Accueil > S’informer > Articles et traductions > L’eau a plus de valeur que l’or

L’eau a plus de valeur que l’or

, par HAPPEL Ellie

L’impact destructeur de l’exploitation minière des métaux en République dominicaine est riche d’enseignements pour sa voisine Haïti, où les militants sont à la recherche d’un moratoire sur l’ensemble des projets miniers.

La colline surplombant l’étang de décantation des stériles –vaste bassin de retenue des résidus liquides – était jonchée d’os. Les locaux nous ont raconté que les troupeaux de chèvres et de moutons qui paissaient sur ce terrain ont disparu depuis le commencement des opérations minières il y a quelques années. Ils nous ont tenu la main pour traverser la rivière, nous guidant pour sauter de rocher en rocher afin que nous ne plongions pas les pieds dans le courant pollué. Les villages blottis dans la vallée sous une fumée blanche s’élevant paresseusement dans le ciel semblaient être le seul signe de vie restant dans la zone. Nous étions à Pueblo Viejo en République Dominicaine, l’une des plus grandes mines d’or du monde.

Je suis avocate à la Global Justice Clinic GJC, institut de recherches appliquées sur la justice mondiale de la faculté de droit de New York (NYU School of Law). Depuis 2013, la GJC fournit un soutien technique au Kolektif Jistis Min (Collectif pour la Justice dans les mines ou KJM), un groupement haïtien d’associations en lien avec des mouvements sociaux créé pour soutenir les communautés situées dans la zone minière d’Haïti et pour encourager un dialogue national autour de cette industrie. En mars, je me suis rendue en République Dominicaine avec d’autres membres du KJM pour rencontrer des organisations et des universitaires étudiant le secteur minier ainsi que des résidents des zones directement affectées par l’exploitation minière.

Le message des habitants des villages situés près de Pueblo Viejo aux militants haïtiens a été des plus clairs : ne laissez pas une entreprise installer une mine d’or en Haïti. Les fermiers nous ont expliqué que leurs plants de café n’ont plus rien donné depuis que les opérations minières ont commencé. La situation est devenue tellement désespérée qu’ils ne prennent même plus la peine de replanter du café ou d’autres cultures qui les nourrissaient auparavant. Des parents ont évoqué des pluies à l’odeur tellement nauséabonde qu’ils retiraient leurs enfants de l’école et restaient confinés à l’intérieur des maisons avec eux, fenêtres closes, jusqu’à 24 heures d’affilée.

Durant notre visite, un homme a relevé son pantalon pour nous montrer ses mollets, dont la peau était toute grêlée. Il nous a expliqué que l’eau de la rivière était tellement acide qu’elle l’avait profondément brûlé.

« Nous n’avions pas idée que la mine nous mènerait à ça », nous a dit une femme, pointant du doigt le mur du bassin de stériles au loin.

Les habitants nous ont montré leurs étagères remplies de bidons d’eau de 5 gallons (approx. 19 litres.). Ils nous ont expliqué que « l’entreprise » - Pueblo Viejo est exploité par la Pueblo Viejo Dominicana Corporation (PVDC), détenue par deux sociétés canadiennes Barrick et Goldcorp – fournit 4 bidons d’eau aux habitants plusieurs fois par semaine, mais ils se sont plaints du fait que cela ne suffisait pas pour satisfaire leurs besoins les plus élémentaires. Cette eau, traitée et sous emballage hermétique, ont-ils expliqué, n’est pas seulement destinée à la consommation, c’est également la seule eau salubre qu’ils puissent utiliser en toutes circonstances, que ce soit pour l’hygiène corporelle, les usages ménagers ou pour abreuver les animaux.

Malheureusement, peu d’études scientifiques décrivant la pollution et ses impacts ont été rendues publiques. PVDC soutient qu’elle teste régulièrement la qualité de l’eau et de l’air, mais les riverains ont rapporté au journal The Economist qu’ils ignoraient tout de ces contrôles. Parallèlement, le Ministerio de Medio Ambiente y Recursos Naturales (le Ministère dominicain de l’environnement) a effectué des prélèvements pour analyser la qualité de l’eau, qui ont confirmé que la rivière en aval de Pueblo Viejo se trouvait être « hautement acide, avec des taux de cuivre et d’autres polluants au-dessus des limites légales ». Les résultats des tests n’étaient disponibles que via une requête dans le cadre de la Loi sur la liberté de l’information. Il a été signalé de nombreux cas d’ouvriers des mines ainsi que de riverains qui sont tombés malades. PVDC prétend que la pollution dans cette zone a été causée il y a plusieurs décennies par les précédents opérateurs de la mine.

Le leitmotiv « l’eau vaut plus cher que l’or » a poussé les Dominicains à déclarer comme parc national Loma Miranda, site d’une potentielle mine de nickel mais aussi source des plus importants cours d’eau de République Dominicaine. Des membres de la communauté ainsi que des partisans de cette cause ont installé un campement permanent au pied de Loma Miranda. Ils ont expliqué à KJM que la pollution de l’eau à Pueblo Viejo et les impacts économiques combinés de l’industrie minière avaient amené des Dominicains de tous bords à s’opposer à la mine de nickel. Tout comme au Salvador, au Pérou et au Guatemala, l’expérience de la vie à proximité immédiate d’une mine à ciel ouvert a créé une résistance farouche à tous futurs projets.

KJM tisse un réseau national avec comme but ultime d’empêcher toute exploitation minière de métaux en Haïti dans un futur proche. « Nous devons tirer les enseignements de ces situations », a dit un leader de KJM qui s’est rendu en République Dominicaine. « Nous avons aujourd’hui l’opportunité d’éviter un désastre en Haïti ».

Il n’y a pas encore de mines de métal en activité en Haïti. Mais le gouvernement haïtien a déclaré le secteur minier comme étant la clé de la croissance économique du pays et encourage les investissements étrangers. Entre 2006 et début 2013, d’après certaines informations, deux entreprises canadiennes et deux entreprises américaines auraient dépensé plus de 30 millions de dollars dans la prospection minière : or, cuivre, argent et autres métaux. Depuis cinq ans, l’activité de ces entreprises est suspendue dans l’attente de l’adoption d’une nouvelle législation minière, pour laquelle un projet a été rédigé avec le soutien technique de la Banque mondiale en 2014. Toutefois, en raison de la situation politique pour le moins incertaine, les changements juridiques restent dans le flou – tout comme l’avenir de l’exploitation minière des métaux en Haïti.

Byen Konte, Mal Kalkile ? Human Rights and Environmental Risks of gold Mining in Haïti (Les risques de l’exploitation de l’or pour les droits humains et l’environnement en Haiti), un rapport publié conjointement en décembre dernier par la « Global Justice Clinic » de la faculté de droit de New York et « Haiti Justice Initiative » (Initiative pour la Justice en Haïti) de la faculté de droit Hastings de l’université de Californie, recommande la création d’un moratoire sur l’exploitation minière de métaux en Haïti. Selon les conclusions de ce rapport, les projets miniers perpétuent souvent les inégalités mondiales, avec des entreprises du « Nord » de la planète qui extraient les ressources du « Sud ». Il est devenu évident que les communautés proches des sites miniers manquent souvent des informations et des ressources nécessaires pour exiger leur participation aux décisions qui affectent leur bien-être, aussi bien dans un avenir proche que pour les générations futures. Pendant ce temps, les gouvernements des pays hôtes ne réussissent pas souvent à donner à ces communautés les moyens de faire valoir leurs droits, les laissant se débrouiller seules face à l’empiètement de leurs terres et aux sérieux risques sur l’environnement comme sur les droits humains. Et Haïti est exceptionnellement vulnérable aux conséquences de l’exploitation minière.

L’eau est déjà une denrée rare en Haïti – moins de la moitié des foyers ruraux ont accès à l’eau potable – et trop souvent, sa consommation cause des maladies. Plus de la moitié du nombre annuel des décès en Haïti est due à des maladies d’origine hydrique, telles que la typhoïde, le choléra et la diarrhée chronique. Au moins 10 000 Haïtiens sont morts du choléra, introduit dans le pays par les troupes des Nations Unies dix mois après le tremblement de terre de 2010. Une étude récente laisse entendre que le bilan officiel des personnes atteintes par le choléra ou qui en sont décédées est largement sous-estimé par rapport à la réalité. L’épidémie de choléra aurait pu être évitée si les Nations Unies avaient pris des précautions simples et abordables. La catastrophe écologique qu’une mine à ciel ouvert peut causer en Haïti est tout aussi prévisible et donc évitable.

Comme si les vulnérabilités préexistantes en Haïti ne présentaient pas assez de risques, le cadre légal et institutionnel régulant l’activité minière du pays ne permet pas de sauvegarder convenablement les droits humains ni l’environnement. Comme le montre Byen Konte, Mal Kalkile, le projet de la nouvelle loi minière co-écrit avec la Banque mondiale ne protège pas assez les droits garantis dans la Constitution haïtienne, dont le droit à un environnement sain, le droit à la propriété et les droits relatifs à l’information et à la participation. L’un des articles du projet, allant dangereusement à l’encontre des récentes tendances pour une meilleure transparence de l’industrie, exigerait que toute information relative à l’exploitation minière reste confidentielle pour une période de dix ans, empêchant de fait un réel contrôle par la population des activités minières et de leur respect de la législation. Comme le dit le proverbe haïtien Konstitisyon se papye, bayonnet se fe (la Constitution est faite de papier, la baïonnette d’acier).

Même dans les pays où la gouvernance et la supervision sont plus efficaces qu’en Haïti, l’extraction minière à l’échelle industrielle a pollué des ressources en eau, détruit des moyens de subsistance, augmenté les menaces pour la sécurité, déplacé de force des milliers de personnes, et ravagé des écosystèmes entiers pour plusieurs générations. Les récents désastres miniers au Brésil et aux États-Unis nous appellent à la raison en ce qui concerne les risques immenses auxquels Haïti doit faire face et l’énorme défi que constitue la prévention des dommages liés à l’exploitation minière.

De surcroît, Haïti est l’un des pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles. Séismes, ouragans, inondations et sécheresse ravagent régulièrement le pays, et le gouvernement fait preuve de son incapacité à anticiper ou atténuer ces catastrophes. Haïti est densément peuplé et le terrain est montagneux – près des deux tiers du territoire est trop escarpé pour être cultivé. En février, le Programme alimentaire mondial a déclaré l’état de crise alimentaire : plus de 3,6 millions d’Haïtiens sont en insécurité alimentaire dont plus de 1,5 millions en insécurité alimentaire sévère.

« Peut-être que, pour une fois, l’état de notre environnement pourrait jouer en notre faveur, qu’il pourrait nous aider à résister » nous a expliqué un habitant du nord d’Haïti, où une entreprise transnationale a prospecté pour de l’or. « Nous comprenons, peut-être plus que d’autres, que l’eau, c’est la vie. Quand nous entendons ce qui se passe dans d’autres pays, que nous voyons des vidéos et des photos, nous comprenons que notre terre ne peut plus encaisser d’autres coups ».

Début mai, des militants issus des communautés touchées par l’exploitation minière des métaux au Pérou, au Salvador, en Colombie, en Afrique du Sud, en République Démocratique du Congo, au Mexique et en République Dominicaine convergeront vers Haïti pour participer au Kale Je Nou Defann Lavi Nou (Ouvrez grand vos yeux pour défendre nos vies), dix jours d’action et de dialogue sur le secteur minier. Le collectif KJM espère que petit à petit, ils pourront se coaliser pour résister à l’exploitation minière des métaux sans avoir à en souffrir d’abord.

Commentaires

Ellie Happel est l’avocate du programme Haïti pour la Global Justice Clinic, institut qui dépend de la faculté de droit de New York. Elle est basée à Port-au-Prince, où elle vit depuis quatre ans. Ellie est aussi co-auteure de Byen Konte, Mal Kalkile ? Human Rights and Environmental Risks of Gold Mining (Droits humains et risques environnementaux liés à l’exploitation aurifère).

Cet entretien a été traduit de l’anglais au français par Virginie de Amorim et Isabelle Breton, traductrices bénévoles pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Nacla : Water is More Valuable than Gold

Infos complémentaires

Provenance veille internationale

Type de document article

Agenda Tous les événements

Sur nos sites Tous les sites

S'abonner aux lettres Les dernières lettres

Suivez-nous