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Dossier Luttes populaires autour des problématiques énergétiques et urbaines en Inde

Centrale nucléaire de Kudankulam : le cœur du désastre

, par Intercultural Resources , KANTI BOSE Tarun

Cet article a été traduit de l’anglais vers le français par Annabelle Rochereau, traductrice bénévole pour Ritimo. L’article original est en ligne sur ce site Kudankulam Nuclear Power Plant : Nucleus of Disaster

Introduction

Depuis août 2011, l’État du Tamil Nadu au sud de l’Inde a été témoin de manifestations accrues contre la mise en service de la première des deux centrales de 1 000 mégawatt (MW) dans le cadre du projet de centrale nucléaire de Kudankulam (KKNPP). Alors que des manifestations contre ce projet ont eu lieu depuis la signature de l’accord en 1988, la mise en service imminente des réacteurs a déclenché à juste titre une vague d’inquiétude au Tamil Nadu et à travers l’Inde, en particulier après la fusion dévastatrice et incontrôlable des cœurs des réacteurs à Fukushima, Japon.

Manifestations et résistance des habitants

Les habitants des districts de Kanniyakumari, Tirunelveli et Thoothukudi au Tamil Nadu manifestent contre la KKNPP (centrale nucléaire de Kudankulam) depuis maintenant deux décennies. Les habitants de Kudankulam (également écrit Koodankulam) et de ses alentours craignent que les rejets d’eau chaude dans la mer en provenance de la centrale aient un impact négatif sur la vie marine et sur la pêche. Presque 100 000 personnes vivant dans un rayon de seize kilomètres autour de la centrale redoutent de devoir partir. Ils sont très préoccupés par les risques et les radiations nucléaires en cas d’accident dans les centrales ou de transport et stockage des matières radioactives.

Le Mouvement populaire contre l’énergie nucléaire (PMANE), à la tête des manifestations, a présenté une analyse complète du projet en terme environnemental, de sécurité, économique et humain, mais les médias et les décideurs politiques l’envisagent toujours comme un simple problème de relations publiques (RP). En déclarant qu’à Kudankulam les réactions du peuple à ce qui s’est passé à Fukushima étaient excessives, les « experts » se montrent indifférents à la vie de ce pays et ne font qu’insulter la lutte des habitants. Alors que le peuple a réclamé au gouvernement national l’arrêt des travaux de construction, le Cabinet de Tamil Nadu lui a simplement demandé de « dissiper les craintes des habitants » avant de continuer.

Depuis le début, la lutte contre la centrale dépasse les simples « craintes » et « appréhensions ». Le mouvement populaire contre la centrale a débuté à la fin des années 80, au moment où l’accord a été révélé. A présent, il est devenu un fort mouvement populaire centralisé autour d’Idinthakarai et de ses villages adjacents et adopte des moyens de protestations démocratiques tels que la grève de la faim, des relais et des blocus de route.

Les communautés de pêcheurs du village d’Idinthakarai à Kudankulam qui sont au premier plan de la lutte ont, depuis plus de vingt ans, fait preuve de courage pour préserver leur vie, leur moyen d’existence et leur environnement naturel auxquels ils sont inextricablement liés. Ces pêcheurs continuent à manifester contre le projet et craignent de devoir quitter leur village pour ne pas être arrêtés ou emprisonnés. Nombreux sont ceux qui languissent en prison et dont la caution est refusée ou retardée.

Alors que l’accident nucléaire de Fukushima a eu un impact profond et a renforcé l’urgence de la lutte, le peuple de Kudankulam a pris conscience des effets néfastes du cycle de combustion nucléaire et des risques insurmontables inhérent à la technologie nucléaire. Par le passé, ils ont assisté à un grand nombre d’audiences publiques et de conférences, ce qui leur a permis de se montrer informés sur la question auprès des autorités. Leur mode de vie leur fournit un sentiment d’appartenance et ils parviennent à identifier leurs vraies priorités. Le mouvement de Kudankulam constitue leur lutte pour un développement alternatif.

Une répression de l’État toujours aussi intense

La police de Tamil Nadu abuse des outils juridiques et emploie la force pour réprimer le mouvement qui se déroule uniquement sous forme de manifestations pacifiques. Pas un seul cas de violence n’a été rapporté depuis le début de la grève à durée indéterminée en septembre 2011.

De faux dossiers ont été montés contre les opposants alors que leur leader a été accusé de sédition et d’actes de guerre contre le gouvernement. Des ordonnances d’interdiction ont été prononcées dans un rayon de sept kilomètres autour de la centrale. La police a abattu un homme qui n’était pas armé, nommé Anthony John, dans le village côtier de Manappadu. Plusieurs personnes ainsi qu’un bébé sont portés disparus. Le commissariat de police a enregistré des dossiers montés de toutes pièces contre plus de 50 000 personnes. Au moins vingt-et-un articles du Code pénal indien (CPI) ont été utilisés, y compris l’article 121 (actes de guerre contre le gouvernement de l’Inde) à l’encontre de 3 600 personnes et l’article 124 (sédition) pour accuser 3 200 autres personnes. Ces arrestations ont eu de nombreux effets préoccupants. Dans certains cas, les deux parents ont été arrêtés et les enfants se retrouvaient seuls. Une personne atteinte d’un handicap mental a été arrêtée en dépit d’une preuve écrite de sa maladie. Des personnes âgées et atteintes d’un handicap physique ont également été placées en détention. Personne n’a été épargné.

De graves violations des droits de la personne

Un groupe d’étude mené par B. G. Kolse Patil, ancien juge de la Haute Cour de Bombay, a accusé la police de Tamil Nadu d’avoir profané l’église de Saint Lourdes Matha à Idinthakarai en brisant une idole de la mère Marie et en urinant au sein de l’église.

Dans l’une de ses conclusions les plus accablantes, l’équipe dont fait partie Kalpana Sharma, une journaliste accomplie, et R. N. Joe D’Cruz, un célèbre écrivain de Tamil, a déclaré que la profanation d’une église par la police était un « acte dangereux et déplorable ». Les officiers de police s’étaient précipités dans l’église pour y rechercher des opposants.

L’équipe a ajouté que l’usage de la force contre des manifestants pacifiques était injustifié. Les policiers ont utilisé leur matraque pour frapper les manifestants qui voulaient l’arrêt des travaux de construction de la centrale. Elle a également découvert que la police, tout en essayant de contrôler l’agitation, a pillé et saccagé des biens privés et publics.

L’ équipe judiciaire de Kolse Patil a également affirmé que les accusations portées contre les manifestants de sédition et d’actes de guerre contre l’État étaient irrationnelles et que les actions menées par la police avaient créé une « psychose de la peur » à Idinthakarai, en particulier dans le voisinage de la Tsunami Colony et à Vairavikinaru, Kudankulam ainsi qu’à la Juvenile Home de Palayamkottai.

Au sein de la Tsunami Colony, la peur était palpable. Les gens avaient pour la plupart fermé leur maison à clé par peur de retourner chez eux. Les villageois montraient leur maison dont les fenêtres avaient été brisées, les placard fouillés et les portes visiblement détruites par la police qui a fait irruption dans le village le 10 septembre 2012. Au cours des quelques jours qui suivirent, les forces de police campèrent au village. Il en résulte qu’aujourd’hui encore de nombreux habitants craignent de passer la nuit là-bas et dorment dans la tente installée à l’extérieur de l’église de Lourdes Matha à Idinthakarai.

L’inquiétude était aussi évidente au village de Vairavikinaru, où les habitants ont montré les traces de destruction des maisons laissées par la brigade de police après leur descente le 10 septembre. Neuf personnes ont été arrêtées y compris un jeune homme de 16 ans et un homme de 75 ans presque aveugle. La préoccupation des habitants de Kudankulam était encore plus grande à cause de la proximité de la centrale nucléaire. Le 10 septembre, un vaste contingent de police est entré dans le village, a arrêté 34 personnes, est entré par effraction dans les habitations où se cachaient les résidents terrifiés et a détruit les biens et les véhicules. A présent, les villageois se disent tellement apeurés qu’ils s’enferment à clé à la nuit tombée. Nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à dormir et sont angoissés lorsqu’ils entendent un véhicule pénétrer dans le village.

Il y a un facteur commun pour chacun de ces villages : toutes les personnes qui y ont été arrêtées ont été accusées au titre des mêmes articles de loi, y compris les articles 124A (sédition) et 121A (actes de guerre contre l’État) ainsi que d’autres articles.

Le témoignage des femmes dans les quatre villages est plus préoccupant. Elles évoquent les remarques abusives et sexistes de la police à leur égard lorsqu’elle est arrivée dans leur village mais aussi au commissariat de police. Une femme handicapée portait des traces de violence physique. Une autre femme qui avait participé à une manifestation sur la plage proche de la centrale a décrit la police qui pourchassait les femmes dans la mer en faisant des gestes obscènes.

En dépit de la situation, les habitants ont exprimé leur détermination à s’opposer au projet. Ils ont également demandé à plusieurs reprises pourquoi personne du gouvernement ou de Nuclear Power Corporation of India Limited n’était en mesure de tenir une véritable audience publique afin d’entendre les craintes et opinions des villageois. Ils ont affirmé leur droit à mettre en question et à connaître tous les faits, en tant que personnes habitant à proximité de la centrale nucléaire.

L’État adopte la politique du « diviser pour régner »

L’arrogante « nucléocracie » de l’Inde joue le jeu de la destruction avec les paysans et les pêcheurs locaux en ligne de mire. Les manifestations franches et unies des agriculteurs, des commerçants et des pêcheurs à Tirunelveli, Kanniyakumari et Thoothukudi ont ébranlé les fondations du nucléaire.
Face à la réelle perspective de devoir abandonner le projet, le gouvernement mené par le Parti du congrès entreprend ce qu’il sait faire le mieux : diviser pour régner ; dresser les différentes communautés les unes contre les autres et prétendre que des mains étrangères sont en jeu.

A différents moments, les autorités nucléaires et le Premier ministre indien, Dr. Manmohan Singh, ont déclaré que : l’industrialisation du Tamil Nadu faiblirait en l’absence de ce projet ; l’Inde ne peut se passer de l’énergie nucléaire ; nos centrales nucléaires sont fiables à 100% ; l’abandon du projet à ce stade pourrait s’avérer dangereux.

Lorsqu’il s’agit d’expliquer les conséquences d’une catastrophe majeure, les scientifiques indiens ainsi que l’ancien président, Dr. A. P. J. Abdul Kalam, se sont davantage comportés comme des astrologues que comme des rationalistes. Comment peut-on prédire qu’aucun tremblement de terre majeur ne surviendra dans cette zone ou bien que cette technologie dont l’homme est à l’origine est à toute épreuve ?

Les peurs provoquées par Fukushima et par la pénurie d’électricité ont suscité bon nombre de sentiments contradictoires et de doutes dans l’esprit des gens. La conclusion de cet article vise à dissiper certaines idées fausses au sujet de la sécurité de l’énergie nucléaire et à répondre à des questions récurrentes.

La Cour suprême s’interroge sur les mesures de sécurité prises par la centrale nucléaire

Le 20 novembre 2012, la Cour suprême a clairement déclaré au gouvernement que toutes les mesures de sécurité pour empêcher une catastrophe doivent être prises avant la mise en marche de la centrale nucléaire de Kudankulam, et a ajouté qu’il n’y aurait aucun compromis sur ce point.

Des juges ont également demandé au gouvernement de soumettre un plan de gestion des catastrophes et ordonné au gouvernement du Tamil Nadu de réaliser des exercices de simulation dans les 40 villages situés dans un rayon de 16 kilomètres autour de la centrale nucléaire. Les juges ont ajouté que ces exercices devaient se répéter tous les deux ans et que chacun de ces villages devait prendre part au projet de gestion des catastrophes. Ils ont insisté sur le fait que les directives et mesures de sécurité devant permettre de gérer les catastrophes devaient être mises en place avant la mise en service de la centrale. L’observation formulée par la Cour était principalement basée sur la lecture des nombreuses pétitions signées par les activistes anti-nucléaire remettant en question la mise en service de la centrale du fait que toutes les mesures de sécurité n’ont pas été mises en place.

Conclusion

L’énergie nucléaire n’est pas la seule façon de produire de l’électricité. Il existe de nombreuses énergies conventionnelles et non-conventionnelles qui peuvent être explorées pour produire de l’électricité. Il est avéré qu’au terme de 60 ans d’industrialisation et de modernisation post-indépendance, l’énergie nucléaire ne contribue pas au-delà de 3% au total de la production d’électricité.

Les sources d’énergie renouvelables contribuent déjà à générer plus de 10% de l’électricité en Inde et de vastes projets d’hydroélectricité en fournissent environ 22%. D’immenses barrages ont cependant entraîné un prix à payer au niveau environnemental et pour les communautés d’adivasi (indigènes).

Afin que l’Inde puisse émerger en tant que véritable leader, il est essentiel de veiller à ne pas détruire notre capital naturel : les eaux, les terres, l’air et les peuples. En répondant « non » aux technologies dangereuses, risquées et coûteuses, nous créons des opportunités de développer des formes de productions d’électricité plus propres, plus saines et moins dangereuses.

La hausse de l’énergie disponible peut aussi être atteinte grâce à des stratégies de conservation et de gestion de la demande. Sur 100 MW d’électricité produite en Inde, 40 MW sont perdus à cause de transports et distribution (T&D) inefficaces.

Les pays industrialisés tels que la Suède ont des pertes en terme de transport et de distribution inférieures à 7%. Autrement dit, sur un total de 180 000 mégawatts d’électricité produits en Inde, 72 000 mégawatts (40%) sont perdus, gaspillés. Cela reviendrait à fermer toutes les centrales nucléaires des États de Maharashtra, Gujarat, Tamil Nadu, Andhra Pradesh et Karnataka.

Si l’efficacité pouvait augmenter de 90%, les économies réalisées seraient les mêmes que si une centrale nucléaire de plus de 60 000 MW était installée – ou 60 centrales de la taille de celle de Kudankulam, actuellement au cœur de la controverse – avec seulement une partie des investissements et de moindre risques.

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