « l’égalité des droits et des chances dans l’exercice des droits civils et politiques entre hommes et femmes », marque une étape importante dans la mise en application des droits humains. Cependant, le Comité des droits de l’homme de l’ONU fait état de diverses insuffisances de la législation : « La loi ne qualifie pas d’infractions particulières, assorties de peines, sur la traite et l’exploitation sexuelle des enfants et des femmes ». En 2010 le rapport d’Amnesty International s’inquiète en outre des dénis de justice mais constate néanmoins l’augmentation du nombre de commissariats spécialisés.

C’est fin 2011 que le parlement a adopté une loi contre la « violence machiste » pour punir spécifiquement les violences commises contre les femmes. Les criminels qui se rendront coupables de « féminicide » encourront désormais vingt à trente ans de prison (la peine maximum). Le texte de loi caractérise ce crime comme « l’expression maximum de la violence de genre commise par des personnes qui sont ou ont été liées à la femme par le sang, le mariage ou les conjoints et ex-conjoints, partenaires et ex-partenaires. » Mais. . . l’inscription dans la loi doit être suivie d’un plan d’action et de mesures sociales financées. Le rapport d’Amnesty International. de 2012 note que le changement dans les mentalités n’est pas encore décelable, alors qu’il permettrait un meilleur accueil par la police et moins d’impunité de la part de la justice.

En outre, un domaine n’a pas bougé : la Loi qui autorisait l’avortement thérapeutique avait été abrogée par le Parlement en 2006. En 2012, « l’avortement reste l’objet d’une interdiction générale même dans les cas où la grossesse est le résultat de violences sexuelles ou d’un inceste ou lorsqu’elle met en danger la vie de la femme ».
Concernant la condition des femmes, l’écart global de genre (Global Gender Gap), évalue les différences entre hommes et femmes dans l’accès aux ressources (scolaires, économiques, sanitaires) et la participation à la vie politique. Il est calculé par le Forum économique Mondial (pour 132 pays). Il montre, pour le Nicaragua, une progression régulière qui l’amène dans le top-10 en 2012. Les autres pays d’Amérique centrale oscillent pendant ces mêmes années autour de la trentième place, comme c’est le cas pour le Costa Rica. Le Guatemala, lui, régresse, restant dans les trente derniers. Cette évolution positive de l’écart au bénéfice des femmes au Nicaragua est probablement due à la récente féminisation du Parlement, qui, depuis les élections de janvier 2012, apparaît moins masculin : il accueille 34 députées sandinistes (sur 62 membres élus par le parti majoritaire). Bien que l’opposition ne puisse revendiquer un tel score (3 femmes sur 29 sièges libéraux), c’est un fait important pour un pays où le machisme règne. Si l’on doit noter que beaucoup de femmes elles-mêmes ont intériorisé les clichés sexistes, il faut signaler qu’elles sont nombreuses dans les réseaux qui assurent des interventions directes en cas de crise, avec un soutien médical et psychologique aux victimes de violence. Plusieurs associations organisent en outre des formations pour les autorités et fournissent des conseils juridiques.
Il semble donc que l’amélioration du statut de la femme corresponde à un mouvement de la société, des minorités l’expriment dans la vie quotidienne locale et associative. Ceci a permis des avancées aux plans législatif et juridique, mais n’a pas encore infusé le tissu social dans son ensemble.

La société civile : progrès et projets

Si, selon un rapport du PNUD publié fin 2011, 37% des jeunes se déclarent gravement privés dans leurs besoins fondamentaux, « plus de 62 % envisagent l’avenir avec optimisme malgré des taux de chômage et de pauvreté élevés et le fait qu’ils sont les principales victimes de la violence ». La comparaison « entre 2001, 2005 et 2009 révèle que la pauvreté multidimensionnelle recule chez les jeunes ». La génération actuelle a plus d’opportunités et dispose d’un meilleur potentiel de développement personnel. Par exemple, les adolescents et jeunes d’aujourd’hui ont un meilleur accès aux ressources technologiques et un niveau d’études moyen de 9 années contre 7,8 ans seulement pour leurs parents.

Daniel Ortega, qui gouverne actuellement le Nicaragua n’est plus cet idéaliste qui, au nom d’un sandinisme rêvé, a conduit ses troupes à prendre le pouvoir en 1979. Il n’est certainement pas non plus la caricature féroce qu’en fait, dans un roman, un ancien compagnon, le Vice-président de 1984, Sergio Ramirez [1].

A côté des violences verbales des milieux conservateurs mais aussi des sandinistes réformateurs, les sandinistes qui suivent et appuient l’action de Daniel Ortega manifestent néanmoins leurs préoccupations qui peuvent être résumées en trois points : le refus de l’avortement thérapeutique, le discours « religieux, quasiment charismatique » et les inquiétudes quant à la relève par une nouvelle génération.
Trente-cinq ans après le sandinisme de l’origine, il s’agit d’un sandinisme revu à la baisse. Il est évident que Daniel Ortega a fait des compromis, qu’il a accaparé le pouvoir et l’exerce sur le mode autoritaire.
Il a accepté, de façon pragmatique, de réduire ses objectifs, de viser des points considérés comme essentiels et primordiaux : « sortir le pays de la pauvreté », l’insérer plus activement dans le continent sud-américain en le dégageant de l’orbite des Etats-Unis et en l’ouvrant sur les autres continents.
Ces objectifs ne peuvent être atteints en un quinquennat. Il laisse aux générations qui sortiront de cette pauvreté le soin de prendre la relève et d’inventer une démocratie vivante.

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