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FSM : un bilan en demi-teinte et des questions

Zoom d’actualité

, par CIIP , MERLANT Philippe

Cet article a été publié dans le numéro de septembre de la revue Inter-Peuples, produite par le CIIP, membre Ritimo de Grenoble.

Du 9 au 14 août 2016 s’est tenu à Montréal le douzième Forum social mondial. Quinze ans après la première édition à Porto Alegre (Brésil), c’est la première fois qu’un FSM se tenait dans un pays du Nord. Au final, un bilan en demi-teinte. Et pas mal de questions posées au Conseil international pour « réinventer les Forums ».

Le scandale des refus de visas

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Manifestation contre le refus des visas, à l’appel du Forum mondial des médias libres, Mayfirst/PeopleLink et Indymedia Afrique.

Dès le premier jour, le Forum social mondial de Montréal aura été empoisonné par la question des visas : selon les organisateurs, 60 à 70 % des demandes (principalement des Africains, mais aussi des Népalais, des Haïtiens, et même certains Sud-américains) ont été refusées. Le chiffre définitif n’est toujours pas connu, mais il y aurait eu quelque 300 refus de visas, y compris à l’encontre de personnalités comme l’ancienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traoré. Les voyages antérieurs du demandeur, sa situation financière ou l’incertitude quant à son retour dans son pays ont été les trois grands motifs de rejet invoqués par les autorités canadiennes.

Ce refus massif a suscité force débats dans les rangs altermondialistes. Au sein du Conseil international du FSM, la discussion avait été vive, en mars 2015 à Tunis, pour savoir si le choix d’un pays du Nord, riche, occidental, était opportun pour l’édition de l’année suivante. Et la question de l’accès au Forum des militants des pays dominés avait été l’un des arguments brandis par les opposants au choix de Montréal. Pas seulement sur cette question des visas, d’ailleurs, mais aussi en raison du coût d’une telle participation pour des militants du Sud.

« L’erreur que nous avons faite, c’est d’avoir pensé que le problème était résolu par l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau en novembre dernier », reconnaît le Français Gus Massiah, ajoutant que « la responsabilité des organisateurs québécois et du Conseil international est engagée. Et cela hypothèque l’idée d’autres forums dans le Nord ». Certains se sont engouffrés dans la brèche, réclamant à l’instar des militants de BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) que « le Forum ne se produise plus jamais dans un pays pratiquant des politiques racistes ou répressives vis-à-vis des migrants ». Le réseau international NoVox, lui, a dénoncé « l’inaction inacceptable dont le comité organisateur du Forum a fait preuve dans la protestation ».

Une faible participation compensée par un fort dynamisme

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Marche d’ouverture, mardi 10 août.

Plus globalement, l’objectif des organisateurs de réunir au moins 50 000 altermondialistes à Montréal n’a pas été atteint. Sur place, on parlait de 20 000 participants, mais le communiqué de presse final en évoque 35 000. Et la marche d’ouverture, avec 15 000 manifestants et un certain manque de dynamisme, n’était pas à la hauteur des ambitions affichées.

Bien sûr, on aurait tort de réduire le Forum de Montréal à cette affaire des visas ou à des chiffres globaux. Comme chaque édition du FSM, celle de 2016 aura été riche de tant de réflexions, d’initiatives et de rencontres que celles et ceux qui ont eu la chance d’y participer ne regretteront pas d’avoir fait le déplacement. Avec des temps forts parmi les 1 300 activités autogérées et une innovation méthodologique : 22 « assemblées de convergence » thématiques qui ont généré une centaine d’initiatives concrètes et des « plans d’action partagés ».

Les thèmes phares de cette édition

Montréal se situant en territoire « mohawk » (l’une des six Nations des Iroquois), la question des peuples autochtones a pris une place inédite dans l’histoire des Forums. Les Amérindiens se trouvent en effet confrontés à une nouvelle spoliation de leurs droits : le saccage écologique de leurs droits par l’impact des industries extractives, gaz de schiste et sables bitumineux en tête. L’assemblée de convergence sur l’extractivisme a d’ailleurs décidé de lancer une « campagne mondiale pour démanteler le pouvoir des multinationales ».

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Pendant la marche. Photo : Patrick Piro / Politis

Le revenu de base a aussi fait partie des thématiques émergentes, avec de nombreux ateliers et conférences qui ont stimulé des échanges féconds entre des militants confrontés à des contextes politiques très différents (par exemple, sur la place respective du soutien public et des initiatives privées). Avec une proposition innovante issue de l’assemblée de convergence sur ce thème : mettre en place, à l’occasion du prochain FSM, un revenu de base pour les réfugiés. Même dynamique intéressante sur la question des biens communs, où l’on a assisté à la mise en place de réseaux « décloisonnés » entre différentes facettes : éducation, numérique, économie sociale et solidaire…

Parmi les six forums thématiques parallèles au FSM, celui des médias libres (FMML) a retenu l’attention. Pourtant confronté à une problématique délicate – quel rôle doit-il remplir maintenant que son objectif initial, la rédaction d’une charte internationale, a été atteint ? – le Forum mondial des médias libres a fait preuve d’un beau dynamisme. A tel point que le Conseil international a saisi au bond la proposition du FMML d’« approfondir les questions de l’information et de la communication des FSM ». Voir la déclaration finale du FMML à l’Agora des initiatives.

Les événements culturels ont souvent été cités dans les « pépites » relevées par les membres de la délégation française. Notamment le spectacle du Bread and Puppett, compagnie de théâtre et de marionnettes issu du mouvement radical étasunien des années 1960. Et d’autres moments magnifiques, comme la soirée d’hommage à Berta Cáceres, militante hondurienne assassinée à son domicile en mars 2016. L’occasion d’entendre les témoignages de ses deux filles, Berta et Laura, qui ont déjà repris le flambeau de leur mère : « Nous allons continuer son combat, lutter contre tous les coups d’Etat, au Honduras, mais aussi en solidarité avec ce qui se passe actuellement au Brésil, combattre les violations de nos terres et défendre le corps et la vie des femmes autochtones ».

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Soirée d’hommage à Berta Caceres

L’expérience du CCFD-Terre Solidaire

Impliqué dans la dynamique des forums depuis leur création, le CCFD-Terre solidaire avait choisi, cette année, de renouveler profondément sa délégation afin de rajeunir son vivier militant. L’organisation de solidarité internationale a invité à Montréal, durant deux semaines, 150 jeunes (français pour la plupart, mais aussi quelques étrangers), répartis en trois « parcours » thématiques (économie sociale et solidaire, citoyenneté et gouvernance, souveraineté alimentaire) pour rencontrer des acteurs locaux, vivre l’expérience d’un Forum social et tenter de la partager avec d’autres. A l’heure du bilan, bon nombre d’entre eux, tout en se montrant enthousiastes d’avoir participé à une telle aventure, se disaient « déçus » par le FSM lui-même. « La marche d’ouverture n’était pas combative du tout », affirmait Lucile Ottolini, 26 ans, salariée des Petits débrouillards à Nancy. « J’attendais beaucoup du Forum éducation, et j’ai trouvé les panels très complaisants, avec une omniprésence des syndicats enseignants et une animation très descendante ». Même son de cloche du côté d’Emmanuel Snyders, instituteur de 29 ans à Paris : « Les assemblées de convergence m’ont déçu : on ne se pose pas assez la question de créer un rapport de force et d’organiser l’action collective ».

Éléments de bilan

Quinze ans après leur création, les Forums sociaux mondiaux peuvent se targuer d’un bilan riche et foisonnant. Ils ont contribué à l’unification du mouvement syndical mondial, ils ont jeté les bases de plate-forums de campagnes unifiées à travers le monde (sur la dette, par exemple), ils ont généré une expertise sans précédent, dont les analyses se sont trouvées validées par la crise de 2008, ils ont permis à des militants du monde entier de réaliser que les combats et les alternatives étaient souvent identiques d’un bout à l’autre de la planète… Mais les questions posées dès les premières éditions, faute d’avoir été correctement posées, puis réglées, n’ont cessé de s’amplifier : faible présence des milieux populaires, part prépondérante prise par les « professionnels » au détriment des militants en lutte, difficulté à échanger sur les stratégies gagnantes et à déboucher sur des plans d’actions concrètes…

Le contexte politique mondial y est sans nul doute pour beaucoup. De nombreux intervenants ont souligné ce contexte régressif, marqué par la généralisation des politiques d’austérité, l’accentuation des guerres, la répression accrue à l’encontre des migrants, le renforcement des dispositifs sécuritaires au prétexte de la lutte contre le terrorisme, la montée des mouvements xénophobes et d’extrême-droite… A tel point que la mouvance altermondialiste, qui aurait pu sortir renforcée de la crise de 2008, se retrouve aujourd’hui sur la défensive.

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Le conseil international du FSM. Photo : Patrick Piro / Politis

Toutes ces questions ont été au centre des débats du Conseil international du FSM, réuni au dernier jour du Forum de Montréal. Comme à l’accoutumée, les tenants de deux « lignes » s’y sont affrontés. D’un côté, les « gardiens du temple », tels le Brésilien Chico Whitaker, l’un des co-fondateurs du FSM, qui estiment que rien ne serait pire que de remettre en cause les principes de la charte des forums, notamment l’idée d’un espace ouvert et le refus de toute déclaration finale. De l’autre, les « contestataires », qui considèrent que le forum ne peut plus être un simple espace de rencontres où aucune action politique ne serait décidée : ils réclament que le Conseil international prenne position sur des sujets comme le refus des visas, le « coup d’Etat parlementaire » au Brésil ou le soutien à la campagne de boycott des produits israéliens. Entre les deux, le Français Gus Massiah, n’hésite plus à affirmer qu’il faut « réinventer les Forums », notamment en donnant « une plus grande place aux mouvements de lutte » et en s’inspirant des nouveaux mouvements nés dans le monde depuis 2011 (Occupy, Printemps arabe, mouvements étudiants…).

Le Conseil international a décidé de s’accorder plusieurs mois de réflexion. Le prochain FSM, qui sera décidé à sa réunion à Porto Alegre en janvier prochain, devrait n’avoir lieu qu’en 2018 ou 2019. Plusieurs villes ou pays (Brésil, Dakar, Barcelone, Tunisie, Maroc…) sont déjà sur les rangs… à moins que le choix ne soit fait en faveur d’un forum polycentrique.

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