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Dossier Introduction

L’agroécologie : une solution pour l’agriculture au Nord et au Sud ?

, par Loos N'Gourma

Si le terme agroécologie est apparu pour la première fois dans les années 1930 dans les travaux d’un agronome tchécoslovaque, Basil Bensin, il a fallu attendre les années 1970-1980 pour que ce terme prenne sa signification actuelle :

« L’agroécologie est la science de la gestion des ressources naturelles au bénéfice des plus démunis confrontés à un environnement défavorable. Cette science, de nature biophysique au sens large, porte ainsi sur l’accumulation de connaissances sur les fonctionnements des écosystèmes (cultivés). Elle conduit à la conception, à la création et à l’adaptation sous la forme participative de systèmes de culture complexes productifs et par suite attractifs malgré un milieu défavorable et malgré un recours très faible aux intrants. » (Miguel Altieri).

Cette définition cependant cache la nature triple de l’agroécologie. En effet, s’il existe bien une science agroécologique enseignée et approfondie notamment à l’université de Berkeley et au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), celle-ci voisine avec un mouvement de pensée et une pratique de l’agroécologie davantage orientée vers la critique et l’alternative, mouvement représenté notamment en France par Pierre Rabhi. Il s’agit dans ce cas de remettre les sociétés paysannes au centre des réflexions sur l’agriculture. Cette dimension contestataire de l’agroécologie remonte aux années 1970-1980 quand le modèle agricole productiviste conventionnel a montré ses limites dans les domaines agronomiques, économiques et sociaux : perte de la biodiversité, dégradation des terres, dépendance du monde agricole à l’égard des industries agroalimentaires et phytosanitaires, diminution du nombre des paysans et exode rural massif, etc.

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Association agriculture / élevage
L’association de l’agriculture et de l’élevage en agroécologie permet l’enrichissement du compost tout en apportant des revenus complémentaires aux paysans.
photo LNG

La pierre de touche de l’agroécologie est le respect et la durabilité des écosystèmes, ou plus exactement des agroécosystèmes, écosystèmes ayant évolué depuis l’introduction de l’agriculture. Pour y parvenir, l’agroécologie entend redécouvrir les savoirs et savoir-faire paysans en les étudiant par le biais de l’agronomie mais aussi des sciences sociales comme l’histoire, l’économie et la sociologie. Cette approche globale dépasse le seul point de vue technique qui ferait de la pratique agroécologique une variante de l’agriculture biologique. Elle replace la société, le groupe humain au centre des préoccupations en combinant des recherches sur le développement, les technologies appropriées, le choix des productions agricoles et la répartition des terres.

L’agroécosystème, base de la démarche agroécologique

Si l’on peut le définir comme un écosystème dans lequel intervient l’homme par le biais de l’agriculture, chaque agroécosystème est distinct, limité de façon parfois très claire par des données géographiques (relief, hydrologie) et climatiques (ensoleillement, pluviométrie) qui influent sur sa flore et sa faune et, partant, sur les sociétés humaines qui s’y développent.
« C’est donc une co-évolution entre les sociétés et la nature. Dans l’histoire, certaines pratiques ont permis à des agroécosystèmes de se développer et de perdurer, alors que d’autres les ont détruits. Il existe des multitudes d’agroécosystèmes.
En France par exemple, l’agroécosystème dominant était l’association de la polyculture et de l’élevage, comme dans tous les pays tempérés. Dans les Andes, l’agroécosystème repose sur une articulation entre les différents niveaux des montagnes, entre un certain type d’élevage et certaines pratiques de cultures, etc.
 » (Silvia Pérez-Vitoria, Panorama de l’agroécologie dans le Monde. Quelle place pour l’agroécologie dans les pays du Nord ?)

L’agroécologie cherche de ce fait une réponse locale aux problèmes agricoles en privilégiant l’autosuffisance et l’autoéquilibre pour en assurer la durabilité.

Cette recherche de l’autoéquilibre passe notamment par la collecte des savoirs locaux et l’adaptation des pratiques. Chaque groupe de paysans a constitué au fil des générations un savoir précieux sur son environnement, identifié les sols sur lesquels il produit, les plantes et les animaux présents naturellement dans le milieu qui peuvent lui être bénéfiques, les espèces végétales et animales qui s’y adaptent le mieux, etc. A cela s’ajoutent des savoir-faire également précieux comme des pratiques d’irrigation anciennes permettant d’économiser les ressources en eau, des associations de plantes, des méthodes de travail… La recherche de l’autosuffisance privilégiera ces connaissances pour éviter le recours aux intrants comme les engrais industriels afin de préserver l’autonomie. Elle recourra également à un recyclage optimal des différents déchets. L’ensemble de ces procédés vise à créer des synergies : à côté de l’agriculture peut se développer un artisanat villageois.

« Quelques principes pour comprendre l’agroécologie  :

  • L’intégralité, il s’agit de prendre en compte la totalité du système et non simplement la partie cultivée. La partie non cultivée est très importante en termes de biodiversité puisque l’agroécologie préserve à la fois la biodiversité cultivée dont les trois-quarts ont disparu au cours du XXe siècle, ce qui est l’un des résultats de l’agriculture industrielle, et la biodiversité naturelle. Cet équilibre se fait à la fois avec l’agriculture et les parties non cultivées qu’il s’agisse des friches, des adventices, etc. qui bénéficient d’un traitement particulier.
  • L’équilibre est aussi une notion importante : équilibre du milieu naturel, équilibre de l’homme avec le milieu naturel qui l’environne.
  • Autonomie et gestion de contrôle des populations, l’idée étant qu’il faut le moins d’intervention extérieure possible, que certaines formes d’auto organisation permettent aux gens de contrôler leur propre mode de vie et donc de moins recourir aux interventions extérieures.
  • Minimalisation des externalités négatives, il s’agit là de ne pas rejeter dans l’agroécosystème ou dans l’écosystème les déchets, donc de recycler au maximum et d’avoir le moins d’impact possible, ce qui évidemment présuppose comme base l’agriculture écologique ou biologique mais pas uniquement : l’agriculture biologique est une condition nécessaire mais non suffisante. Elle ne suffit pas pour définir une approche agroécologique, comme une approche technique ou technologique ne suffira pas davantage.
  • Valorisation des circuits courts, utilisation des savoirs locaux, cet aspect peut paraître compliqué dans nos pays, tout simplement parce que la modernisation les a fait disparaître. Un exemple intéressant : en Andalousie à la fin des années 1980 il y a eu un mouvement important d’occupation de terres. Il y a une très grande inégalité dans la répartition des terres au sud de l’Espagne où certaines propriétés font 17 000 hectares. C’est très proche de ce qui existe en Amérique du Sud. Vers 1986 il y a eu un mouvement très fort qui a abouti à la redistribution de certaines terres. Des ouvriers agricoles se sont donc retrouvés paysans. Ils ont dit : « Nous ne voulons pas cultiver comme nous avons travaillé, nous voulons cultiver autrement ». L’ISEC, institut de sociologie et d’études paysannes basé à Cordoue, a été consulté par ces paysans pour savoir ce qu’ils pouvaient faire. Il n’avait pas de réponse à leur apporter, alors ils ont fait le tour de toutes les personnes âgées qui restaient dans les environs et ils ont commencé à noter, à récupérer les pratiques, les connaissances, les variétés, les semences, etc. On parle beaucoup en Andalousie des serres qui sont, tant au plan social qu’au plan écologique, le summum de la destruction que peut faire l’agriculture moderne, tant au plan écologique qu’au plan humain. Mais à côté de cela, il y a toute une série d’expériences d’agroécologie au sens plein du terme, c’est-à-dire de gens qui se sont pris en main, qui ont récupéré des savoirs, qui les ont transmis, et qui les ont mis en pratique avec des circuits courts, etc., donc des expériences très intéressantes même dans des pays comme les nôtres. » (Silvia Pérez-Vitoria).

L’objectif final de l’agroécologie est d’assurer la durabilité des agroécosystèmes

Cette durabilité ne peut être absolue, un agroécosystème induit une co-évolution d’un milieu naturel et d’un groupe humain, soumis l’un et l’autre à des variations. Néanmoins, pour être optimale la durabilité devra combiner :

  • L’indépendance vis-à-vis des intrants externes, qu’il s’agisse d’énergie, de matériaux ou d’informations ;
  • La gestion des ressources locales, dans leur utilisation comme dans leur renouvellement ;
  • La capacité d’adaptation aux conditions locales ;
  • La capacité à produire de l’agroécosystème ;
  • L’hétérogénéité et la diversité de l’agroécosystème (animaux, plantes et hommes doivent pouvoir s’y associer dans l’espace et le temps pour parvenir à une synergie et trouver les complémentarités, comme un écosystème naturel s’autorégule) ;
  • L’adaptation et le développement des connaissances paysannes à l’écosystème ;
  • L’autosuffisance alimentaire déterminée par trois facteurs : la démographie, le cadre social, les caractéristiques de l’agroécosystème et les pratiques agronomiques.