Accueil > S’informer > Articles et traductions > Comment se remettre de la gueule de (...)

Comment se remettre de la gueule de bois de Copenhague

, par BOND Patrick

 

Ce texte, publié originellement en anglais par The Socialist Project/The Bullet, a été traduit par Anne Le Meur, traductrice bénévole pour rinoceros.

 

Copenhague a révélé que les grands pays du Sud se rendaient volontairement complices des pays riches dans le crime climatique. Pourtant, l’espoir demeure devant la montée en puissance des mouvements de justice climatique.

Dans la nuit du vendredi 18 décembre 2009, à Copenhague, les pays les plus riches du monde ont continué de faire la fiesta autour des énergies fossiles, faisant fi des demandes de leurs voisins du village planétaire de calmer le jeu. Au lieu de mettre le holà, le président américain Barack Obama et l’élite européenne ont ouvert grand la porte à quelques nouveaux riches : le Sud-Africain Jacob Zuma, le Chinois Jiabao Wen (prétendument le plus retors du lot), le Brésilien Lula Inacio da Silva et l’Indien Manmohan Singh. Samedi matin, encore ivres de leur pouvoir sur la planète, ces drôles de fêtards ont rejoint leurs jets en titubant et s’en sont retournés chez eux.

Quant à nous, nous avons eu une sacrée gueule de bois, car au profit de capitalistes principalement blancs (et ce sont bien eux qui se sont le plus amusés), les dirigeants du monde ont laissé aux pauvres et aux générations futures l’embarrassante et vaste tâche de nettoyer la planète et, pire encore, une mort certaine pour des millions de personnes.

770 parties par million de carbone dans l’atmosphère : c’est le résultat envisagé si l’on réduit de 15% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020 par rapport aux niveaux de 1990, comme l’ont promis les signataires de l’Accord de Copenhague. Mais en réalité ce pourrait bien être une augmentation de 10% des émissions à laquelle on assistera en raison des failles dans les systèmes de commerce du carbone et de compensations. Or, selon les scientifiques, une telle augmentation va brûler la planète : neuf paysans africains sur dix perdront leurs moyens de subsistance.

Le plus effronté dans ce sommet fut bien ce brillant avocat, sorti des meilleures universités américaines, dont on espérait, un an plus tôt, qu’il se comporterait avec la dignité et la compassion attendues d’un fils d’intellectuel kenyan. Or, en refusant d’inciter les grands pays du Nord à procéder aux réductions nécessaires de 45% des émissions de gaz à effet de serre (GES) et à rembourser les 400 milliards de dollars annuels de dette climatique dus aux victimes du tiers-monde à l’horizon 2020, Barack Obama a bafoué non seulement l’Afrique, mais aussi l’institution hôte, selon Bill McKibben, responsable de 350.org : « Il a fait exploser les Nations Unies. »

L’économiste Jeffrey Sachs a accusé Obama d’avoir abandonné « le cadre des Nations Unies, gênant pour les États-Unis et leur politique intérieure. En déclarant une pseudo-victoire dans les négociations, Obama porte atteinte à la crédibilité des Nations Unies ; il montre que rien n’empêchera les pays riches de faire ce qu’ils veulent et qu’ils n’ont pas à écouter les problèmes ‘spécifiques’ de ces nombreux pays plus petits et plus pauvres. »

Et Sachs de poursuivre : « Cet accord n’est ni sincère, ni solide, ni convaincant, et il est peu probable qu’il en sorte quelque chose de concret. Il n’est pas contraignant et ne fera sans doute que donner plus de poids aux forces qui s’opposent aux réductions des émissions de gaz à effet de serre. » De plus, « les annonces de la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, sur la création d’une enveloppe globale alimentée jusqu’à 2020, ne sont que des paroles. Elles ne contraignent en rien les pays riches. »

Ainsi que Naomi Klein l’a résumé, l’accord n’est qu’un « pacte infâme entre les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre du monde : ‘Je dirai que vous faites quelque chose contre les changements climatiques, si vous dites que je le fais moi aussi. D’accord ?’. ‘D’accord !’… »

L’Afrique du Sud détruit l’unité africaine

Quelques technocrates sont aussi à blâmer. Parmi eux, deux hauts fonctionnaires sud-africains. Une semaine avant l’arrivée des politiques, les négociateurs de Pretoria, Joanne Yawitch et Alf Wills, étaient déjà critiqués par Lumumba Di-Aping, ambassadeur soudanais aux Nations Unies et négociateur du Tiers-monde, pour leur propension à diviser le G77, principal groupe de négociation des pays du Sud. Mme Yawitch a ensuite obligé Di-Aping à s’excuser, de façon assez humiliante, pour l’avoir franchement taxée de traîtrise (devant un groupe de la société civile africaine). Le 18 décembre, le processus était amorcé : Jacob Zuma allait faire exactement ce que Mme Yawitch avait nié avoir commis, c’est-à-dire détruire l’unité de l’Afrique et du G77.

L’équipe gouvernementale sud-africaine est venue à Copenhague forte du soutien du WWF et de Greenpeace, et accompagnée de quelques journalistes crédules spécialisés dans les questions climatiques. Les deux ONG ont pris pour argent comptant les vagues promesses de réduire de 34% la hausse des émissions de GES de l’Afrique du Sud par rapport aux taux prévus pour 2020, même si la véritable baisse en termes absolus des émissions ne commencerait qu’après 2030. Tristen Taylor, de Earthlife Africa, a demandé à Pretoria plus de détails et, après deux semaines d’attente, a appris que les estimations de référence de Mme Yawitch reposaient sur le scénario dit de « croissance sans contrainte ».

Selon Tristen Taylor, « la croissance sans contrainte est une utopie, c’est un pur exercice destiné à évaluer la quantité de carbone que l’Afrique du Sud produirait dans le cas où elle bénéficierait de ressources illimitées et d’un prix de l’énergie très bas. » Dix huit mois plus tôt, des responsables avaient déjà déclaré que cette croissance sans contrainte n’était « ni solide ni plausible ». Et Tristen Taylor de conclure que « le gouvernement sud-africain s’est contenté, tout simplement, de monter un grand plan de communication ». Le WWF et Greenpeace doivent maintenant s’expliquer sur leur incompétence.

Puis vint le 18 décembre 2009. George Monbiot, activiste et éditorialiste au Guardian, a comparé cette journée aux négociations de Berlin de 1884-1885 : la fameuse « course à l’Afrique » qui s’est soldée par la division et la conquête du continent. Sous l’influence de l’Éthiopien Meles Zenawi, son représentant à la conférence sur le climat, l’Union africaine a fini par soutenir la capitulation de Zuma. Pourtant, en septembre, le dictateur éthiopien avait bel et bien déclaré : « Nous sommes prêts à quitter la table des négociations si nous y voyons un quelconque risque de nouvelle violation de notre continent. »

Mais il n’a pas fait de vague, loin de là. En chemin vers Copenhague, Meles Zenawi s’arrête à Paris et tombe dans les bras de Nicolas Sarkozy à sa descente d’avion. Un accord parallèle fatidique fut passé qui, selon Mithika Mwenda de l’Alliance panafricaine pour une justice climatique (PACJA), « sape les positions majeures de nos négociateurs et ministres représentés ici, et menace l’avenir même de l’Afrique. »

Zuma et Zenawi ont baissé les armes non seulement sur la question des réductions des émissions de GES, mais aussi sur le remboursement de la dette climatique que les pays du Sud réclament aux pays du Nord. « Meles Zenawi est prêt à vendre la vie et les espoirs des Africains pour trois fois rien », regrette Mithika Mwenda. « Tout autre pays africain s’est engagé dans une politique basée sur l’évidence scientifique. »

La dette climatique

Mme Clinton et l’équipe américaine ont refusé de reconnaître l’importante dette climatique des pays du Nord, laquelle est liée non seulement à la détérioration du climat, mais aussi à un usage excessif de l’espace environnemental. Todd Stern, le négociateur en chef de Washington lors de la conférence, a déclaré, outré : « Culpabilité ? Dédommagements ? Il en est hors de question. »

Ce à quoi l’ambassadeur de Bolivie aux Nations Unies, Pablo Solón, a répondu : « Reconnaître une quelconque responsabilité dans la crise climatique sans prendre de mesures pour y faire face, c’est comme si quelqu’un brûlait votre maison et refusait ensuite de payer. Nous ne cherchons pas de coupables, mais des responsables. Comme on dit aux États-Unis, « Qui casse, paye. » »

L’aversion de Stern pour le mot « culpabilité » se traduit par le rejet du principe « pollueur-payeur », pourtant établi par son propre gouvernement, ainsi que du concept de base du Superfund qui vise à nettoyer les décharges de déchets toxiques disséminées à travers les États-Unis.

Pis encore, si l’Accord de Copenhague est largement approuvé le 1er février 2010, la plupart des fonds promis passeront à travers les projets – notoirement corrompus – du Mécanisme de développement propre, qui font souvent des ravages dans les communautés locales où ils sont mis en place. L’Accord prévoit ainsi : « Nous décidons de saisir toutes les occasions d’utiliser le marché pour assurer la rentabilité et la promotion des actions d’atténuation du changement climatique. »

Cependant, comme le prévoyaient de longue date le groupe de Durban pour la justice climatique et, plus récemment « The Story of Cap and Trade », les marchés du carbone ne fonctionnent toujours pas. Le 17 décembre, le système européen d’échanges de quota d’émissions anticipa les maigres résultats du Sommet de Copenhague (notamment l’arrêt de mort d’un accord sur les mesures compensatoires dans le domaine forestier) en chutant de 5 %. Le cours de référence de la tonne de CO2 est de 13,66 euros seulement, soit moins de la moitié du cours maximal atteint mi-2008, et donc largement insuffisant pour inciter à des investissements dans les énergies renouvelables.

Selon Patrick Birley, directeur de l’European Climate Exchange, « nous espérions qu’un accord à Copenhague allait créer de nouvelles opportunités pour le commerce d’émissions de GES. Maintenant tout espoir est perdu. »

Complices dans le crime climatique

C’est ainsi que l’Afrique du Sud et d’autres pays se sont faits les complices d’un crime climatique historique qui ne pourra être dissimulé. En Afrique même, on a souvent reproché à la Pretoria post-apartheid de faire cavalier seul. Ainsi, l’ancien président Thabo Mbeki avait-il été surnommé « le George Bush de l’Afrique » au Forum économique mondial qui s’était déroulé mi-2003 au Mozambique, comme l’a rapporté le Sunday Times.

En Afrique, le changement climatique se traduira notamment par une désertification, des inondations et des périodes de grave sécheresse plus fréquentes, un manque d’eau plus sévère, une famine accrue, des flots de réfugiés climatiques venant s’entasser dans les bidonvilles des mégalopoles, et par le développement de la malaria et d’autres maladies. Ironie du sort, parmi les proches d’Obama et de Zuma, ceux qui vivent au Kenya et dans le KwaZulu-Natal compteront parmi les premières victimes.

Zuma savait-il seulement ce qu’il faisait en agissant à Copenhague dans le sens des grandes entreprises minières et métallurgiques ? Ces firmes, qui inondent l’ANC, parti au pouvoir, de leur argent, d’opportunités de « Black economic empowerment » (déracialisation de la propriété des capitaux), et d’emplois pour ses affiliés politiques, ont besoin que l’Afrique du Sud émette davantage d’émissions de GES pour continuer à bénéficier de l’électricité la moins chère du monde et à exporter ensuite leurs profits à Londres ou à Melbourne.

Ou bien est-ce « de l’ignorance et de la lâcheté », comme cela a été suggéré il y a huit ans en 2000 pour expliquer que Zuma ait favorisé la dénégation du Sida ? Il a aidé Mbeki à cette période où 330 000 Sud-Africains sont morts parce que Pretoria refusait de fournir des médicaments anti-rétroviraux (comme l’a montré une étude de la Harvard Public Health School). On peut porter au crédit de Zuma d’avoir renversé la tendance vers 2003, sous la pression de l’association Treatment Action Campaign et de ses alliés internationaux. Faire pression, c’est exactement ce à quoi le principal réseau activiste du pays, Climate Justice Now ! South Africa, doit s’atteler, afin que Zuma ne soit pas le complice d’un génocide encore plus terrible.

Aux États-Unis, puisque la loi contre-productive de « cap-and-trade » d’Obama est bloquée au Sénat, la réponse logique – si le Président s’intéresse un tant soit peu au climat – est d’obliger l’Agence de protection environnementale à commencer à réduire les émissions de GES des pires pollueurs au moyen du récent avis de cette agence sur la « mise en danger environnementale », et de trouver de vrais moyens (par exemple, par l’annulation de la dette du Tiers-monde) de payer les dommages résultant de la dette environnementale et financer l’adaptation des victimes du climat. Il lui faut officiellement démanteler les marchés du carbone émergents aux Etats-Unis, qui retardent les changements structurels nécessaire vers une économie post-carbone. Aucune de ces stratégies n’a besoin de l’accord du Congrès.

En Afrique du Sud, Zuma devrait faire exactement la même chose. Mais aucun des deux ne le fera, bien sûr.

L’antidote de la société contestataire

La société contestataire devra donc prendre le relais et faire directement pression, en commençant par faire résonner le slogan : « Laissez le pétrole dans le sol, le charbon dans le trou et les sables bitumeux dans la terre ! » En effet, l’antidote le plus efficace à la gueule de bois post-Copenhague est venu des environnementalistes – et de manière la plus démonstrative de Greenpeace – depuis l’Australie jusqu’à l’Afrique, aux Appalaches et à l’Alberta.

Le 20 décembre, sur un pont rejoignant le plus grand port charbonnier du monde, à Newcastle, les activistes australiens de Rising Tide ont bloqué un train pendant sept heures et demi. L’action s’est conclue par l’arrestation de vingt-trois personnes.

En Afrique du Sud, groundWork, Earthlife et South Durban Community Environmental Alliance comptent parmi les environnementalistes les plus actifs pour que le charbon « reste dans son trou ». Il ont protesté après la récente annonce du prêt de 3,75 milliards de dollars consenti par la Banque mondiale au producteur d’électricité sud-africain Eskom pour financer la vaste centrale à charbon de Medupi. Il ont encore protesté contre l’augmentation des exportations de charbon depuis Richards Bay, contre l’électricité vendue à bas prix aux fonderies d’aluminium et aux mines, contre les opérations « du pétrole au charbon » de Sasol, contre une nouvelle raffinerie de pétrole douteuse près de Port Elizabeth et contre un projet d’oléoduc entre Durban et Johannesburg, censé doubler l’approvisionnement en pétrole de la ville la moins « durable » d’Afrique.

Sur la côte atlantique de l’Afrique occidentale, le principal allié du climat et de la population sont les groupes militants : c’est grâce à eux que le pétrole du delta du Niger ne sort pas du sol. L’ONG Environmental Rights Action, basée à Port Harcourt et dirigée par le visionnaire Nnimmo Bassey, lie les détériorations locales au chaos climatique global. Saboter les installations pétrolières est la méthode forte employée par le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, qui a mis fin à un cessez-le feu de deux mois en attaquant un oléoduc de Shell et de Chevron six heures après la signature de l’Accord de Copenhague.

Dans les Appalaches, selon des informations rapportées en date du 19 décembre de Vicki Smith, les activistes de Climate Ground Zero en Virginie-Occidentale se sont « enchaînés à des camions bennes, ont escaladés des poteaux de 24 mètres de haut pour arrêter les dynamitages et pataugé avec leurs bottes dans un bassin de vidange de 34 millions de litres. Ils ont bloqué des routes, brandi des pancartes et organisé des sit-in. L’entreprise minière Massey Energy, située en Virginie, déclare que ces trois heures et demi d’occupation lui ont coûté 300 000 dollars. »

Et au Canada, le 20 décembre, l’activiste Ingmar Lee, qui lutte contre l’exploitation des sables bitumeux, est monté à un mât du parlement de Colombie-Britannique pour protester contre les crimes climatiques perpétués par le Premier ministre Stephen Harper, le Premier ministre de la Colombie-Britannique Gordon Campbell et leur allié Tzeporah Berman de l’ONG corrompue ForestEthics. La semaine dernière, devant le Haut commissariat du Canada, sis Pall Mall à Londres, les activistes de Camp for Climate Action ont clamé leur solidarité avec les indigènes d’Alberta, victimes des exploitations bitumeuses canadiennes, en faisant tomber le drapeau à la feuille d’érable, en le plongeant dans du pétrole brut et en le suspendant à un balcon.

Ainsi, si résultats il y eut à Copenhague, ce fut d’une part la révélation de la complicité bienveillante de Pretoria, Delhi, Pékin et Brasilia avec l’axe Washington/ Bruxelles/Tokyo/Canberra/Ottawa ; d’autre part, la montée de Climate Justice Action, Climate Justice Now !, 350.org et autres mouvements convergents, dont les centaines de milliers de militants ont envahi les rues des villes du monde.

L’autre question est de savoir si en 2010, avant le prochain fiasco qui aura lieu à Mexico, le second résultat fera oublier le premier. Nous dépendons tous d’une réponse affirmative.

Agenda Tous les événements

S'abonner aux lettres Les dernières lettres

Suivez-nous