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Dossier Inde : Des conflits inter-religieux aux violences faites aux femmes, un pays sur le long chemin de la lutte contre les discriminations

Le communautarisme politico-religieux

, par CID MAHT

L’histoire de l’Inde indépendante est marquée par de nombreuses tensions impliquant les diverses communautés religieuses. Deux formes de violence « religieuse » ressurgissent à intervalles réguliers : les émeutes inter-communautaires, principalement entre hindous et musulmans, et les attentats, attribués généralement aux extrémistes musulmans de diverses obédiences.

Émeutes communautaires

Le plus souvent, les émeutes ne sont pas spontanées mais orchestrées par des individus ou organisations extrémistes, instrumentalisant la religion à des fins électorales. Le point de départ est souvent une provocation : musulmans menant ostensiblement à l’abatage une vache, sacrée pour les hindous, ou hindous perturbant la prière du vendredi des musulmans. Ces violences visant également les chrétiens, sont nombreuses. Fin septembre 2015, au nord du pays, 200 personnes ont lynché à mort un homme dont la famille était soupçonnée d’avoir mangé de la viande de vache, tandis que deux semaines plus tard, une bombe artisanale était lancée contre un camion transportant des vaches. Au niveau local les émeutes peuvent aussi être la manifestation de conflits économiques, les musulmans étant très impliqués dans le petit commerce. Parmi les événement les plus marquants figurent les émeutes de 1992 ayant entraîné la mort de 2000 personnes. Elles ont fait suite à la destruction totale, par les organisations extrémistes hindous (Shiv Sena et Vishva Hindu Parishad) et avec le soutien du Bharatiya Janata Party (BJP, parti du peuple indien correspondant à la droite nationaliste hindoue), d’une ancienne mosquée dans la ville d’Ayodhya, supposément construite sur les ruines d’un temple s’élevant autrefois sur le lieu de naissance de Rama (héros de l’épopée mythologique du Ramayana). Puis en 2002, l’État du Gujarat, dirigé par Modi, a été le théâtre de nouveaux massacres de musulmans par les extrémistes hindous, faisant également plus de 2000 morts, et commis avec le soutien avéré des autorités du BJP, impunies jusqu’à présent. Ces événements sanglants, bien que perpétrés par les orthodoxes hindous, ont aussi montré à quel point la position du gouvernement central, quelque soit le parti au pouvoir, est ambiguë et encourage par sa passivité de tels drames.

Attentats

La question du terrorisme en Inde est, comme toujours, complexe et en constante évolution. Depuis la Partition en 1947, la question du Cachemire n’a eu de cesse d’être le point focal des tensions entre le Pakistan et l’Inde. Dans les années 80 et 90, les attentats étaient généralement attribués aux divers mouvements de lutte pour un Cachemire indépendant (Jammu Kashmir Liberation Front) ou pour un rattachement de la totalité de la Province indienne au Cachemire pakistanais (Hizbul Mujahideen, créé par les services secrets pakistanais). D’autres organisations suivront qui rejoindront le Front Islamique International créé par Ossama ben Laden en 1998 et élargiront leur combat au-delà de la cause cachemirie : le Harkat-ul-Mujahideen (HUM), le Harkat-ul-Jihad-al-islami (HUJI), le Lashkar-e -Toiba (LET), l’Al Badr et le Jaish-e-Mohammad (JEM). Ces organisations, plus ou moins liées à la mouvance et au discours d’Al Qayda, seront à l’origine d’attentats visant à tuer un maximum de civils. Suite à la lutte anti- terroriste déclenchée après les attentats du 11 septembre 2001, le Pakistan a été sommé par les Etats-Unis de ne plus soutenir ces organisations. Certains groupes semblent s’être alors repliés au Bangladesh pour rejoindre le Harkat-ul-Jihad al-islami (HuJI) en lien avec le Students Islamic Movement of India (SIMI), mouvement étudiant islamiste interdit en Inde. Cette mouvance, que les autorités, relayées par les médias, suspectent d’être responsable d’attentats récents, a entraîné en Inde un vaste mouvement de rejet de la population immigrée bangladeshi, devenue le bouc- émissaire facilement identifié et stigmatisé alors même que la plupart sont présents depuis plusieurs décennies en Inde et en ont acquis la nationalité.

Tolérance religieuse et politique indienne : un mariage difficile

On observe ainsi que l’activisme musulman, dans un pays majoritairement hindou, s’exprime davantage par les attentats tandis que l’activisme hindou se manifeste par l’organisation de « représailles », attaques personnelles ou massacres de grande ampleur. Forts du soutien de certains partis politiques (BJP) ou de l’inertie de certains autres (Congrès), les extrémistes hindous ont trop souvent la main libre. En revanche, il est heureusement rare que les attentats, aussi meurtriers soient-ils, déclenchent des émeutes inter-communautaires.

A chaque attentat, les hommes et femmes politiques au pouvoir rappellent systématiquement que l’objectif des terroristes est la discorde civile et réaffirment que le peuple indien ne cédera pas aux sentiments de haine. En fait, depuis la création de l’Inde, le pouvoir politique tente, avec plus ou moins de réussite, de naviguer entre les différentes tendances et communautés religieuses, afin de ne heurter ni les sentiments des uns ni la susceptibilité des autres. Cela explique peut-être la paix relative observée au niveau national, en dehors des crises récurrentes, mais cela passe aussi par des décisions incompréhensibles et des atteintes inacceptables aux droits de l’Homme. L’une de ces décisions a été le refus d’accorder l’asile politique à l’écrivaine bangladaise Taslima Nasreen, menacée par une fatwa dans son pays d’origine depuis 1994, pour blasphème. L’Inde, sous la pression des extrémistes musulmans multipliant les attaques contre T. Nasreen et menaçant de l’assassiner, lui a refusé la nationalité indienne et, après l’avoir enfermée, « pour raison de sécurité », dans un lieu inconnu pendant plusieurs mois, l’a finalement contrainte à quitter ce pays où, d’après ses propres mots, elle avait trouvé une seconde patrie.

Ainsi, malgré l’engagement de citoyens, d’intellectuels ou de journalistes en faveur de la défense du sécularisme et contre le communalisme, les politiques indiens autres que les fondamentalistes hindous restent relativement « prudents » et silencieux sur la question, par crainte de s’aliéner politiquement une partie de la population indienne, particulièrement sensible à cette dimension essentielle de son identité.

Aujourd’hui, les principaux instigateurs des violences communautaires, à savoir les groupes et partis politico-religieux, ont donc malheureusement plus largement pignon sur rue que les défenseurs de la coexistence harmonieuse des courants religieux dans toute leur diversité. Et rien n’indique qu’un retournement de tendance majeur soit à l’ordre du jour.

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