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Dossier Luttes populaires autour des problématiques énergétiques et urbaines en Inde

Les mouvements de l’eau à Delhi

, par Intercultural Resources , MANCHANDA Tarini

L’article a été traduit de l’anglais au français par Sevane Fourmigue, traductrice bénévole à Ritimo. Retrouvez l’article en anglais sur le site de Ritimo

Cet article porte sur les mouvements populaires autour de l’eau à New Delhi, la capitale de l’Inde. New Delhi est caractérisée par des problèmes liés à l’eau. La majorité des 18 millions d’habitants de la ville doit faire la queue pour obtenir l’eau fournie par le gouvernement ou par camions-citernes privés, compte tenu du fait que l’approvisionnement en eau via les canalisations est soit défectueux soit indisponible. L’eau fournie par les autorités de New Delhi est colorée ou odorante, elle est donc considérée comme impropre à la consommation. Chaque jour, les conflits autour de l’eau sont courants.

Ces réalités, liées au fait que l’eau est un besoin de base, font qu’il est facile de parler de l’eau aux habitants de la ville. Dans un entretien, une femme a dit qu’elle avait été surprise d’apprendre que la rivière Yamuna, la principale source d’eau de Delhi, est morte. La surprise est une réponse appropriée à la mort d’une rivière, par rapport aux réponses plus lasses d’autres habitants. Une rivière est dite « morte » quand son niveau d’oxygène dissous est très faible. Ces rivières sont étouffées et détruites par les eaux usées et les polluants.

La rivière Yamuna prend sa source à Yamunotri, dans l’Etat d’Uttarakhand. A dix kilomètres de Yamunotri, ce cours d’eau parallèle à la rivière du Gange est redirigé vers une centrale électrique et utilisé pour produire de l’électricité. Malgré les désaccords, la Yamuna est toujours vivante dans cette région ; rivière plus petite, coulant sans perturbation et propre. L’avenir de ce cours d’eau est déterminé par toutes sortes de personnes le long de son trajet.

Pour commencer à comprendre la problématique de l’eau de Delhi, il faut d’abord comprendre la géographie, l’histoire et la gestion de l’eau de la ville. Chacun de ces éléments joue un rôle dans la constitution des luttes actuelles autour de l’eau à Delhi.

Géographie et eau

Delhi se trouve à côté du désert du Rajasthan et à proximité des contreforts de l’Himalaya. Le désert donne à Delhi son climat sec, tandis que l’Himalaya agit comme une barrière de nuages ​​et entraîne les 611,8 mm de précipitations annuelles.

Delhi a connu huit transformations. La dernière version de la ville était conçue avec une zone boisée qui agirait comme une recharge des nappes phréatiques. La forêt est située sur la crête de Delhi, qui est l’extrémité finale de la chaîne de montagnes Aravalli. Maintenant, cependant, la forêt est dispersée dans des espaces de plus en plus réduits autour de la ville. Les collines Aravalli forment des bassins hydrographiques ou des dépressions qui recueillent l’eau. Un bassin hydrographique est défini comme « une zone de terrain avec un système hydrologique limité, au sein duquel tous les êtres vivants sont inextricablement liés par leur cours d’eau commun et où, quand les êtres humains se sont installés, la simple logique exige qu’ils deviennent partie d’une communauté. »

La rivière Yamuna s’écoule de l’extrémité Sud-Est vers de l’extrémité Nord-Ouest de la ville. C’est à la fois une source d’eau de surface, une recharge des nappes phréatiques et le système d’égouts de la ville. La Yamuna a été déclarée rivière « morte » dans le tronçon de 22 km à l’intérieur et autour de Delhi.

Quatre aspects - la pluie, le bassin hydrographique, une rivière et la forêt - et leur gestion par le gouvernement et les citoyens de Delhi déterminent la disponibilité réelle de l’eau dans la ville. En plus de ces sources, le gouvernement de Delhi augmente l’approvisionnement de la ville avec de l’eau provenant des États voisins.

Histoire de la gestion de l’eau

C’est la géographie qui a tracé la voie de l’histoire de Delhi. Delhi a été construite par des communautés dès 300 ans avant J.C. Les historiens ont remarqué que les premiers dirigeants de Delhi tels que le clan Tomar des Rajputs, Îltutmish de la Dynastie des Esclaves et les rois Moghols avaient créé des systèmes de gestion de l’eau. Les dirigeants ont suivi la pente du terrain, créant des hauz (lacs artificiels), des étangs, et des baolis (puits à escaliers) afin de stocker l’eau pour la population. Ces plans d’eau étaient gérés par les citoyens. Une fois que l’administration britannique a déplacé leur capitale de Calcutta à Delhi en 1912, ces derniers ont pris la main sur la gestion de l’eau, ils ont créé de nouveaux systèmes et ont laissé les anciens systèmes en état de délabrement.

Gestion de l’eau

Actuellement, l’eau de la capitale est gérée par le Delhi Jal Board (DJB), une autorité du gouvernement de l’État de Delhi. De plus, la municipalité de Delhi, la Corporation municipale de New Delhi, le Conseil de Cantonnement, l’Autorité de développement de Delhi, le Conseil central des eaux souterraines, et la Commission centrale de l’eau jouent également un rôle dans la gestion de l’eau de Delhi. Qui plus est, ces organismes sont souvent dirigés par des partis politiques rivaux. Enfin, non seulement il y a beaucoup d’organismes, mais il y a aussi plusieurs mandats au sein de chacun de ces organismes. Une grande partie de la gestion est communiquée via Internet ou les journaux, mais elle reste inaccessible pour le citoyen moyen. A l’image des instances de gouvernance, les lois d’État et les lois nationales relatives à la gestion de l’eau se recoupent et sont multiformes.

Financement et dette

Le Delhi Jal Board s’est « endetté » auprès du gouvernement de Delhi, car les revenus générés par l’eau sont déclarés comme inférieurs aux coûts d’acquisition et de distribution. De plus, plus de 15 milliards de roupies ont été injectés dans les usines de traitement des eaux usées. Néanmoins, la pollution et l’écoulement des eaux usées dans la rivière ne sont toujours pas traités et ont même augmentés. En plus des dépenses pour le traitement des eaux usées, beaucoup d’argent a été mis dans la construction de barrages pour contrôler et redistribuer l’eau dans la Yamuna et le Gange. Les rivières endiguées, les finances submergées, la réinstallation incomplète des populations déplacées et les pertes environnementales n’ont pas été prises en compte dans le coût des projets de barrages. Enfin, même si plusieurs barrages coûteux ont été construits, l’approvisionnement en eau est douteux.

Approvisionnement en eau

Selon le site Web du Delhi Jal Board, l’approvisionnement actuel en eau ne répond pas à la demande calculée. Comme le révèle un chercheur du Centre pour la Science et l’Environnement (CSE), Delhi dépend des Etats voisins pour son approvisionnement en eau. « La part propre de Yamuna à Delhi, selon les accords inter-étatiques, s’élève à seulement 4,6 %. A part la Yamuna, Delhi se fournit via des rivières himalayennes et des sources souterraines comme les puits de Ranney et les puits tubulaires ».

Par ailleurs,, le barrage de Tehri dans l’Uttarakhand, construit pour Delhi, a aussi fourni de l’eau à la ville via l’usine de traitement Sonia Vihar. Le chercheur estime que « près de 315 millions de litres par jour [MLJ] sont actuellement produits. L’usine prévoit de produire un total de 630 MLJ dans un avenir proche ».

Les grands barrages comme celui de Tehri ont suscité la controverse, et plusieurs mouvements populaires ont contesté leurs bénéfices sur le plan national et international. Selon l’ONG Indian National Trust For Art and Cultural Heritage (NdT : INTACH), 100 000 personnes ont été déplacées à cause du barrage de Tehri.

Consommation d’eau

Delhi a énormément grandi en taille et en population au cours des 25 dernières années. La majorité des résidents se situe dans les classes les plus opprimées. Cependant, avec la forte croissance de la classe moyenne et de l’économie, la ville connaît une rapide progression des constructions, avec des complexes résidentiels, des centres commerciaux, des routes plus larges, des autoroutes, des terrains de golf, un nouvel aéroport et un réseau de métro, ainsi que beaucoup plus de voitures sur les routes. Les industries à grande échelle prennent une place plus importante dans le mode de vie à Delhi. Une telle croissance de la consommation privée et industrielle a créé une pression sur les ressources telles que l’eau. Alors que l’extraction de l’eau souterraine privée est illégale, elle est omniprésente dans la ville. Tant les entreprises privées que publiques gèrent des usines de mise en bouteille d’eau en utilisant illégalement de l’eau souterraine.

Mouvements autour de l’eau

Divers groupes au sein de la société civile à Delhi se sont emparés de la question de l’eau. Ceux-ci incluent, des sangathans (ou groupes) formels et informels, des associations de défense des droits des résidents, des particuliers, des professionnels, et des étudiants. Ils ne sont donc pas limités à des ONG.

Alors que chaque groupe au sein de la société civile est une entité propre, plusieurs partagent des plates-formes sur diverses questions urbaines. L’eau est une plate-forme, partagée par plusieurs groupes à différents niveaux. Il est important de noter que les idéologies, les exigences et les actions de chaque entité varient considérablement. À Delhi, on peut trouver des groupes ayant une approche fondée sur la bienfaisance et l’aide, tandis que d’autres travaillent avec une approche fondée sur les droits. Chaque groupe utilise des moyens différents, que ce soit le plaidoyer, la sensibilisation ou l’action directe.

Les écologistes, les ONG et même l’actuelle cheffe du gouvernement de Delhi, Shiela Dixit, prône de remettre de l’eau dans le sol et d’augmenter le niveau de la nappe phréatique grâce à la récupération des eaux pluviales. D’autres se concentrent sur la pollution, les produits toxiques, l’industrie et les déchets, ou en luttant dans les affaires juridiques et protestant pour maintenir la crête de Delhi comme une zone de recharge de la nappe phréatique. Encore plus nombreux sont ceux qui travaillent sur la sensibilisation et les campagnes pour faire revivre la Yamuna. Parce que les rivières sont une entité spirituelle dans le contexte indien, les groupes religieux et spirituels constituent une grande partie de ceux qui travaillent pour la vie de la rivière.

A l’image des barrages qui ont été un sujet de débat, les questions de l’eau sont reliées de façon complexe aux luttes contre les grands barrages. Pour un citoyen qui n’a pas accès à l’eau, la construction de barrages semble indispensable pour l’accès à l’eau. Tandis que, pour les personnes qui protestent contre les impacts sociaux et environnementaux des barrages, elles demandent une alternative plus respectueuse de l’environnement. Un autre point soulevé est que les barrages ont causé d’énormes déplacements internes, mais la réinstallation et la réhabilitation des déplacés reste non prise en compte et souvent négligée.

Des groupes de femmes, des ONG, des sangathans et des groupes d’activistes travaillent dans les Jhuggi Jhompadis (bidonvilles) pour traiter des questions sur la sécurité et l’hygiène pour les femmes, l’accès à l’eau, et la qualité de l’eau.

Beaucoup, au sein de la société civile, utilisent la loi sur le Droit à l’information afin d’accéder à l’information sur l’eau et augmenter la responsabilisation et la transparence du gouvernement. D’autres surveillent la corruption dans le Delhi Jal Board. L’activisme sur les question de l’eau à Delhi est saisonnier, car beaucoup protestent contre le manque d’eau en été. Comme l’eau est un besoin fondamental, il s’agit d’un sujet hautement politique en Inde, particulièrement populaire pendant les élections. Chaque parti politique affirme qu’il fournira de l’eau à ceux dans le besoin.

Privatisation

Le gouvernement de Delhi a tenté de privatiser l’approvisionnement en eau de la ville depuis 2005. Alors qu’une féroce campagne populaire a vaincu les efforts de privatisation en 2005, le Delhi Jal Board a récemment remis une partie de sa distribution et surveillance de l’eau du sud de Delhi (les quartiers de Malviya Nagar et Vasant Vihar) à une société privée affiliée au Groupe Tata. Un greffier auprès du Delhi Jal Board (DJB) a expliqué que, bien que la décision de privatiser ait été annoncée récemment, le DJB a graduellement augmenté les tarifs de l’eau au fil des ans pour se préparer à remettre les opérations de distribution à Tata, comme le DJB l’a fait en 2012.

La campagne pour mettre fin à la privatisation de l’eau à Delhi en 2005 a été initiée par Parivartan, une ONG dirigée par Arvind Kejrival (qui est actuellement en train de mettre en place un nouveau parti politique en Inde). Le mouvement était important, les Associations de Défense des Droits des Résidents jouant un grand rôle dans le processus. Les principales préoccupations du mouvement étaient : l’imposition d’une augmentation des droits de douane ; l’utilisation de l’argent public de l’eau pour payer de gros salaires à des experts étrangers ; le fait que les entreprises privées ne rendent pas de comptes aux citoyens d’un pays démocratique. C’est pour cette raison que la population exigeait que l’eau soit un droit pour tous, plutôt qu’un produit de consommation pour les riches.

La rareté versus la distribution

Le site web du Delhi Jal Board stipule qu’alors que la demande en eau à Delhi est actuellement de 800 MGJ (Millions de Gallons par Jour), la ville reçoit un approvisionnement en eau de seulement 650 MGJ. Selon le Jal Board, Delhi est confrontée à une pénurie absolue. Les acteurs de la société civile soutiennent que Delhi a plus d’eau par habitant que certains pays européens. Ainsi, ce n’est pas la rareté absolue mais la distribution inéquitable et la mauvaise gestion qui minent les systèmes d’eau de Delhi. En termes de répartition inéquitable, une carte de la distribution de l’eau montre que la zone de cantonnement reçoit 509 LPJ (Litres par Personne et par Jour), alors que le sud de Delhi reçoit 138 LPJ, et Mehrauli ne reçoit que 29 LPJ. En termes de mauvaise gestion, les groupes de la société civile soulignent qu’environ 52% de l’eau de Delhi est perdue dans le système d’approvisionnement, à cause des tuyaux qui fuient. Alors qu’une partie de ces fuites inclut les litres « volés » par ceux qui ne reçoivent pas du tout d’eau, il comprend également l’eau qui est « volée » à des fins « de luxe ». A son tour, Arvind Kejrival et son nouveau parti Aam Aadmi (NdT : « Parti de l’Homme du Peuple ») affirment que le système de tarification de l’eau est corrompu, car il recense de fausses pertes.

Le débat pour définir les « problèmes » d’eau de Delhi tels que la rareté ou la mauvaise gestion aura des implications plus larges. Le Delhi Jal Board déclare qu’il n’y a pas assez d’eau à Delhi, il prévoit donc d’augmenter l’approvisionnement en dépensant de grosses sommes d’argent dédiées à la construction de barrages dans les États voisins. Le barrage de Renuka en est un, prévu à 300 kilomètres de la ville ; les barrages de Lakhwar Vyasi et de Kishau en sont d’autres. La société civile dénonce les inégalités dans le système d’approvisionnement en eau du gouvernement et affirme que si le gouvernement en finissait avec celles-ci, la construction de barrages deviendrait redondante. De nombreux groupes demandent qu’au lieu de construire des barrages, le gouvernement répare les tuyaux qui fuient et rende plus équitable l’approvisionnement en eau de la capitale.

Le gouvernement met l’accent sur la rareté, mais pourquoi est-ce que, depuis la construction du barrage de Tehri et l’approvisionnement en eau par le projet Sonia Vihar, les zones à faibles revenus n’ont pas vu leur approvisionnement en eau augmenter, contrairement aux régions à revenus élevés ? Si l’approvisionnement en eau est seulement utilisé pour satisfaire l’avidité de quelques-uns au lieu de répondre à la nécessité d’un grand nombre, comment un quelconque barrage pourrait-il un jour fournir suffisamment d’eau ? Qui bénéficiera d’une augmentation des réserves en eau ? Qui perdra ?

Croissance démographique versus consommation

Alors que beaucoup croient que Delhi n’a pas assez d’eau parce que sa population augmente, certains groupes présentent un tableau plus complexe de la situation de la ville. Ils argumentent que malgré l’augmentation de la population, la consommation croît de façon exponentielle avec la culture de consommation et la croissance industrielle de l’Inde. Avant, les Indiens croyaient dans le « fait-maison » et l’autoproduction ; mais aujourd’hui, les nouveaux hôtels, marques, centres commerciaux, et la production industrielle croissante des biens et de l’agriculture multiplient la consommation d’eau. Ainsi, au lieu de blâmer la croissance de la population, les critiques exigent que la consommation soit limitée.

Conclusion

Delhi est une ville ancienne avec une histoire riche en ce qui concerne la gestion de l’eau. Mais la rivière de la capitale est morte, et la gestion de l’eau est corrompue et inaccessible. Les moins bien lotis sont soumis à de plus longues files d’attente pour l’eau ; les enfants manquent l’école et les femmes sont confrontées à des problèmes de sécurité et sanitaires graves. C’est pourquoi la tâche qui attend la société civile de Delhi et le gouvernement est énorme. La première étape est claire : se concentrer sur la distribution et la consommation plutôt que sur discours trompeur mettant l’accent sur la rareté.

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