En Turquie, Erdoğan annexe le patrimoine culturel des minorités

, par Orient XXI , KIMYONOK Verda

Dans le sud-est du pays, proche de la frontière syrienne, le gouvernement turc se livre à une révision de l’histoire. Islamisation de lieux culturels et cultuels, réforme de l’organisation territoriale : tout est fait pour imposer l’islam sunnite comme moteur de l’identité turque, en effaçant les traces des minorités ethniques et religieuses.

La promotion du nationalisme et de l’islam et la volonté de Recep Tayyip Erdoğan de s’illustrer comme un président bâtisseur ont produit un discours officiel visant à accentuer l’homogénéisation de la société dans un pays à la population initialement très diverse. En effet, depuis l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) en 2002, le gouvernement a pris soin de renouveler la lecture de l’histoire nationale. Cette révision est illustrée par la rénovation de certains sites culturels et cultuels dans les régions périphériques de la Turquie, le long de la frontière syrienne, qui prend la forme d’une appropriation.

Officiellement, la guerre d’indépendance des années 1920 menée par Mustafa Kemal Atatürk est la pierre fondatrice de la Turquie moderne. Cette guerre clame l’unité du peuple turc contre l’occupation du territoire par les puissances impériales européennes. Plusieurs historiens turcs affirment que le soulèvement aurait commencé dans le sud de la Turquie, près de Hatay, une province du vilayet (subdivision administrative) d’Alep, alors sous mandat français. Or le fait que précisément cette province ne soit devenue partie intégrante du territoire turc qu’après plusieurs tentatives d’indépendance (en 1939, douze ans après la création de la République) montre bien que durant le soulèvement national la population n’avait pas seulement un objectif en commun, mais également des revendications propres.

La mémoire orale des traumatismes identitaires

En 1923, Atatürk décide de revenir sur le traité de Lausanne [1] garantissant le droit à l’autonomie aux minorités arménienne et kurde. Il aurait fait perdre d’importants territoires au sud et à l’est.

Les traumatismes identitaires et la répression vécus par les populations des régions marginalisées sous l’empire ottoman comme sous les régimes autoritaires turcs restent transmis de génération en génération sous forme de récits oraux [2]. Ils contribuent à la fois à préserver un récit historique alternatif propre aux locaux, fondateur de leur identité en tant qu’individus, ainsi qu’à perpétuer les marqueurs communautaires de l’identité de groupe (dialecte, croyances, personnalités). La plupart des minorités socioethniques et religieuses qui n’adhèrent pas à la définition de l’identité turque sunnite sont connues pour être hostiles à la fois à l’État et aux partis politiques qui lui sont associés lors des votes électoraux, considérant le gouvernement comme exclusiviste et discriminatoire.

L’AKP a d’abord tenté de résoudre cette dissension héréditaire par une politique visant à l’inclusion de ces minorités dans le cadre de la politique « d’ouverture » (açılım), sous la forme d’un nouvel intérêt pour le patrimoine culturel très diversifié de la Turquie dès 2013. Mais le gouvernement a rapidement compris qu’il valait mieux diviser la société et se placer du côté de la majorité sunnite.

Essor de la construction de mosquées

La nation turque dont parle et rêve Erdoğan est donc tout au plus un fantôme abstrait, car immatériel, sur lequel il ne peut avoir de pouvoir qu’en transformant les traces de l’histoire même, c’est-à-dire en intervenant là où elle s’est déroulée physiquement. Or les pratiques et les habitudes de vie des populations locales sont entièrement liées à leur espace géographique. Bien qu’elles soient souvent considérées ou évoquées de manière intemporelle, ces caractéristiques culturelles ne sont pas immuables. Elles évoluent en même temps que la société.

Au fil des ans, l’AKP a fait preuve de capacité d’adaptation et a su combattre l’héritage kémaliste de la laïcité au nom de la liberté religieuse. Bien que la Constitution turque inclue la laïcité (laiklik) comme un pilier fondamental, l’État contrôle les institutions religieuses et dispose de tous les moyens pour les instrumentaliser comme il l’entend. Durant les mandats de l’AKP, on a pu observer une croissance extraordinaire des ressources et du personnel de la Direction des affaires religieuses (Diyanet), sous l’autorité du président.

De 2007 à 2017, près de 10 000 mosquées ont été construites, arrivant à un total de 88 021 mosquées, bien plus que nécessaire en termes de densité de population. Par ailleurs, la loi 6002 de 2010 remplaçant la loi 633 de 1965 « réduit manifestement l’autonomie des mosquées et donne au Diyanet plus de moyens de contrôler les flux d’argent au niveau local » [3]. Le processus de « sunnitisation » s’illustre donc principalement par la construction massive de mosquées, comme le confirme la déclaration du président lors de l’inauguration de la mosquée du controversé Palais présidentiel en 2015 : « Partout où il y a un dôme ou un minaret, nous savons que c’est la patrie des musulmans. » De plus, il est extrêmement difficile d’obtenir l’autorisation de construire de nouvelles églises, tandis que les recours juridiques contre la construction de mosquées n’aboutissent jamais.

Au détriment des pouvoirs locaux

Dans l’espoir d’étendre son influence aux communautés rurales ethniquement et linguistiquement diverses le long de la frontière syrienne, l’AKP s’efforce d’être plus visible en contribuant au développement. Cela se matérialise quotidiennement dans tous les domaines de la vie (éducation, activités sociales, médias) ainsi qu’à travers la réorganisation territoriale administrative et urbaine. La loi 6360 promulguée le 11 novembre 2012 prévoit ainsi la création de treize nouvelles municipalités métropolitaines traditionnellement considérées comme périphériques (Tekirdag, Balikesir, Manisa, Aydin, Denizli, Mugla, Trabzon, Hatay, Sanliurfa, Kahramanmaras, Mardin, et Van). Cette loi centralisatrice réduit l’influence des autorités locales par rapport aux représentants directs du gouvernement. Concrètement, à partir de 2014, « Antakya » (l’antique Antioche) a vu son nom changer pour celui de, « Hatay ». Le seul usage du nom de Hatay — exclusivement turc — vise à lier plus directement la région à la nation turque.

Ces réorganisations territoriales poussent progressivement à un changement des équilibres sociaux déjà fragiles, afin de faciliter l’émergence d’une structure politique loyaliste à Hatay. Les projets urbains, les rénovations, les aides et services municipaux se développent plus facilement dans les quartiers sunnites. En plus de n’avoir été raccordés au réseau de gaz que trois ans plus tard, les quartiers alaouites ont peu d’accès aux réseaux publics de transports. Les réformes de l’organisation des territoires poussent progressivement à un changement des équilibres sociaux déjà fragiles, afin de faciliter l’émergence d’une structure politique loyaliste à Hatay. Ces initiatives se sont en effet traduites par une augmentation des voix de l’AKP lors des élections de 2014 et 2015. Cette politique, étudiée dans un rapport de l’Institut français de recherche internationale (IFRI), est le prétexte pour encadrer l’évolution de la ville dans le nouveau modèle turc de l’AKP, soi-disant en valorisant et préservant les caractéristiques culturelles de la région en tant que vitrine touristique.

Des rénovations « propres et lisses »

La montée du discours religieux par la diffusion de valeurs morales et de l’islam national ont suffi, sans que la Constitution soit modifiée, à transformer les mœurs par l’intimidation et la pression sociale. Comme pour mieux affirmer le passage de la religion des sphères du privé à celle de l’espace public, cette perspective est mise en avant à travers la restauration de sites cultuels et historiques. À Hatay, malgré une démographie qui a fortement fluctué [4], plusieurs sites syncrétiques locaux témoignent d’une identité supra-communautaire liée à l’histoire de la province. Le tombeau du Seyh Yusuf el-Hakim à Harbiye, le site de Hazreti Hızır à Samandag et enfin la mosquée Habīb-i Neccār à Antakya sont trois exemples de lieux intégrés aux récits oraux locaux et partagés par tous.

Leur récente rénovation illustre un changement de perspective : disparition des espaces naturels alentour, nombreuses inscriptions en référence au Coran, et la pratique du « propre et lisse », signature de l’AKP. Particulièrement lisses, droits et blancs, le pavé et la pierre utilisés de manière omniprésente dans les restaurations ont pour but d’« assainir » toutes façades, murs, sols en donnant un aspect uniforme au site. En plus d’associer le passé à l’impureté, il efface les étapes historiques de sa construction et donc les traces de l’histoire locale de sites aujourd’hui gérés par des municipalités qui se trouvent de plus en plus dépendantes du pouvoir.

Enfin, plusieurs exemples de Hatay à Diyarbakir prouvent que lorsque c’est dans l’intérêt de l’État, « restaurer » signifie réparer, mais également effacer pour mieux recréer. Ces mesures d’effacement se retrouvent sous plusieurs formes. « Selon de nombreux témoignages recueillis sur le terrain, le gouvernement a souvent saisi des lieux de culte pour les convertir en mosquées ou profiter de leur attrait pour les détourner en musée, comme ce fut le cas pour la grotte de Saint-Pierre », dans une des plus anciennes églises de l’ère chrétienne. D’autres lieux moins susceptibles d’être contrôlés par le gouvernement ont été fermés en invoquant des raisons de sécurité. La guerre en Syrie et les attentats terroristes qui y sont liés et la répression engendrée par le « coup d’État » de 2016 sont des leviers utilisés pour la justification de certaines décisions extraordinaires, comme la prolongation à sept reprises de l’état d’urgence.

L’église orthodoxe d’Antakya a été fermée aux visiteurs, tout comme la synagogue. L’appropriation par l’État de lieux de culte appartenant aux minorités, comme l’église syriaque orthodoxe de la Vierge Marie datant du IIIe siècle, parmi d’autres églises dans le sud-est de la Turquie a amené le Parlement européen à dénoncer le « manque de respect de la liberté de religion, la discrimination à l’encontre des minorités religieuses ». Ces mesures de violation, ajoute le Parlement dans une résolution du 13 mars 2019, trouvent leur apogée dans la « destruction délibérée du patrimoine culturel » à Cizre et Diyarbakir, patrimoine mondial de l’Unesco, ou encore la construction du barrage d’Ilisu à Hasankeyfqui a eu pour conséquence l’abandon par ses habitants de cette ville ancestrale plongée dans les eaux du Tigre. Ces tentatives du gouvernement d’effacer les traces d’un riche passé soulignent la volonté de l’AKP de réduire ces sites religieux hétérodoxes actifs à un patrimoine culturel passif, par l’inaccessibilité d’une part, et l’oubli d’autre part.

Le but est de pousser à la standardisation de la société turque sur le modèle de la normativité islamique de l’AKP. Ce processus permet à l’État de réaffirmer son pouvoir sur des structures et des sociétés marginales sur lesquelles il n’avait aucun contrôle. Un travail de documentation sur l’héritage et le patrimoine culturel dans certaines régions ignorées apparait urgent, avant de perdre toute trace de ce monde ancien, qui s’efface peu à peu.

Lire l’article original sur le site d’Orient XXI

Notes

[1NDLR. Traité de paix signé le 24 juillet 1923 au Palais de Rumine à Lausanne (Suisse). C’est le dernier traité résultant de la première guerre mondiale. Il précise les nouvelles frontières de la Turquie issue de l’empire ottoman et organise des déplacements de populations pour en assurer l’homogénéité religieuse.

[2Esra Demirci Akyol, The Role of Memory in the Historiography of Hatay : Strategies of Identity Formation through Memory and History, VDM Verlag, 2009.

[3Samuel W. Watters, « Developments in AKP Policy Toward Religion and Homogeneity », German Law Journal, Vol. 19, No. 02, 2018.

[4Sarah D. Shields, « Fezzes in the River : Identity Politics and European Diplomacy in the Middle East on the Eve of World War II », Oxford University Press, 2011.

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Cet article a été initialement publié par Orient XXI le 16/04/2020. Nous le republions dans le cadre d’un accord de partenariat, il n’est donc pas reproductible selon la licence appliquée à l’ensemble de notre site (CC BY-NC-ND 3.0)".

L’autrice, Verda Kimyonok, est Franco-turque, et diplômée en sciences humaines et langue arabe.