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Les migrants éthiopiens et yéménites sous la répression saoudienne

, par Jadaliyya

L’article a été traduit de l’anglais au français par Véronique Rousseau-Njoh, et relu par Eva Tanquerel, traductrices pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Jadaliyya, Ethiopian and Yemeni Migrants under the Saudi Crackdown

Ce rapport a été publié le 6 décembre 2013 par Migrant Rights sous le titre : « Spotlight on Ethiopian and Yemeni Migrants ».

La répression saoudienne a touché un large éventail de nationalités chez les immigrés. Mais parce que leurs pays d’origine traversent une situation difficile, en proie à de mauvaises gestions politiques, deux groupes d’immigrés sont particulièrement impactés par les effets négatifs des mesures répressives saoudiennes.

Les déportations orchestrées par l’Arabie saoudite ont aggravé la crise humanitaire déjà présente à la frontière yémeno-saoudienne, un carrefour emprunté fréquemment par les migrants économiques avant la titrisation qui suivit le nitaqat [1]. Cette année, plus de 51 000 Éthiopiens sont arrivés dans le nord du Yémen, et depuis juillet, plus de 25 000 personnes forcées au retour se sont amassées dans la ville frontière de Haradh. Beaucoup d’entre elles ont fait état d’actes de violence de la part de la police des frontières ou de trafiquants.

L’organisation internationale pour les migrations (OIM) s’est organisée pour venir en aide aux immigrés et permettre leur rapatriement mais comme la récente expulsion de milliers de migrants éthiopiens a aggravé la pénurie de fonds déjà existante, l’OIM a opté pour une assistance aux cas les plus critiques uniquement.

À ce jour, le gouvernement éthiopien et l’OIM ont rapatrié plus de 100 000 Éthiopiens et 50 000 personnes supplémentaires au minimum devraient l’être d’ici mi-décembre selon l’OIM.

Au moins deux Éthiopiens sont décédés lors de heurts entre les citoyens et la police. Les vidéos de l’incident de Manhoufa et d’autres témoignages de brutalité se sont propagés comme une trainée de poudre, suscitant de vives réactions de la part de la diaspora éthiopienne. Le témoignage inquiétant ci-dessous, sous-titré en anglais, est une vidéo parmi tant d’autres postées sur YouTube au cours des 15 derniers jours. Les immigrés éthiopiens y expriment leur peur vis-à-vis des citoyens saoudiens pratiquant « l’auto-justice » :

Des manifestations ont été organisées dans le monde entierpour dénoncer ce mauvais traitement des immigrés éthiopiens et l’incapacité de leur gouvernement à protéger ses ressortissants à l’étranger. Les réactions explosives des médias sociaux ont porté ces problèmes de longue date au premier rang des discussions éthiopiennes et internationales.

Les immigrés yéménites ont rencontré les mêmes problèmes. Environ 80 % ont pénétré en Arabie saoudite sans papiers et en sont maintenant ressortis par le même chemin. Les autorités yéménites et saoudiennes, qui s’attendaient à un impact important du nitaqat sur les immigrés yéménites, n’ont cependant mis aucune stratégie en place pour en limiter les effets. Plus de 30 000 immigrés yéménites ont été déportés avant mai, précédant la fin de la période d’amnistie et on estime qu’entre 45 000 et 73 000 ont été déportés ou sont rentrés après l’amnistie, pour certains suite à une détention prolongée. Les spécialistes du Yémen estiment que le nombre de rapatriés pourrait atteindre le million.

Les yéménites ont critiqué l’échec de leur gouvernement à fournir un soutien suffisant à ses citoyens pendant et après la période d’amnistie, les abandonnant ainsi à des raids dangereux et des déportations massives. Des voix se sont également élevées contre les 2,3 millions de dollars (estimation) dépensés pour la conférence du ministère de l’expatriation du Yémen, au lieu d’être utilisés pour aider les immigrés et faciliter leur réintégration dans l’économie du Yémen.

Un immigrant yéménite se serait suicidé après avoir été reconduit dans son pays. Certains pensent que les immigrés sans-papiers doivent supporter les conséquences de leur « choix » et que le royaume ne peut être tenu pour responsable des problèmes juridiques ou financiers qui en résultent. Toutefois, ce point de vue masque les causes structurelles de l’immigration illégale. Sans vouloir mettre en cause l’office de l’immigration, il faut reconnaître que ce « choix » découle des politiques mises en place par le gouvernement saoudien lui-même. Beaucoup d’immigrés se sont vus forcés de travailler sans visas par des employeurs soucieux d’éviter les coûts de parrainage ou de contourner les quotas de recrutement. Durant la période d’amnistie, beaucoup d’immigrés étaient dans l’incapacité de corriger leur statut à cause du refus de leurs employeurs de délivrer des visas, occasionnant des frais supplémentaires.

Tandis que ce système saoudien assumé distille ses effets indésirables sur des immigrés victimes de sanctions permanentes et disproportionnées, l’Arabie saoudite continue de profiter du fruit de leur travail. Comme un entrepreneur saoudien, souhaitant garder l’anonymat, l’a justement observé : « Ces gens travaillent depuis longtemps dans notre pays, les pierres de nos bâtiments portent la trace de leur sang. »

D’autre part, bien que les États aient le droit de détention ou de renvoi des immigrés illégaux, les conventions internationales prévoient des standards minimum pour l’application de ces lois. Selon l’OIM, « beaucoup de rapatriés ont été reconduits à la frontière sans effets personnels, quelquefois pieds nus, et souvent déshydratés et exténués par la surpopulation, tant pendant leur détention que pendant leur transport par les autorités saoudiennes. »

35 % d’immigrés yéménites ont également témoigné de vols et de coups de la part des autorités frontalières saoudiennes. Les immigrés ne sont pas autorisés à avoir un accès - ne serait-ce que minimal - à des traducteurs et des juristes. Tout recours leur est impossible et la plupart de leurs ambassades sont trop incompétentes ou corrompues pour traiter la profusion de cas relevant de leur ressort. Au final, les immigrés sont abandonnés aux mains des agents saoudiens, pleinement conscients de leur réelle impunité due à un contrôle et une responsabilisation minimale. Ainsi les immigrés ne peuvent échapper aux mauvais traitements aux frontières. Cette situation reflète bien les effets du système kafala.

Ces problèmes rencontrés par les deux groupes d’immigrés cités ici, sont la conséquence de conflits chroniques nés de la répression saoudienne. Les déportations implacables de l’Arabie saoudite, combinées au manque de préparation des pays d’origine ont amplifié les difficultés rencontrées par les immigrés. Leurs expériences mettent en évidence la nécessité de renoncer à des stratégies de « répression » de l’immigration clandestine au profit d’une approche fondée sur les droits, en collaboration étroite avec les pays d’origine, ainsi qu’avec les réseaux de diaspora qui jouent un rôle grandissant dans l’unification des stratégies pour la responsabilité et la solidarité.

Notes

[1Le Nitaqat est un programme de nationalisation de deux ans, visant à réduire le chômage en Arabie Saoudite-NDLR

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