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Les Femmes et Internet

, par Centro Latino-Americano em Sexualidade e Direitos Humanos

L’article a été traduit de l’espagnol au français par Melissa Antonelli, traductrice pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site de Clam, Mujeres e internet.

En s’étendant sur le monde digital, les structures de pouvoir ancrées dans le genre montrent diverses points de tension, tant au niveau de l’accès à la technologie et à l’information et de son usage libre et sécurisé, que dans ce qui est relatif au contrôle et à la régulation des médias virtuels. En Amérique Latine, c’est un défit en suspens d’activer le potentiel des outils virtuels pour impulser l’autonomisation économique, politique et social des femmes. Il est fondamental de garantir aux femmes les moyens de définir un programme propre, orienté sur le fait d’affronter les iniquités et transformer les relations de pouvoir qui imprègnent l’utilisation de la technologie.

La régulation d’internet ne se limite pas aux aspects techniques de la gestion des noms et numéros d’internet, mais il touche aussi, nécessairement, à ses politiques de développement, d’accès et d’utilisation. Lors du dernier Sommet Mondial pour la Société de l’information, la gouvernance d’internet à été définie comme « le développement et l’application par les gouvernement, le secteur privé et la société civile, dans leur fonction de compétence respectives, de principes, normes, règles, procédé d’adoption de décisions et programmes communs qui configurent l’évolution et l’utilisation d’internet ». Dans ce cadre la nécessité de transversaliser le regard de genre et viser des questions comme la participation réelle et substantive des femmes dans le développement de politiques globales, régionales et nationales sur la toile s’est positionner avec force, tout comme le fait de connaître l’impact de l’accès et de l’utilisation d’internet dans l’exercice du droit des femmes.

Ces dernières années ont vu apparaître plusieurs initiatives orientées vers la construction d’un réseau spécialement dédiée au développement de thématiques relatives à la participation en gouvernance, les droits des travailleuses domestiques, la traite des femmes, le mariage infantile et le droit à l’avortement, ainsi qu’à l’accès à infrastructures, désobéissances et sexualité en ligne. Parmi celles-ci on notera le Moniteur Mondial sur la société de l’information (GIS watch), qui dans son rapport annuel de 2013 examine la progression atteinte dans la création d’une société de l’information inclusive sur toute la planète. Ses résultats permettent de conclure que si bien il y a des acquis quand aux droits des femmes en ligne, ceux ci ne sont ni sûres ni stables. D’un côté, l’accès des femmes à ces nouvelles technologie a amélioré leur niveau de participation dans les domaines sociales, économiques et de gouvernance ; mais d’un autre coté, les nouvelles possibilités laissent voire un autre visage : celui du harcèlement sur internet, des persécutions et violences contre les femmes.

La XII Conférence Régionale sur la Femme d’Amérique Latine et du Caraïbe, célébrée a Saint-Domingue en 2013, a discuté de la relation entre l’autonomie économique et les droits des femmes, plus particulièrement dans le cadre de l’économie digitale (voire TICs pour l’égalité). Avec elle, les conférences mondiales sur les femmes célébrés par les Nations-Unis en 1975, 1980, 1985 et 1995 ont contribué à faire reconnaître le féminisme comme un mouvement important de l’histoire récente, en raison de son impact politique et théorique, ainsi qu’à sa capacité d’articulation et mobilisation social. La perspective féministe a aussi été portée au cyberespace, avec l’intention de donner les moyens aux femmes de se positionner comme utilisatrices actives de ces outils, gestionnaires de ses contenus et du savoir sur les technologies, en considérant le rôle des technologies de l’information comme un axe thématique aussi significatif que l’économie, la culture, la santé et l’éducation. Néanmoins, des formes de domination masculine persistent sur la toile, qu’il est nécessaire d’analyser.

L’hégémonie sur la toile

Dans le compte rendu du rapport 2013 du GISWatch, le spécialiste allemand Heike Jensen observe que depuis la fin des années 90, l’incorporation de la perspective de genre se discute à différent niveaux du gouvernement. Malheureusement, commente Jensen, la transversalisation de cette perspective n’a jamais été implémentée de façon cohérente. Comme dans d’autres sphères, des processus politiques se sont mis en place et des programmes sont établis sans expliciter les questions et aspects de genre impliqués, ce qui a contribué à renforcer la masculinité hégémonique, affirme le professeur du département d’Études de Genre de l’Université Humboldt de Berlin.

D’après Jensen, en matière de genre et internet, il est possible de percevoir deux approches d’analyse. La première se fait dans le cadre des interventions féministes, le genre s’associe généralement aux femmes et aux jeunes filles, dont le nom recherche des engagement de normes et mesures spécifiques. Ici l’attention à la relation du genre avec d’autres hiérarchies sociales peut conduire à des propositions nuancées, au nom de groupes particuliers de femmes et et de jeunes filles, par exemple les femmes de zone rurales ou des jeunes filles pauvres noires. C’est à dire que le genre comme marqueur de différences est directement en relation avec les fonctions et nécessités spécifiques de ces groupes.

Dans la seconde approche, en relation avec des processus politiques plus larges, le genre peut être analysé comme un système abstrait de pouvoir et représentations à travers duquel se négocient des formes de domination, où se distingue la masculinité hégémonique. Jensen décrit comment, sur internet, les points de vue et es conceptions des hommes privilégiés « conduisent à ce que s’identifient des thèmes déterminés des politiques et à ce qu’ils soient adoptés en cadres rhétoriques spécifiques » Comme conséquences, continu-t-il, n’importe quel programme thématique originaire du pouvoir dominant « a déjà pris en compte les résultats des luttes de pouvoir entre groupe d’hommes privilégiés, et le produit du débat politique suivant reflète amplement quels groupes d’homme ont imposé leur domination ». Pour le dire avec des mots qui reflètent la problématique du genre, ajoute-il, ce produit démontre « quels sont les groupes d’hommes qui constituent la masculinité hégémonique ».

Le point crucial –d’après Jensen– est de comprendre qu’en n’attirant pas l’attention sur les ordres hiérarchiques qu’ils imposent, l’hégémonie masculine et le patriarcat se perpétuent dans les domaines politiques et économiques, où ils se soutiennent comme un point de vue universel. Le point de vue féministe est défié même par ceux qui voient les TIC exclusivement en relation avec le développement et les droits humains en terme d’un abstrait « citoyen-sujet », et au lieu de groupes spécifiques de femmes et d’hommes avec des préoccupations et des besoins diverses. Il contribuent, de cette manière, à l’hégémonie masculine.

Dans le gouvernement d’Internet, comme d’autres sphères politiques, les femmes sont toujours peu représentées. La discrimination positive dans l’espace virtuel est défendue comme étant une mesure nécessaire pour corriger cette situation. Malgré les engagements comme celui du Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI), qui signale la nécessité que les femmes participent pleinement dans tout les processus de prise de décision, il est toujours nécessaire d’implanter des mesures concrètes pour faire de ces mesures et de ces bonnes intentions une réalité tangible.

La sociologue Valérie Betancourt, directrice mondiale du Programme de Politiques de l’Information pour l’Amérique Latine (CIPP) de l ’Association pour le Progrès des Communications (APC), explique qu’après 6 ans de dialogue régional sur la gouvernance d ’internet, ses résultats laissent largement à désirer. Malgré les efforts qui se sont déployés pour inclure les femmes dans le comité d’organisation d’événements régionaux, comme par exemple attribuer des bourses de participation et donner la priorité aux interventions féminines, ces actions « ne s’avèrent pas suffisantes pour affronter l’exclusion structurelle des femmes de la manière dont se configure la gouvernance d’internet » affirme-t-elle. Pour cette activiste, affronter de manière critique l’utilisation d’Internet dans le but d’avoir une incidence sociopolitique implique de comprendre que la manière dont se structure la gouvernance d’internet renforce des conditions déterminées d’exclusion, d’inégalité et d’injustice sociale.

D’après Betancourt, en ce qu’il respecte les technologies d’information et de communication, « le pouvoir acquière d’autres dimensions. Si on le neutralise, il revient, en conséquence, sous une forme plus complexe », il s’agit en fait d’une querelle pour l’accès et le contrôle de moyens techniques et de connaissances. C’est ici, précise-t-elle, que commence la structure de la propriété et des infrastructures des TIC avec les logiques propres du marché, qui cherchent à la laisser entre des mains du secteur privées, avec l’application des services et les connaissances qui circulent sur la toile, au contraire de ceux qui défendent le caractère égalitaire ouvert, sans hiérarchie et décentralisé d’internet.

Contre le discours hégémonique

Valérie Betancourt reconnaît que la visibilisation et la reconnaissance d’une multiplicité d ’acteurs dans le cadre d’internet a permis de « produire des ruptures depuis lesquelles il est possible de contester et contrecarrer les discours et visions hégémoniques » . Selon sa vision des choses, le défi consiste en ce que les « nouvelles formes de transgression, résistances et transformations collectives » introduites par les changements technologiques « génèrent des changements matériels et symboliques substantifs ». Plusieurs recherches montrent le rôle positif d’internet dans l’autonomisation des femmes ,un accès plus large aux TIC, des campagnes en ligne et l’utilisation du web pour promouvoir la gouvernance équitable, en comprenant que la consolidation des droits permet une pleine citoyenneté.

Alain Finlay, expert en droits et Internet, soutient que les objectifs d’une société de l’information démocratique ne sont pas atteins parce qu’il n’a pas été pris en compte les voix, intérêts, besoins et les apport de la moitié de la population : les femmes. Le spécialiste le soutient dans un éditorial de la publication online GenderIT. Il détail dans celui ci comment, au lieu de le socialiser et de le partager, le savoir s’est privatisé et l’information s’est convertie en marchandise. A son tour, avec le prétexte de la sécurité mondiale, se viol le droit a la vie privée. « Les progrès technologiques ne pourront pas garantir ni la justice sociale, la démocratie, le développement durable, ni la pleine citoyenneté, si les conditions structurelles qui perpétuent l’exclusion ne se transforment pas », affirme Finlay.

Entre les expériences marquantes pour l’autonomisation des femmes on peut noter Digna (digne) pour l’avortement légal et sécurisé.C’est une initiative du Consortium Latino-américaine contre l’avortement dangereux et la Table ronde pour la Vie et la Santé des Femmes, qui ont mis à disposition des latino-américaines la première application pour téléphones portables qui donne des informations légales, médicales et des statistiques sur l’avortement suite de viol, dans les pays dans lesquels l’avortement est autorisé.

Dans une recherche sur l’utilisation sociale des téléphones portables et du haut débit, les professeurs Leith et Hopeton Dunn, de l’Université des Antilles Occidentales, soulignent les expériences de travailleuses domestiques de Jamaïque avec ces technologies, en générant des stratégies d’organisation entre femmes travailleuses de peu de revenus. Les femmes ont impulsé leur droit de réunion, le droit de s’organiser pour améliorer les lois, les salaires et les conditions de travail, ainsi que pour promouvoir la liberté de genre. « S’autonomiser dans l’utilisation de la technologie mobile pour organiser leur syndicat leur permet de protéger leur droits et d’améliorer leur situation », affirment-t-elles.

On note aussi le travail mené à bien par le Programme d’Aide aux Réseaux de Femmes (PARM) de l’APC, réseau international d’organisations civiles fondé en 1990, qui travaille avec des activistes et des organisations de droits des femmes pour qualifier son utilisation d’outils technologiques. Parmi ses actions, le projet EROTICS, par exemple, discute la régulation de contenus et les droits de communication des femmes. L’initiative Dominemos la Technologia (nous dominons la technologie) a contribué depuis 2009 à documenter des cas de viols pour utiliser les TIC de façon créative et protéger leurs droit à accéder au contenu et aux communications en ligne.

Une vision paternaliste

Selon l’opinion de Jensen, les femmes sur la toile sont habituellement représentées comme un groupe en difficulté qui a besoin d’aide. Et les mesures à cette fin, affirme-t-il, montre une « séquestration des positions féministes » sur la toile. C’est le cas de questions comme la protection des femmes et jeunes filles de la pornographie digital et du harcèlement cybernétique, souvent mobilisées par des groupes paternalistes qui les utilise dans des buts qui n’ont rien à voire avec l’égalité de genre et la justice sociale. Il y a plutôt dans ces groupes un intérêt pour la vigilance et la censure d’internet.

Après avoir impulsé plusieurs activités dans la campagne pour l’Accès à l’Avortement Légal , Sûr et Gratuit et la Journée pour la Dépénalisation de l’avortement en Amérique Latine et au Caraïbe, le site web du Réseau de Santé des Femmes Latino-américaine et du Caraïbe a été attaqué et inhabilité. Vanessa Coria Castilla du Réseau Mondial de Femmes pour les Droits Reproductifs, à commenté dans un entretien que les agressions provenaient, dans leur grande majorité, de groupes conservateurs fondamentalistes. Le piratage,pourtant, a stimulé des projets de capacitation pour compter sur des outils qui neutralisent ces agressions. C’est le cas de Maltilti, une alternative créée pour dénoncer tout acte portant atteinte aux droits des femmes sur les espaces digitaux.

Malgré ces actions, la question persiste de savoir comment rendre inaliénable de manière plus systématique la préoccupation de l’égalité de genre sur le cyberespace avec d’autres recherches pour la justice sociale, de façon à générer des alliances politiques plus solides. Le fait que les femmes passent au dessus des barrières d’accès et puissent utiliser les TIC en toute sécurité est bien sûr une condition pour réaliser ce potentiel et s’incorporer pleinement à la société de l’information et du savoir.
 

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