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Dossier Le développement en questions

Extraction ou destruction ? Partie 2

Les FTN minières au Nigeria et en République Démocratique du Congo

, par Revue Informations et Commentaires , Nnajiofor Peterson

Lire la partie 1.

L’industrie pétrolière au Nigeria

Situé en Afrique de l’Ouest, le Nigeria est considéré comme un pays riche du fait de ses immenses ressources naturelles, principalement en pétrole. C’est le huitième exportateur mondial de pétrole, grâce aux gisements les plus importants d’Afrique de l’Ouest et au gisement de gaz naturel le plus important d’Afrique. Le pays est donc richement doté. Sa position stratégique dans le Golfe de Guinée en fait également une bonne alternative, face aux turbulences qui agitent le Moyen-Orient.

Au cours des 50 dernières années, les revenus générés par le secteur pétrolier n’ont cessé d’augmenter. Ils représentent maintenant plus de 80 % des recettes budgétaires totales du gouvernement fédéral du Nigeria et plus de 95 % des rentrées de devises étrangères18. Ils comptent pour 40 % du PIB de la nation19. Et selon toutes indications, les revenus du pétrole continueront de dominer l’économie dans un avenir proche. Ce secteur de l’industrie entraîne des conséquences très graves sur les populations locales et leur environnement.

En effet, l’exploration pétrolière et les activités de production sont très dangereuses pour l’environnement en général car elles nécessitent une grande étendue de terre ou de mer pour mener à bien leurs activités et car elles ont tendance à polluer ces étendues. Pour installer des infrastructures minières, comme de lourds équipements de forage, des pipelines, des stations d’écoulement ou des plates-formes pétrolières offshore, l’industrie pétrolière défriche des forêts et des terres arables et condamne de grandes étendues maritimes. Cela affecte directement les communautés locales. En effet, au Nigeria, les terres appartiennent constitutionnellement au gouvernement fédéral et ces activités débouchent en règle générale sur la quasi-saisie des terres et surfaces maritimes agricoles, expropriant ainsi des fermiers, des pêcheurs ou des chasseurs qui les utilisaient de manière traditionnelle pour leur subsistance.

Cependant, au-delà même de cette expropriation, les activités des corporations transnationales provoquent une pollution environnementale, endémique et irréversible, qui détruit les écosystèmes de ces surfaces terrestres ou maritimes. Le drame pétrolier qui se joue en ce moment dans le Golfe du Mexique n’est rien comparé au taux de pollution observé dans le Delta du Niger.

Depuis le début de l’exploration pétrolière au Nigeria, diverses pratiques liées à l’industrie pétrolière comme le torchage du gaz, la déforestation, etc. ont affecté la population du Delta de Niger. Mais aucune n’est comparable aux dommages causés par le déversement d’hydrocarbures dans la nature. Le rapport rédigé par le spécialiste de l’environnement David Moffat, mandaté par la Banque Mondiale, et par le Professeur Olof Linden, de l’université de Stockholm, stipule que : « Même des statistiques officielles suggèrent que chaque année, le delta est pollué par 2,3 milliards de mètres cubes de pétrole, issus de 300 déversements différents, presque un par jour, mais que la vraie mesure doit être 10 fois supérieure »20. Dans un rapport sur le delta du Niger, l’organisation Green Peace a déclaré que 2 796 déversements d’hydrocarbures avaient été enregistrés au Nigeria entre 1976 et 1990, au cours desquels quelques 2,1 millions de barils de pétrole avaient été déversés21. L’accident du pétrolier géant Exxon Valdez qui a eu lieu le 24 Mars 1989, jour où le pétrolier a heurté des rochers à Bligh Reef en Alaska, n’est rien comparé aux déversements de pétrole dans le delta du Niger. Pour mémoire, l’accident de l’Exxon Valdez a déversé 240 000 barils d’hydrocarbures dans la mer. Cet évènement est considéré comme l’un des déversements d’hydrocarbures les plus désastreux de l’histoire de l’industrie du pétrole. Plus de deux milliards de dollars ont été dépensés pour tenter de nettoyer cette marée noire, mais sans succès. Pour comparaison, il faudrait 8,75 accidents comme l’Exxon Valdez pour atteindre le volume d’hydrocarbures déversés dans le delta du Niger entre 1976 et 1998 seulement.

Alors que ce sont les activités des sociétés transnationales, qu’elles soient européennes ou américaines, qui causent la majorité de ces catastrophes, la situation est critique pour les propriétaires locaux, désargentés, qui ne peuvent rien contre ces compagnies géantes. Jedrzej Frynas écrit : « les actions en justice menées contre Shell ont été futiles dans la plupart des cas, en premier lieu parce que la compagnie avait pu attribuer la cause des déversements d’hydrocarbures à des incidents de sabotage, pour lesquels aucune compensation n’est payée. Dans 25 % des procès entre 1989 et 1994, Shell a convaincu la cour que la dégradation de l’environnement était le résultat de sabotages »22.

De part la constitution nigériane, une entreprise ne peut être condamnée à payer une amende s’il est prouvé que le déversement est dû à un acte de sabotage. Ainsi, les compagnies pétrolières ont pour habitude d’utiliser cette loi afin d’éviter de payer des compensations pour les dommages causés par leurs activités. Des études réalisées par Human Rights Watch ont révélé que tandis que 60 % des déversements d’hydrocarbures enregistrés en 1996 avaient été attribués à des sabotages, le chiffre était monté à 80 % en 199723. La volonté des compagnies pétrolières d’éviter d’être poursuivies en justice justifie cette augmentation. Un autre rapport publié en 1995 par la Banque Mondiale explique : « les déversements d’hydrocarbures sont en général causés par les compagnies pétrolières elles-mêmes, la corrosion de leurs installations et des pipelines en étant la cause la plus fréquente »24.

Cette grave pollution environnementale irréversible condamne le delta du Niger et sa population à une stagnation économique qui risque d’être perpétuelle. Il faut souligner que l’industrie pétrolière au Nigeria emploie moins d’un 1 % de la population active nigériane.

La somme, directe ou indirecte, de ces facteurs liés à l’industrie pétrolière aboutit à un taux très élevé de chômage, en particulier chez les jeunes. Le manque d’emploi dû à la pollution du sol et de l’eau, rendant les activités comme l’agriculture et la pêche difficiles et non rentables, entraîne une pauvreté aiguë, qui à son tour nourrit des conflits politiques et socio-économiques, comme on peut en voir dans le delta du Niger aujourd’hui.

La peur d’un futur annihilé est peut-être ce qui pousse de plus en plus de jeunes de la région à s’engager de manière récurrente dans le militantisme. Après avoir demandé pacifiquement, par la voix de Ken Saro-Wiwa, dans les années 1990, que l’on négocie des solutions à leurs problèmes, ils prennent maintenant les armes, sous la houlette d’organisations militantes comme le célèbre MEND (Movement for the Emancipation of the Niger Delta), avec l’objectif affiché d’obtenir réparation avant qu’il ne soit trop tard. Ces organisations militantes ont de plus en plus recours à la violence : prise d’otages, kidnapping et demande de rançon, attentats à la bombe visant à détruire des installations pétrolières appartenant à des sociétés transnationales. Sur ce point, ils soutiennent que leur seule motivation est d’atteindre les objectifs qu’ils s’étaient fixés : obtenir une part plus importante des recettes issues des revenus pétroliers afin de développer la région et atténuer les conséquences socio-économiques et environnementales de l’exploitation pétrolière. Cependant, les motivations douteuses de certains de leurs dirigeants, ainsi que la présence de criminels dans leurs rangs, appellent à la controverse. Pendant ce temps, les incidents violents se multiplient et la région devient petit à petit une zone de conflit déclaré. Il y a peu, le gouvernement nigérian s’est efforcé de combattre la violence en déployant l’armée puis en négociant avec les militants, mais il peine à ramener la paix dans la région. Cette paix est également menacée par la corruption, endémique dans le pays.

En effet, les activités des transnationales impliquées dans l’industrie extractive au Nigeria ont également des conséquences sur d’autres aspects de la vie nationale. Ces entreprises sont directement liées à la culture de corruption qui infeste le pays depuis son indépendance. Ce phénomène, qui met en jeu des milliards de dollars, a terni l’image du pays et a privé le pays de l’obtention de fonds pourtant indispensables au développement des infrastructures de bases nécessaires à tout développement socio-économique de valeur.

L’élite dirigeante s’est arrangée pour maintenir cette culture de corruption, détournant des caisses de la nation des milliards de dollars, qui se trouvent aujourd’hui dans des comptes offshore ou qui ont financé l’achat de luxueux biens et propriétés en Europe et aux États-Unis. Depuis le retour de l’administration civile au pouvoir et la libéralisation croissante de l’économie nigériane, certains de ces dirigeants ont même commencé à blanchir leurs biens mal acquis en les investissant dans des secteurs stratégiques de l’économie nigériane comme le secteur pétrolier, les banques et l’immobilier. Ce blanchiment favorise l’essor d’un nouveau groupe de capitalistes locaux prêts à marcher sur les pas des transnationales.

Conclusion

On peut constater que la richesse issue de l’exploitation des ressources naturelles de ces deux pays ne s’est pas traduite par des dividendes socio-économiques, comme on pourrait s’y attendre, mais plutôt qu’elle s’est faite le pourvoyeur de plaies socio-économiques qui ont transformé ces nations à l’avenir pourtant prometteur en deux des pays les plus pauvres et les plus pollués du monde. Les activités des industries pétrolière et minière et les maux qui leurs sont associés ont précipité ces nations dans une spirale descendante : d’un État fragilisé à des années de guerre civile, d’une situation de dégradation et de crise économique à un état d’incessantes crises sociales et politiques.

Tout au long de ce processus, les sociétés transnationales présentes dans les deux pays n’ont cessé de s’enrichir immensément. Au rythme actuel d’exploration et d’extraction de pétrole et de minerai, les réserves prouvées du Nigeria, estimées à 33 milliards de barils seront épuisées au mieux dans une cinquantaine d’années, et on peut en dire à peu près autant des ressources naturelles de la RDC. Et lorsque le pétrole et les minerais disparaîtront, les compagnies transnationales disparaîtront également, laissant derrière elles, comme tout héritage, une catastrophe environnementale. Cela est déjà d’actualité au Nigeria, à Oloibiri. Ce fut la première ville nigériane à produire du pétrole. Aujourd’hui, c’est une ville de désolation, sans électricité, ni réseau d’eau courante, ni routes carrossables. Le legs des transnationales aux habitants de cette ville s’est traduit par une pauvreté écrasante et un environnement totalement pollué. Sinistre réalité, ces pays, à l’instar de beaucoup d’autres pays en voie de développement qui dépendent de leurs ressources naturelles, n’ont aucun plan de réserve sérieux concernant une économie à long terme post-pétrolière.

La situation du Nigeria et de la RDC n’est pas exceptionnelle, elle est plutôt courante dans les pays en voie de développement et même dans les pays industrialisés, comme le désastre de ces dernières semaines dans le golfe de Mexique nous le montre. La seule solution serait que les dirigeants de ces pays et les acteurs internationaux qui le désirent redressent l’économie de ces pays et planifient le futur. Continuer de dépendre des revenus issus des activités des sociétés transnationales peut s’avérer un pari très risqué pour ces pays. Mais tout espoir n’est pas perdu si des mesures sont rapidement prises pour inverser la spirale descendante dans laquelle sont plongées ces nations. Une diversification immédiate de l’économie est nécessaire, en particulier depuis qu’il a été démontré qu’investir dans des secteurs stratégiques de l’économie, en particulier dans l’agriculture, pourrait générer de grands profits, des profits peut-être plus importants que ceux générés par les industries extractives25. Le choix actuel de l’Équateur, qui renonce à l’exploitation de ses gisements pétroliers, est certainement une alternative à étudier.

Commentaires

Bibliographie :

18 Central Intelligence Agency, The World Factbook 2009, Washington D. C., 2010. En ligne.

19 Andy Rowell, James Marriott, Lorne Stockman, The Next Gulf London, Washington and Oil Conflict in Nigeria, Constable and Robinson Ltd, London, 2006.

20 Cité dans Max G. Manwaring, Environmental Security and Global Stability Problems and Responses, Lanham : Lexington books, 2002.

21 Toye Olori, « Nigeria : Petroleum Industry Pollutes the Environment », Inter Press Service International News, 14 février 1992, cité dans Jed Greer, Mobil Greenwash Snapshot : A case study in oil pollution, a biodegradability scam, “green collar fraud”, and sham recycling, Green Peace International, 1992.

22 Jedrzej Frynas, « Political Instability and Business : Focus on Shell », Third World Quarterly, Vol. 19, n° 3, 1998.

23 Human Rights Watch, The Price of Oil : Corporate Responsibility and Human Rights Violations in Nigeria’s Oil Producing Communities, New York, 1999.

24 World Bank, Defining an Environmental Development Strategy for the Niger Delta, Vol. 2, Washington : West Central Africa Department of the World Bank, 1995.

25 Simeon Ehui, Marinos E. Tsigas, « Identifying Agricultu-ral Investment Opportunities in Sub-Saharan Africa : a Global, Economy-Wide Analysis », African journal of Agricultural and Resource Economics, Vol. 01, n° 1, 2006. A. Daramola, S. Ehui, E. Ukeje et J. Mc Intire, « Agricultural Export Potential », in P. Collier and C. Pattillo (sous la direction de), Economic Policy Options for a Prosperous Nigeria, Palgrave Macmillan, London, 2007.

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