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Dossier Luttes populaires autour des problématiques énergétiques et urbaines en Inde

Travail informel et dynamiques du secteur de la construction en Inde

, par Intercultural Resources , VERMA Praveen

Cet article a été traduit de l’anglais vers le français par Françoise Vella, traductrice bénévole pour Ritimo. L’article original est en ligne sur ce site Informal Labour and Dynamics of the Construction Sector in India

Introduction

Selon la Commission nationale indienne pour les entreprises du secteur non organisé, en 2007 plus de 92 % de la population active en Inde travaillait dans le cadre de l’économie informelle et depuis, ce chiffre ne cesse d’augmenter. Cela signifie que plus de 92% de la population active du pays est soumise à l’insécurité de l’emploi et des revenus, à l’exploitation, à la violation de ses droits, et à l’absence de toute protection juridique efficace. Bien que l’industrie de la construction soit de loin la plus importante parmi les industries non agricoles du monde capitaliste, les ouvriers du bâtiment n’en sont pas moins considérés la plupart du temps comme des citoyens de seconde zone et sont privés des moyens pour protéger leur dignité.

Le secteur de la construction en Inde est un secteur en plein développement. Au cours des cinq dernières décennies, il a connu un essor spectaculaire surtout dans les grandes villes comme Delhi, Mumbai, Chennai, et Bangalore. D’autre part, selon l’Organisation nationale industrielle d’échantillonnage, l’emploi a progressé considérablement dans ce secteur considéré comme l’un des plus importants pour le développement national en Asie. L’étude du secteur de la construction permet de mettre en lumière la plupart des problèmes fondamentaux liés aux conditions de travail, aux méthodes de recrutement, à la migration et à l’exploitation des travailleurs.

Le secteur de la construction offre un exemple particulièrement intéressant de cohabitation de l’économie formelle et de l’économie informelle. Les projets de moyennes et grandes envergures sont soumis à des procédures légales – appel d’offres du gouvernement, contrats juridiques et contrôles - mais en même temps l’emploi de la main-d’œuvre y reste totalement informel. Au niveau des travaux publics, cette cohabitation est institutionnalisée, ce qui permet de présenter une façade formelle tout en continuant à pérenniser l’informalité.

Dans les grandes villes, on rencontre deux types de recrutement : l’un pour les projets de moyenne et grande envergure par le biais d’ une longue chaîne d’intermédiaires, l’autre correspondant mieux au besoin des chantiers de construction modestes, par le biais des chowks (signifiant littéralement "carrés en bordure de route ») où les ouvriers se rassemblent le matin pour être embauchés pour divers projets). Cet article traite des deux méthodes de recrutement dans le secteur de la construction dans la capitale indienne, New Delhi. Les études de cas pour les grands chantiers ont été réalisées à Delhi School of Economics (DSE) et à Jawaharlal Nehru University (JNU), Pour le recrutement sur les chantiers moins importants, trois chowks situés dans différentes quartiers de Delhi ont été sélectionnés.

Recrutement et conditions de travail sur les grands chantiers

La plupart des grands projets sont affectés à de grandes entreprises de construction privées par le Ministère des travaux publics. Ces entreprises sous-traitent à leur tour le travail à de petits entrepreneurs. Il n’est pas rare que plusieurs petits entrepreneurs travaillent sur le même chantier. Dans la mesure où il est relativement difficile de trouver des ouvriers pour travailler sur les grands sites de construction, les entrepreneurs sont tributaires des intermédiaires qui la plupart du temps trouvent dans leurs propres villages, districts ou états des ouvriers à employer sur les chantiers de construction. L’intermédiaire devient donc un personnage essentiel : il aide ses concitoyens à trouver du travail en ville et permet aux entrepreneurs d’avoir accès à une main-d’œuvre à bas prix, tout en percevant des commissions de la part des deux groupes.

Les travailleurs sont amenés directement sur ​​les chantiers en larges groupes depuis des états où le coût de la main d’œuvre est bas. Les ouvriers, ayant un besoin urgent de travailler, sont prêts à accepter toutes sortes d’accords de la part des entrepreneurs qui les exploitent. Il arrive souvent que cette main-d’œuvre migrante, après avoir terminé un chantier, reste sur place pour tenter d’obtenir du travail supplémentaire.

Sur les deux chantiers que étudiés, la plupart des ouvriers venaient des états Madhya Pradesh et Chattisgarh en Inde centrale et avaient été recrutés par un intermédiaire du même district. Ces ouvriers se déplacent constamment, et sont considérés comme une main-d’œuvre malléable et disciplinée en raison du manque de sécurité auquel ils sont soumis. Bien que la violation des règles élémentaires des lois du travail soit évidente, des mesures visant à protéger les travailleurs sont rarement prises.

Les ouvriers sont divisés en trois catégories : non-qualifiés, qualifiés, et spécialisés. La majorité des travailleurs sont des ouvriers "non-qualifiés" et aident aux travaux de maçonnerie. Les ouvriers qualifiés sont des maçons et jouissent d’une position hiérarchique plus élevée. Les ouvriers spécialisés sont chargés de taches telles que les revêtements de sol, la construction des routes ou le travail du marbre à des fins d’embellissement.

La majorité des travailleurs sont des hommes, mais il arrive parfois que des familles entières travaillent ensemble. Les enfants de moins de 18 ans travaillent souvent sur ​​les chantiers de construction pour participer à la charge de travail de la famille. Presque toute la main-d’œuvre sur ces deux sites appartenaient à des castes inférieures et vivaient dans des conditions précaires. Les habitations de fortune qu’ils s’étaient construits près des chantiers étaient dépourvues des commodités les plus élémentaires. Ils devaient se partager deux toilettes seulement et aller chercher de l’eau potable à l’extérieur. Au cours des étés et des hivers extrêmes, il devient très difficile de survivre dans ces conditions.

Aucun ouvrier n’était enregistré auprès de la Commission du travail et, par conséquent, les travailleurs n’avaient aucun droit. Ils ne pouvaient réclamer quoi que ce soit en cas d’accident sur le chantier. Lorsqu’un travailleur est mort pendant les heures de travail, l’entrepreneur n’a payé qu’une faible somme d’argent à sa famille pour couvrir les frais de crémation.

Sur ces sites, divers accords et hiérarchies coexistent. On y trouve des ouvriers de toutes catégories dont la plupart ne comprennent pas qui se situe au-dessus d’eux dans la hiérarchie. Certains travaillent directement pour l’entreprise bien qu’ils aient été recrutés par un intermédiaire. D’autres travaillent sur le même site mais pour des petits entrepreneurs. Les chantiers sont divisés en sous- chantiers dirigés par différents entrepreneurs. Les transferts de pouvoir entre l’entrepreneur principal et les petits entrepreneurs est source de confusion pour les ouvriers, ce qui entraîne d’énormes difficultés au moment de la paye.

Tous les ouvriers ont déclaré être parfaitement libres de partir quand ils le veulent mais leur dépendance vis à vis de leur employeur rend les choses difficiles. Le système du paiement des salaires est tellement compliqué que personne ne peut s’en aller facilement. Ce genre de servitude provient du fait que l’employeur retient toujours intentionnellement dix jours de salaire pour chaque ouvrier. Elle est renforcée par l’instauration d’une « avance virtuelle » (un paiement hebdomadaire donné par l’employeur à l’ensemble des travailleurs, appelée avance par l’employeur aussi bien que par les ouvriers). A la fin d’une semaine de travail la plupart des ouvriers reçoivent 500 roupies chacun, et ils considèrent cette somme comme une avance. En pratique cela signifie qu’à la fin mois l’ouvrier aura gagné au maximum 4 à 500 roupies.

Les ouvriers, n’ont cependant eu aucune plainte à formuler au sujet de la paye et ont déclaré qu’ils avaient toujours reçu leur argent. Certains ouvriers ont bien déploré que le taux soit aussi faible, mais la plupart d’entre eux ont une relation de longue date avec l’entreprise et apprécient la ponctualité et la sécurité de la paye ainsi que la stabilité de l’emploi. Tout en étant conscient que les salaires minimums sont beaucoup plus élevés que ceux qu’ils perçoivent, les ouvriers ont affirmé que leur priorité était d’obtenir un travail régulier et stable. Cette relation de longue durée avec l’entrepreneur existe en dehors de tout contrat écrit ou légal.

L’ingénieur du site a déclaré que tous les travailleurs résidant sur ​​le chantier étaient des ouvriers réguliers travaillant directement pour l’entreprise et recevant le salaire minimum. Mais malgré ces déclarations, il a été incapable de fournir la liste des ouvriers et n’était même pas au courant du montant du salaire minimum dans l’état. S’occuper des ouvriers est un fardeau laissé à l’échelon le plus bas des sous-traitants, et à un niveau plus élevé, personne ne prend la moindre responsabilité concernant leurs conditions. Dans les chantiers que j’ai observés, les ouvriers ne savaient pas vraiment pour qui ils travaillaient et la direction ne savait pas qui étaient leurs employés. La chaîne d’intermédiaires est donc cruciale dans l’exécution des projets.

Cette main-d’œuvre migrante a des caractéristiques différentes et est recrutée à différents niveaux de la chaîne de sous-traitance. Les ouvriers se déplacent sans arrêt d’un chantier à l’autre et sont dépendants des mêmes intermédiaires jusqu’à ce qu’ils soient capables d’établir leurs propres réseaux et d’acquérir de nouvelles compétences. Les intermédiaires travaillent main dans la main avec les grands entrepreneurs qui sont constamment à la recherche d’une nouvelle main d’œuvre pour remplacer les anciens ouvriers au fur et à mesure que ces derniers commencent à comprendre les mécanismes du secteur ou à découvrir d’autres façons de gagner leur vie de manière plus indépendante. Ainsi, pour maintenir une forte chaîne d’exploitation, il faut constamment trouver de nouvelles mains laborieuses. Les nouveaux arrivants ne peuvent pas facilement accéder au marché du travail sauf s’ils passent par les chaînes d’exploitation gérés par les intermédiaires.

Saga des petits chantiers de construction

La deuxième partie de cet article examine le travail à partir d’un point de départ différent. Les Chowks sont très répandus dans des villes comme Delhi, et représente une part importante du paysage quotidien du travail salarié. La plupart des Chowks attirent différents types de travailleurs, notamment des travailleurs non qualifiés, des ouvriers qualifiés, des experts en maçonnerie, menuiserie etc. Presque tous les travailleurs recrutés sur les Chowks travaillent sur de petits chantiers privés. Le travail varie également selon les chantiers. Les emplois les plus répandus comprennent notamment la démolition de vieilles maisons, de petits projets de rénovation et la construction de nouvelles maisons.

L’histoire et l’expérience des travailleurs situés sur ces sites sont très différentes de celles des travailleurs des gros chantiers. Durant les entrevues, la plupart des ouvriers ont manifesté leur réticence à travailler sur de grands chantiers, parce que travailler par l’intermédiaire des Chowks leur permet d’avoir un salaire journalier plus élevé et de choisir librement un travail en fonction du salaire. Le système de recrutement sur les grands chantiers est tellement rigide qu’après avoir travaillé sur un de ces chantiers, il est très difficile de retrouver du travail de façon indépendante. Les travailleurs des Chowks sont mieux payés. Le salaire journalier moyen des ouvriers non-qualifiés est d’environ 150 à 200 roupies par jour, contre 85 à 100 roupies maximum pour un travail similaire sur un grand projet public.

La diversité des emplois est une caractéristique commune aux travailleurs des Chowks. La plupart des travailleurs passent des travaux de constructions à des emplois complètement différents, comme la conduite des pousse-pousse. Souvent leurs familles gagnent leur vie de différentes façons à Delhi, par exemple en vendant des noix de coco sur la route, ou en travaillant dans des cabines téléphoniques, des ateliers de réparation ou des petits restaurants.

Les travailleurs des Chowks sont beaucoup plus mobiles que ceux qui travaillent sur les gros chantiers. En outre, leurs liens personnels avec les employeurs potentiels de la ville sont beaucoup plus forts que ceux des travailleurs sur les gros chantiers. Les ouvriers des gros chantiers trouvent rarement le temps de rentrer à la maison. Ils voyagent essentiellement pendant les fêtes et retournent sur leurs lieux de travail immédiatement. En revanche, les travailleurs des Chowks se déplacent plus facilement et rentrent chez eux fréquemment. Certains ouvriers non qualifiés ont également indiqué qu’ils avaient la possibilité de devenir des ouvriers qualifiés plus rapidement grâce au soutien des autres habitants de leurs villages travaillant avec eux, contrairement aux ouvriers des gros chantiers, qui ont plus de mal à gravir les échelons .

La plupart des ouvriers Chowks viennent des états de Bihar et de l’Uttar Pradesh, et il arrive ​​souvent que les ouvriers présents sur un même Chowks, habitent dans les quartiers environnants. Ils forment un solide réseau d’ « amis », mais cela ne les empêche pas de se faire concurrence entre eux. Tous les ouvriers sur les Chowks sont divisés en groupes, et ils essaient souvent de se faire recruter ensemble. Lorsque la demande de travail est plus forte, les ouvriers tirent avantage de ​​leurs « liens » ou de leur « camaraderie », mais jamais au détriment de leur propre emploi. La plupart du temps, les ouvriers sont tous liés entre eux d’une manière ou d’une autre, soit parce qu’ils sont amis ou soit parce qu’ils appartiennent à la même famille, caste, ou village.

Tous les ouvriers des Chowks possèdent une certaine connaissance de l’industrie de la construction à Delhi et ils comprennent également les mécanismes du marché. Par exemple, si le besoin de main d’œuvre pour le bâtiment est faible, ils peuvent facilement exercer d’autres types d’emploi. Cette aisance ne provient pas seulement des conditions de travail qui ont émergé sur ce marché, mais aussi du réseau étendu qu’ils forment à Delhi.

Il est frappant de constater que contrairement aux grands chantiers, il n’y avait pas aucune femme sur les Chowks,. La plupart des ouvriers sur les Chowks viennent en ville seuls. L’obligation de se déplacer souvent ne les incite pas à installer leur famille en ville.

Sur les grands projets, les travailleurs des Chowks estiment que le travail augmente sans cesse alors que les salaires baissent. Les entrepreneurs ne paient pas les ouvriers suffisamment pour leur permettre de survivre. Ils considèrent aussi que les retards dans les paiements des salaires constituent un autre gros problème pour les ouvriers qui travaillent sur les grands chantiers. Certains des ouvriers qualifiés nous ont expliqué pourquoi ils préféraient passer par les Chowks. En arrivant à Delhi, ils ont d’abord travaillé comme ouvriers non-qualifiés pour un employeur qu’ils ne connaissaient pas et de ce fait, n’ont pas eu la possibilité d’améliorer leurs compétences. Une fois qu’ils ont compris comment fonctionnait le marché, ils sont allés sur les Chowks. Peu à peu, avec l’aide de leurs compagnons de travail, ils ont acquis les compétences requises dans les différents types de travaux. S’ils étaient restés sur les gros chantiers, ils auraient continué à travailler pour le même salaire qu’ils percevaient en tant qu’ouvriers non qualifiés.

Toutefois, la transition vers les Chowks n’est pas toujours aussi simple, cet espace n’étant pas ouvert à tous les travailleurs. Les nouveaux ouvriers sont relativement sceptiques sur les possibilités du marché et préfèrent s’en tenir d’abord à un intermédiaire ou à leurs camarades pour augmenter leurs chances de sécurité et de stabilité.

Conclusion

Dans les deux cas étudiés, nous pouvons constater une régularisation des « irrégularités », mais par différents moyens, dans la mesure où la main d’œuvre se manifeste différemment. Alors qu’on pourrait penser que les ouvriers qui travaillent sur de petits projets privés sont susceptibles de se faire exploiter davantage, cette étude montre qu’ils conservent un certain degré de flexibilité et de mobilité qui n’est pas négligeable. D’autre part, nous constatons que la servitude règne sur les grands sites qui font pourtant généralement partie du secteur public et qui à ce titre pourrait apparaître plus légal, plus réglementé et plus normalisé. L’étude des deux types de relations de travail dans le secteur de la construction révèle que ce secteur n’est pas homogène en nature, et qu’il est régi par la dimension et la complexité des réseaux, des liens et des hiérarchies.

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