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Le double défi de l’Inde face au dérèglement climatique

, par NARAIN Sunita

En novembre-décembre 2015, alors que se tenait à Paris la 21e Conférence internationale sur le climat, la ville indienne de Chennai était frappée par des inondations historiques, qui ont entraîné des centaines de morts et des centaines de milliers de déplacés. Cet événement a été perçu par beaucoup comme une illustration des risques que fait d’ores et déjà peser la changement climatique sur les populations les plus vulnérables de l’Inde. D’autant plus que la crise climatique s’accompagne de décennies de mauvaise gestion de l’eau, et notamment des systèmes traditionnels de drainage. L’occasion de traduire un éditorial de Sunita Narain publié un peu plus d’un an auparavant, suite à des inondations qui avaient frappé, cette fois, le Nord-ouest du pays.

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McKay Savage CC @ flickr

Les inondations qui ont dévasté une grande partie de l’État himalayen de Jammu et Cachemire ont pris, nous dit-on, les gens et le gouvernement par surprise. Mais pourquoi devrait-il en être ainsi. Nous savons que chaque année, comme réglée par une horloge, l’Inde se trouve aux prises avec des mois de pénurie d’eau paralysante et de sécheresse, puis avec des mois d’inondations dévastatrices. Cette saison n’offre pas de répit à ce cycle annuel, mais quelque chose de nouveau et d’étrange semble en marche. Chaque année, les inondations augmentent en intensité. Chaque année, les épisodes de précipitations deviennent plus variables et plus extrêmes. Chaque année, les dommages économiques augmentent et une saison d’inondation ou de sécheresse intense efface les gains de développement.

Les scientifiques disent désormais pouvoir établir avec certitude la différence entre la variabilité naturelle du temps qu’il fait et les effets du dérèglement climatique, le phénomène causé par les émissions humaines qui réchauffent l’atmosphère plus vite que normalement. Les scientifiques qui étudient les moussons nous disent qu’ils commencent à distinguer entre la mousson normale et ce qui advient en termes de précipitations extrêmes et anormales. Souvenez-vous que les moussons ont toujours été réputées pour leurs caprices et leurs surprises. Même dans ces conditions, les scientifiques voient une différence.

La situation est rendue encore plus compliquée par le fait que de multiples facteurs affectent la météorologie, et que l’impact de celle-ci et son degré de sévérité dépendent d’un autre ensemble de facteurs encore. En d’autres termes, les causes de la dévastation qui suit des événements extrêmes – comme des sécheresses ou des inondations – sont souvent complexes et mettent en cause la mauvaise gestion des ressources et des carences dans l’aménagement du territoire.

Les inondations du Jammu et Cachemire ont été causées par des précipitations inhabituellement abondantes. Mais ce n’est qu’une partie du problème. Il est également clair que nous avons détruit partout les systèmes de drainage des plaines inondables, par simple mauvaise gestion. Nous construisons des quais en pensant pouvoir contrôler les rivières pour finir par nous rendre compte que les protections ne tiennent pas. Pire encore, nous construisons des logements dans les plaines inondables. L’Inde urbaine est sans cervelle dès lors qu’il s’agit de drainage. Les conduits d’évacuation des eaux pluviales sont soit bouchés, soit inexistants. Nos lacs et nos plans d’eau ont été grignotés par les développeurs immobiliers – c’est la terre qui a un prix en ville, pas l’eau. Avec tout ça, que se passe-t-il lorsque surviennent des précipitations extrêmes ? La ville se noie.

Il en va de même au Jammu et Cachemire. Le système traditionnel de gestion des inondations était de canaliser l’eau descendant de l’Himalaya dans des lacs et des canaux. Les lacs Dal et Nageen ne sont pas seulement les joyaux de beauté de Srinagar, ils sont aussi son éponge. L’eau de ce bassin versant gigantestque descend dans ces lacs, qui sont interconnectés.

De manière plus importante encore, chacun des lacs a son propre canal de décharge des eaux de crue, qui évacue le surplus d’eau. Mais au fil du temps, nous avons oublié l’art du drainage. Nous ne voyons la terre que pour y construire des immeubles, pas pour l’eau. L’attitude qui règne est de penser qu’il ne va jamais pleuvoir que quelques jours de suite, alors pourquoi « gâcher » de la terre pour gérer cette eau. C’est ce qui est arrivé à Srinagar. Des immeubles résidentiels se sont élevés dans les parties de basse altitude de la ville, et les canaux de drainage ont été grignotés ou négligés.

Dès lors, lorsqu’il pleut abondamment – et avec une fréquence et une intensité accrue en raison du changement climatique – toute cette eau n’a nulle part où aller. Les inondations et la dévastation sont inévitables. C’est donc un double défi. D’un côté, nous gérons mal nos ressources en eau, ce qui a pour résultat d’intensifier les inondations et les sécheresses. De l’autre, le changement climatique augmente la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes, ce qui rend le pays encore plus vulnérable.

Les Indiens savent que la mousson est leur véritable ministre des Finances. Clairement, nous avons l’opportunité de nous assurer que chaque goutte d’eau est récoltée et utilisée au cours de la saison sèche prolongée. Mais cette pluie surviendra sous la forme d’événements météorologiques de plus en plus féroces. Nous devons nous y préparer. Retenir et canaliser l’eau de pluie doit devenir une mission nationale. C’est notre seule voie vers l’avenir.

Ceci signifie que chaque plan d’eau, chaque canal, chaque bassin versant doit être sauvegardé. Ce sont eux les vrais temples de l’Inde moderne. Construits pour vénérer la pluie.

Texte initalement publié par le site Partage des eaux

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