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Dossier Introduction

Relations France-Rwanda : du soutien aveugle à la rupture

Vers de nouvelles relations ?

, par Forum Réfugiés-Cosi

Avant le génocide

Dès l’indépendance du Rwanda, en 1962, des traités de coopération sont signés avec la France. L’influence française s’accroît sous Valéry Giscard d’Estaing : un accord d’assistance militaire est signé en 1975, et l’édition 1979 du sommet France-Afrique se tient à Kigali. Les relations s’intensifient avec le régime du président Habyarimana sous la présidence de François Mitterrand. Lorsqu’en octobre 1990 le Front Patriotique Rwandais (FPR), essentiellement constitué de réfugiés tutsis ayant dû s’exiler depuis 1959 (et de leurs descendants), déclenche sa rébellion armée depuis la frontière ougandaise, l’Elysée décide l’envoi de troupes françaises (opération Noroît) pour assister les Forces armées rwandaises (FAR) peu nombreuses et peu armées. Réflexe du « gendarme de l’Afrique » pour venir en aide à un pays francophone menacé par une rébellion anglophone – avec le risque conjoint de perte d’influence dans l’Afrique des Grands Lacs. Cet acte engage la France dans un terrible engrenage.

En même temps qu’elle appuie les efforts de la diplomatie internationale en faveur du pluralisme politique et de la signature d’un accord de paix (Arusha, août 1993), la France conserve son plein soutien au régime Habyarimana et maintient son dispositif d’assistance militaire jusqu’à l’arrivée des casques bleus des Nations Unies (MINUAR, octobre 1993).

Le génocide (avril-mai-juin 1994)

Quatre faits s’imposent par la suite :

  • L’exécutif français ne s’est jamais distancié du régime du général Habyarimana, puis, après l’assassinat de celui-ci et du Premier ministre Agathe Uwilingiyimana, d’un gouvernement intérimaire dépositaire du projet génocidaire.
  • Si l’on ne peut prêter aux autorités françaises le dessein d’avoir engagé l’armée française dans la folie génocidaire, l’assistance militaire française a bien bénéficié à une armée rwandaise dont de nombreux éléments ont, du sommet à la base, participé au génocide.
  • L’opération Amaryllis venue rapatrier les ressortissants français en avril 1994 bénéficiera également à de hauts dignitaires du régime, faveur qui sera refusée aux personnels rwandais de l’ambassade abandonnés au massacre.
  • L’opération militaro-humanitaire Turquoise, engagée en juin et conduite par la France sous mandat des Nations Unies, est dès le départ marquée par l’ambiguïté : si elle permet effectivement de sauver de la mort plusieurs milliers de personnes, elle apparaît aussi comme l’ultime et vain effort pour contenir l’avancée du FPR.

Après le génocide

Lorsque la rébellion gagne la guerre en juillet, c’est un régime que tout oppose à la France qui arrive au pouvoir à Kigali. Seule une analyse lucide et la pleine reconnaissance des erreurs commises au plus haut niveau de l’Etat aurait permis de reprendre des relations bilatérales sur de nouvelles bases – et ce quel que soit le jugement porté sur l’actuel régime rwandais. Le travail effectué en 1998 par la Mission parlementaire (française) d’information sur les opérations militaires menées au Rwanda par la France conclut certes à des erreurs - coopération militaire trop engagée, sous-estimation du caractère autoritaire, ethnique et raciste du régime rwandais - mais ses conclusions ne sont pas endossées par le sommet de l’Etat de manière claire et symbolique. Le travail de la mission aura au moins contribué à mettre en lumière les dysfonctionnements de la gouvernance française en matière de politique africaine, que la crise rwandaise a illustrés de manière éclatante : gestion monarchique, opacité des décisions, absence de contrôle parlementaire.

Les démarches entreprises ensuite de part et d’autre - visites ministérielles et sénatoriales à Kigali, reprise de la coopération, remise de l’intégralité de la dette publique en 2006, participation rwandaise aux sommets franco-africains - n’ont apporté aux relations bilatérales qu’un calme trompeur, régulièrement agité par l’actualité judiciaire, qu’il s’agisse de plaintes déposées contre des Français et des Rwandais vivant en France accusés de participation au génocide, ou contre les auteurs de l’attentat ayant causé la mort des présidents rwandais et burundais - et des membres français de l’équipage de l’avion. En février 2005, des Rwandais saisissent la justice française de plaintes contre X visant des militaires français. Au Rwanda, les conclusions attendues pour fin 2007 d’une commission enquêtant sur le rôle de la France avant, pendant et après le génocide pourraient déboucher sur une procédure contre la France devant la Cour internationale de justice.

L’émission, en novembre 2006 par le juge antiterroriste Bruguière, qui accuse le président Paul Kagame d’avoir ordonné l’attentat contre l’avion présidentiel, de mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de neuf responsables politiques et militaires rwandais, est suivie de la rupture par le Rwanda des relations diplomatiques avec la France.

La lente reprise de relations « normalisées »

L’arrivée du nouvel exécutif français a donné lieu à des signaux contradictoires. Le président Nicolas Sarkozy a manifesté ? dans un premier temps ? son hostilité à toute démarche de repentance, tandis que les anciennes relations entre le président rwandais et le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner (mandaté en mai 1994 par l’ONU pour négocier un « couloir humanitaire ») ont permis de renouer les fils du dialogue. Dès juillet 2007, le ministre français souhaite que les deux pays renouent « au plus vite » et annonce sa venue à Kigali, avant que ces déclarations ne soient tempérées par l’Elysée. La rencontre entre Bernard Kouchner et son homologue Charles Murigande en septembre 2007 à New York est la première depuis la rupture des relations diplomatiques. Puis lors du sommet Europe-Afrique en décembre 2007, Nicolas Sarkozy en profite pour renouer le dialogue avec Paul Kagamé.

Petit à petit, la reprise des relations va s’intensifier. En janvier 2008, le Ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, se rend à Kigali où, interrogé sur le rôle de la France en 1994, il reconnaît que la France a commis « une faute politique (…) mais pas de responsabilité militaire ». En avril 2008, un membre du gouvernement français se rend à Kigali pour la cérémonie de commémoration du génocide. Mais en août 2008, le rapport « Mucyo » [1], document très partial, est rendu public. Ce rapport était commandité par les autorités rwandaises, chargées de rassembler les éléments de preuve montrant l’implication de l’Etat français dans la préparation et l’exécution du génocide perpétré au Rwanda en 1994. Il pointe notamment du doigt l’actuel Ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé.

En 2009, la France va aller dans le sens du Rwanda pour rétablir officiellement les relations. Tout d’abord en août 2009, le contrôle judiciaire de la diplomate Rose Kabuye mise en examen par la justice française pour complicité d’assassinat dans l’attentat de 1994, est levé par le juge d’instruction Marc Trédivic qui a repris le dossier sur l’attentat de 1994 que le juge Brugière avait instruit jusqu’alors. Quelques mois plus tard, en octobre 2009, le Conseil d’Etat confirme le rejet de la demande d’asile d’Agathe Habyarimana (veuve de Juvénal Habyrimana). En novembre 2009, l’Elysée annonce officiellement le rétablissement des relations diplomatiques de la France avec le Rwanda.

En janvier 2010, Bernard Kouchner se rend à nouveau à Kigali. En outre, Paris annonce la création prochaine d’un pôle de magistrats spécialisés dans les affaires de génocides et de crimes contre l’humanité qui enquêterait en priorité sur les quinze présumés génocidaires réfugiés en France. Puis le 25 févier 2010, visite très attendue, Nicolas Sarkozy se rend à Kigali où il reconnaît que la France a commis de « graves erreurs » avant et pendant le génocide de 1994. C’est la première fois, depuis le génocide, qu’un Chef d’Etat français se rend au Rwanda. La réouverture du Centre culturel franco-rwandais et de l’école française sont prévus dans la foulée. En avril 2010, le Secrétaire d’Etat chargé de la Coopération et de la Francophonie, Alain Joyandet, assiste à la commémoration du génocide. Enfin, Paul Kagamé se rend à Nice du 31 mai au 1er juin 2010 pour le Sommet France-Afrique.

Début 2011 la nomination d’Alain Juppé en remplacement de Bernard Kouchner a quelque peu assombri les relations ; en effet Alain Juppé qui était, à l’époque du génocide, ministre des Affaires Etrangères n’a jamais caché sa désapprobation concernant la politique de rapprochement prônée par Bernard Kouchner. La ministre rwandaise des affaires Etrangères a parlé d’un officiel qui avait toujours été opposé à la reprise des relations diplomatiques avec le Rwanda. Une rumeur courait annonçant la venue du Président rwandais en France fin mars - début avril 2011, ne s’est pas confirmée. Cette venue restait annoncée non-officiellement en juillet. Du côté français, les premières déclarations d’Alain Juppé à l’occasion des commémorations du génocide rwandais se sont voulues apaisées en précisant : "la France se tient au côté des Rwandais et partage leur souffrance. La France est engagée dans le devoir de justice, de mémoire, et de vérité, qui doivent aller de pair (...). Nous serons au côté du Rwanda dans le futur, la France veut être un partenaire du Rwanda".

Notes

[1Rapport Mucyo/ Rapport Mutsinzi
Le rapport Mutsinzi a été produit par la Commission du même nom composée de sept membres nommés par le gouvernement rwandais en avril 2007. Elle a été chargée d’enquêter sur l’attentat présidentiel contre le président rwandais en fonctio,n Juvénal Habyarimana, événement majeur considéré comme le « déclencheur » du génocide. La commission d’enquête s’est appuyée sur les documents du TPIR et sur des témoignages, et a conclu à l’implication des extrémistes hutus dans cet attentat. Cette thèse est diamétralement opposée à celle défendue par le juge Bruguière saisi dans le cadre d’une information judiciaire ouverte à Paris en 1998 à la suite des plaintes des familles de l’équipage français qui pilotait le Falcon 50 du président rwandais : imputant l’attentat au Front patriotique rwandais (FPR), la rébellion tutsie rwandaise dirigée, à l’époque, par Paul Kagame, "Le rapport de la commission Mutsinzi n’est pas un document politique comme celui de la commission Mucyo « sur l’implication de l’Etat français dans la préparation et l’exécution du génocide ». Il reste donc aussi factuel que possible. Mais ses conclusions s’attachent à dédouaner le FPR, et à répondre point par point aux conclusions de l’ordonnance Bruguière, qui avait entraîné la mise en examen de neuf proches de Paul Kagame." (AYAD Christophe « Rwanda le rapport qui contredit la justice française » in Libération, 8 janvier 2010).

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