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Les écueils de la toile 2/2

, par RITIMO

Cet article, extrait du Guide "S’informer, décrypter, participer : Guide pour s’orienter dans le brouillard de l’information" publié en mars 2016 par Ritimo, est le quatrième d’une série mensuelle. Ce passage sur les écueils d’Internet évoque les théories conspirationnistes.

Conspirationnisme 2.0

* Complots réels ou théories ?

Le 3e écueil de l’information numérique concerne les théories du complot. « Qui voudrait faire du conspirationnisme un dérèglement n’aurait alors pas d’autre issue que de constater combien largement il est répandu », rappelle l’économiste Frédéric Lordon. Les conspirations et les théories du complot ont toujours existé, dans toutes les sociétés. Internet leur a juste offert des moyens nouveaux et a donc élargi leur impact.
Contestant les versions officielles de l’Histoire, les thèses conspirationnistes affirment que les grands événements sont créés de toutes pièces dans les champs politique, médiatique ou géopolitique pour mieux nous cacher des vérités inavouables.
Les théories du complot sont parfois basées sur de réels complots : il y a bien des faits que les gouvernements cherchent à cacher. Exemple récent : pendant l’été 2014, l’ONG états-unienne Human Rights Watch publie un rapport qui affirme que, depuis les attentats du 11 septembre, le FBI et le gouvernement états-unien ont poussé des citoyens de confession musulmane à commettre des tentatives d’attentats. L’objectif principal est d’accumuler les arrestations pour donner l’impression aux États-uniens qu’ils sont en sécurité [1].

Mais dans la logique conspirationniste, les complots sont partout et ils expliquent tous les rouages de notre monde. Tout n’étant toujours que mensonge et manipulation, prétendre l’inverse d’une vérité officielle suffit pour affirmer détenir la vérité des faits, alors même que les complotistes n’apportent pas de preuves (ou qu’elles sont insuffisamment étayées) à leurs allégations. Les théoriciens du complot s’en prennent toujours à un ennemi (les États-Unis, les Juifs, les immigrés…) et leurs discours parviennent à semer le doute, parfois à grande échelle, sur tout ce qui n’est pas conforme à leur vision du monde. Ces discours globalisants sont dangereux car ils empêchent tout un chacun de penser et annihilent tout esprit critique.

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Dessin Bearboz / Ritimo

Quels sont les profils de ces semeurs de trouble ? Ils se revendiquent anti-impérialistes ou « anti-système ». En réalité, beaucoup d’entre eux fréquentent des partis d’extrême droite ou des groupes identitaires. L’information qu’ils diffusent est, selon eux, « alternative », « objective », « indépendante », « libre », « sans concession » et si chaque site a ses propres marottes, ils se rassemblent autour de l’idée d’un complot mondial américano-sioniste. Le site Faits et documents, créé par Emmanuel Ratier, fait de la Franc-maçonnerie ou des Juifs ses principales obsessions, le très fréquenté Égalité et Réconciliation, présidé par l’idéologue d’extrême droite Alain Soral, est teinté d’antisémitisme, ou encore le Réseau Voltaire, visité tous les mois par 1,5 million d’internautes, s’attache à dénoncer les complots de la CIA et notamment ses intentions de « remodeler le Moyen-Orient » en menant des guerres dans la région. Thierry Meyssan, fondateur du Réseau Voltaire, est aussi l’auteur de L’effroyable imposture, cet ouvrage qui a fait un tabac après le 11 septembre car il y soutient que l’effondrement des tours jumelles et d’une partie du Pentagone à New York est un complot orchestré par le gouvernement des États-Unis. Il affirme qu’aucun avion n’a été détourné ni ne s’est crashé sur les bâtiments, que leur destruction a été provoquée par des explosifs avec l’objectif de faire disparaître des documents d’enquête. Cette piste d’un attentat commandité par les États-Unis eux-mêmes est reprise par plusieurs sites conspirationnistes et plusieurs hommes politiques comme le Français Jacques Cheminade ou l’États-unien Lyndon LaRouche, persuadé quant à lui que le 11 septembre est une tactique pour détourner l’attention publique de la crise économique majeure à venir... Les événements Charlie de janvier 2015 n’ont pas fait exception : les complotistes affirment que ces attentats ne sont pas l’œuvre du djihadisme mais celle de l’État d’Israël et de son allié américain, pour punir la France qui a soutenu le projet de résolution sur la création d’un État palestinien ou encore pour déclencher une guerre civile entre le Bien et le Mal, ce fameux « choc des civilisations » repris et popularisé par George W. Bush après le 11 septembre.

En France, l’extrême droite utilise les complots comme un moyen de balayer les faits historiques qui pourraient être gênants pour son image, niant par exemple la réalité de la Shoah ou les atrocités de l’armée française pendant la guerre d’Algérie.
Aujourd’hui, elle surfe sur la théorie du « grand remplacement », qui annonce un plan machiavélique des immigrés de 1ère, 2e et 3e générations pour dominer numériquement les populations non-immigrées et signer la fin de l’identité française telle qu’on la connaît. Une théorie qui justifierait de toute urgence la mise en place d’une préférence nationale, afin de maintenir l’immigré bien à sa place...

* Et le confusionnisme dans tout ça ?

Le confusionnisme politique est une attitude qui créée la confusion dans les esprits en prônant que les extrémités de l’échiquier politique se rejoignent, dès lors qu’elles partagent certaines positions et critiques du système. Le fait que des courants d’extrême droite s’approprient et utilisent des thématiques jusqu’ici portées par des courants situés à l’opposé de l’échiquier politique (comme l’anticapitalisme, la relocalisation de la production et les circuits courts, la souveraineté alimentaire, la critique du libéralisme en économie) est considéré par les confusionnistes comme le signe de la compatibilité de ces courants. Niant les différences fondamentales et rédhibitoires entre gauche et droite (sur des sujets comme la démocratie participative, l’universalité des droits humains, la liberté de circulation, l’internationalisme), le confusionnisme peut relever d’une stratégie mûrement réfléchie, soit pour disqualifier les deux camps, soit pour les rendre compatibles. Il peut également être le fruit de l’ignorance ou de l’aveuglement.

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Dessin Bearboz / Ritimo

Un site Internet comme Mr Mondialisation est typiquement confusionniste. Sous couvert d’être apolitique et de présenter des alternatives écologiques et sociales, à côté des références qui sont faites au magazine féministe Causette, à l’organisation altermondialiste Attac, ou à l’observatoire des médias Acrimed, on trouve des sites ou des personnalités de la « fachosphère ». Des personnalités proches d’Égalité et Réconciliation, de l’agence Info libre, du Cercle des Volontaires ou encore de Wikistrike [2].

* Démonter les théories du complot

Quand il s’agit d’histoires à dormir debout, on ne se laisse pas berner facilement. Mais les informations à caractère conspirationniste sont souvent plus subtiles car elles se nourrissent de nos malaises par rapport aux institutions, aux médias ou aux politiques pour nous pousser à interroger les faits et les affirmations officielles. C’est là la véritable force de certaines de ces thèses : faire croire aux individus qu’ils se rendent compte par eux-mêmes de la vérité.
Alors, comment reconnaître ces théories et ne pas tomber dans le panneau ?
Voici quelques récurrences qui sont souvent la marque de fabrique de ces théories fumeuses, voire dangereuses :
- très petit nombre de contributeurs (parfois anonymes) qui reprennent leurs contenus respectifs
- démonstrations faibles (non argumentées), davantage de questions que de réponses
- pas de place pour le débat d’idées, aucune piste de sortie
- utilisation du conditionnel, de guillemets et de l’expression « soi-disant » très fréquemment
- dramatisation, rhétorique guerrière, logiques de boucs émissaires.
La propagation des discours conspirationnistes doit inciter à aiguiser son esprit critique en s’interrogeant sur la personne qui parle et sur ses intentions.
Si vous avez un doute sur les contenus d’un site et sur les acteurs qui en tirent les ficelles, foncez voir l’observatoire du conspirationnisme Conspiracy Watch
www.conspiracywatch.info

Rumeurs et dénigrement

Au-delà des grandes théories du complot, les nouvelles technologies ont aussi facilité le développement de rumeurs et la désinformation au quotidien, par des modes de consommation de l’information qui permettent à chacun de choisir ses sources par affinité. Les messages proviennent de connaissances, proches ou lointaines, que l’on fait suivre à d’autres relations. Là encore, il s’agit souvent d’informations spectaculaires, dont l’objectif est de dénigrer une personne ou un groupe de personnes, comme par exemple d’annoncer que les musulmans vont s’emparer du pouvoir en France ou que les personnes vivant du Revenu de solidarité active (RSA) ont plus de revenus que les travailleurs pauvres. Parmi ces hoax (« rumeur » en anglais) qui circulent sur la toile, un sur deux est à caractère islamophobe. Et de nombreux autres visent les membres du gouvernement.
Au départ circonscrits à des mails, ou repérables sur des forums de discussion, ces rumeurs ont bénéficié d’une viralité* très importante via les réseaux sociaux, notamment Facebook et Twitter.

Les dangers pour la société

Rumeurs et théories du complot ne sont pas l’œuvre de quelques personnes délirantes et si elles trouvent un écho certain auprès des populations, c’est qu’elles offrent des réponses à des individus qui ne trouvent pas dans l’information, ou dans l’action politique, les clés de compréhension de notre période historique et les moyens de peser sur elle. Le manque d’analyses et de débats de fond, l’impuissance politique à agir dans un contexte de crises multiples ont favorisé les thèses complotistes et leurs logiques discriminatoires. Ils ont permis aux discours xénophobes, sexistes, homophobes ou nationalistes de pénétrer dans les espaces publics. Ces propos sont relayés en France par des figures emblématiques comme celle d’Eric Zemmour pour les médias de masse et celle d’Alain Soral sur Internet. Comble d’ironie, le champ sémantique jadis attribué aux forces de gauche (« critique du néolibéralisme », « critique de la mondialisation », « justice sociale », « démocratie », « laïcité »...) est aujourd’hui repris par les complotistes xénophobes.
Pour faire reculer le climat de xénophobie ambiant, il est plus que jamais nécessaire de redonner aux citoyennes et aux citoyens des outils de compréhension et d’action sur le monde, de produire et de diffuser une information exigeante, davantage critique et porteuse de solutions et d’alternatives.

Épisodes précédents

Les écueils de la toile - 1/2
L’information à l’heure du numérique : Nouveaux médias contre anciens ?
L’information à l’heure du numérique : La révolution Internet

Notes

[1Lire « Le FBI mis en cause dans l’organisation d’attentats par des Américains musulmans », Le Monde, 21 juillet 2014.

[2Égalité et Réconciliation est une association politique fondée en juin 2007 par son président Alain Soral qui se définit comme « nationaliste de gauche » (bien qu’elle soit classée à l’extrême droite par la plupart des observateurs). Le Cercle des Volontaires est un média d’extrême droite fondé en 2012 qui essaie de recruter dans les milieux altermondialistes, en s’infiltrant dans les mouvements sociaux, et en reprenant leurs articles. Wikistrike copie-colle des informations des médias de masse, de sites conspirationnistes, de blogs sur les ovnis, sur le paranormal ainsi que des informations totalement bidonnées.

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