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Le dernier mégaprojet "zombiesque" du Nicaragua

, par NACLA , GOETT Jennifer

Le Grand canal interocéanique et ses menaces pour l’environnement et le peuple nicaraguayen.

La récente couverture médiatique du Grand canal interocéanique manifeste un certain scepticisme quant à la viabilité du projet. Depuis que l’État nicaraguayen a octroyé le droit à une multinationale chinoise en 2013 de construire et d’opérer le canal, le projet est devenu la pièce maîtresse de la politique de développement sandiniste de cette nation affaiblie sur le plan économique. Ce canal,un des plus grands projets d’infrastructure au monde, représente un poids financier de 50 milliards de dollars et comprend des risques environnementaux et sociaux importants qui ont provoqué une forte levée de bouclier.

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Monkey Point, vue vers le sud, en direction de la communauté autochtone Rama, de Bangkukuk Taik. Crédits photo : Jennifer Goett.

Le président du Nicaragua, Daniel Ortega, promet que le canal va « enrayer la pauvreté et l’extrême pauvreté, et apporter bien-être, prospérité et bonheur au peuple nicaraguayen ». Mais les experts maritimes s’interrogent sur sa nécessité et sa faisabilité économique. De leur côté, les écologistes s’inquiètent des conséquences de ce projet sur un pays qui souffre d’une grave sécheresse et d’une importante déforestation. Les peuples autochtones et d’ascendance africaine dénoncent l’État nicaraguayen qui a donné son accord au développement d’un canal sur leurs terres sans leur consentement préalable, libre et éclairé. Les chefs des communautés paysannes mestizas (métisses) ont organisé de grandes manifestations contre le canal et accusé le gouvernement d’avoir eu recours à la force pour réprimer la résistance populaire.

« Les mégaprojets sont souvent drapés d’une politique de méfiance », observent MM. Flyvbjerg, Bruzelius et Rothengatter dans leur livre Megaprojects and Risk : An Anatomy of Ambition (Mégaprojets et risques : anatomie d’une ambition). Ce sont par définition des entreprises risquées, complexes, et sources de conflits. Il n’est donc pas étonnant que la plupart de ces propositions de mégaprojets n’aboutissent pas. Alors pourquoi ce canal qui semble voué à l’échec génère-t-il tant d’inquiétudes ? Pour ceux qui sont directement affectés par la construction du canal, les doutes des commentateurs n’ont rien de rassurant. Pour ceux d’entre nous qui s’intéressent à la justice sociale en Amérique latine, nous pourrions y déceler un signe annonciateur de changement et le déclencheur d’une mobilisation pour un avenir meilleur. En cette ère de dérégulations, de concentration des richesses et de paradis fiscaux, le capital prédateur mène la danse et nous forge un avenir terrifiant. Qu’ils soient ou non construits, ces mégaprojets sont un signe des temps.

Dès les années 80, les décideurs politiques et les institutions de développement ont commencé à admettre qu’un «  mégaprojet présentant un risque économique et étant susceptible d’entraîner des dégâts environnementaux et sociaux » était une mauvaise idée, selon Jonathan Fox and David Brown dans The Struggle for Accountability : The World Bank, NGOs, and Grassroots Movements (Lutte pour la redevabilité : Banque mondiale, ONG et mouvements de base). Pourtant, tel un zombie revenu d’entre les morts, cette mauvaise idée semble vouée à ressurgir encore et encore.

Alors que les grandes entreprises sont à l’affût de marchés et de ressources à exploiter, les États, en collaboration avec le capital, continuent de promouvoir ces projets comme un moyen de lutter contre la pauvreté et développer les économies nationales. Ainsi, alors que le développement des infrastructures a le vent en poupe en Amérique latine, les mégaprojets ont fini par devenir eux-mêmes des zombies. D’abord proposés, approuvés par le gouvernement, puis finalement tués par la résistance de la population ou le manque de faisabilité, ils resurgissent soudain de leur tombe pour terroriser les populations locales, brandissant le spectre d’une nouvelle expropriation.

Cette tendance mondiale a des conséquences dramatiques sur l’environnement. Selon le militant écologiste Bill McKibben, de nouveaux « mégaprojets destructeurs du climat » ne cessent de voir le jour, malgré le danger que représente le réchauffement climatique et l’opposition grandissante à la dépendance aux énergies fossiles. Les transports sont la cause principale du réchauffement planétaire et leur part d’émissions de gaz à effet de serre devrait continuer d’augmenter au cours des prochaines décennies. Un canal au Nicaragua favoriserait cette tendance sur le long terme. Les conséquences environnementales d’un canal sur les terres sont elles aussi terribles. Les biologistes ont mis en garde sur les dangers qu’impliquerait la construction de ce canal, engloutissant de larges pans de forêts et de zones humides et provoquant la pollution et la sédimentation du lac Nicaragua et des écosystèmes marins côtiers, ainsi que la destruction de la pêche artisanale et d’habitats d’espèces en danger comme le jaguar, le tapir de Baird, le singe-araignée de Geoffroy et la tortue verte.

La montée en puissance des projets de grandes infrastructures tels que les barrages hydroélectriques et les autoroutes, ainsi que l’intensification des industries extractives et de l’agroalimentaire sont le signe d’une expansion du capitalisme prédateur dans les régions qui offrent la plus grande diversité culturelle et les plus grandes richesses écologiques d’Amérique latine. De nombreuses communautés vivent aujourd’hui en état de siège, confrontées à l’effet cumulé des propositions de mégaprojets, de la colonisation des terres, de la déforestation, de la militarisation et des violences qui en découlent inévitablement. Un rapport récent de Global Witness fait état, pour la seule année 2014, de 116 militants assassinés pour s’être opposés à des mégaprojets et des projets d’extraction en Amérique latine. Quarante pour cent des victimes étaient des autochtones. Au Honduras, l’assassinat de Berta Cáceres, dirigeante de la communauté Lenca, lauréate du prix Goldman pour l’environnement en mars 2016, constitue le dernier épisode de ces attaques meurtrières contre des militants.

Pour les Nicaraguayens qui vivent dans le passage du canal, ce projet ainsi que d’autres projets similaires sont source d’insécurité, de conflit et de peur. Menacées par le développement de mégaprojets sur son territoire, situé au sud de la côte caribéenne du Nicaragua, les communautés Rama et Kriol, d’ascendance indigène et africaine, luttent pour leurs droits à la terre depuis près de vingt ans. Le port de la communauté afrodescendante de Monkey Point a été choisi comme terminal pour des projets de ligne ferroviaire à grande vitesse ou « canal sec » sous le gouvernement néolibéral, à la fin des années 90 et au début des années 2000. Le gouvernement sandiniste a ressuscité ces initiatives en 2010 sous la forme du Grand canal interocéanique, un « canal d’eau » long de 272 kilomètres ,qui couperait en deux le sud du Nicaragua et traverserait le lac Nicaragua, la plus grande réserve d’eau potable du pays. L’implantation du terminal caribéen de ce projet déplacerait la communauté autochtone de Bangkukuk Taik, juste au sud de Monkey Point, où vivent les derniers locuteurs de la langue Rama.

La concession qui autorise le projet, la Loi 840, donne également le feu vert à une série de sous-projets tels que des complexes touristiques, une zone de libre-échange, un aéroport international et un oléoduc qui pourraient transformer le pays en plateforme commerciale pour capitaux chinois. Les nombreux Nicaraguayens qui remettent en question la viabilité du canal, comme l’avocate spécialisée dans les droits humains, Maria Luisa Acosta, considèrent la Loi 840 comme une véritable menace à long terme pour les territoires des communautés autochtones et d’ascendance africaine ainsi que des communautés paysannes. « Un des plus gros problèmes soulevés par cette loi est que, même si le canal et ses sous-projets ne sont pas construits, elle laisse beaucoup de pouvoir au concessionnaire », déclare-t-elle, « notamment celui de transférer la concession à une tierce partie, qui aura le droit d’exproprier des terres et de construire des infrastructures dans le pays pendant les cent prochaines années ».

Pour les communautés de Monkey Point et Bangkukuk, cette concession pour le canal a instillé quelque chose de nouveau et de terrifiant, peut-être à cause de son ampleur et du pouvoir sans précédent qu’il confère au capital étranger. Il a aussi provoqué un sentiment de précarité quotidien qui est devenu un aspect central de leur existence depuis les années 90, à savoir les conséquences sur le terrain du mégaprojet zombiesque. Pour les communautés affectées, les mégaprojets en série se transforment en une sorte d’insécurité obsédante, ou de risque existentiel, éperonnée par la menace d’une complète dépossession à chaque fois qu’une nouvelle proposition émerge. Cette insécurité est aggravée par des formes plus pernicieuses de dépossession comme la colonisation des terres et la déforestation, devant lesquelles les communautés du territoire Rama et Kriol semblent relativement impuissantes.

Allen Clair, le chef communautaire de Monkey Point, met en évidence cette sensation de précarité lorsqu’il décrit le canal comme à la fois un fantasme et une menace. « Le président a fait un rêve, et ce rêve est de percer un canal à travers le Nicaragua. Mais de toute évidence, il rêve parce que ce canal n’est pas une réalité », déclare-t-il. « Le canal va détruire ce qui fait la culture, le mode de vie des gens de la communauté. Il va emporter notre langue, emporter les gens et les séparer. C’est pourquoi nous disons qu’il représente pour nous une menace ».

Bien que ces communautés aient obtenu des titres de propriété pour leur territoire en 2009 et que de plus en plus de lois nationales et internationales garantissent leurs droits à la terre et à l’autodétermination, leur exercice reste incertain. En réaction, elles ont fait appel auprès de la Commission interaméricaine des droits de l’Homme revendiquant que, dans cette affaire de projet de canal, l’État a agi sans obtenir leur consentement préalable, libre et éclairé. « Nous luttons pour que les droits des communautés soient respectés », a déclaré Allen Clair, « pour que le gouvernement réfléchisse un peu et que le président se réveille, arrête de rêver et s’aperçoive que les effets de ce projet ne seront pas bénéfiques pour le peuple Nicaraguayen et le peuple du territoire Rama et Kriol ».

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11 Mai 2016 : la communauté Rama de Bangkukuk Taik brandit une déclaration signée par des membres de la communauté dénonçant l’échec du gouvernement du Nicaragua à obtenir le consentement libre, préalable et informé concernant le projet du canal. Crédits Photo : Onda Local / Fundación Popolna.

Néanmoins, des militants de la région affirment que des représentants du gouvernement manœuvrent pour destituer les gouvernements communaux et coopter des chefs communautaires, en faisant pression sur eux pour atteindre leurs objectifs et contrer les résistances locales. En mai 2016, l’État a tenté de finaliser un accord de consentement avec le territoire qui dédie 263 kilomètres carrés de terres au développement du canal. Les chefs communautaires ont dénoncé cet accord, le décrivant comme le produit d’un subterfuge, « établi sans avoir fait l’objet d’un processus de consultation conformément aux normes de bonne foi minimales requises par les lois nationales et internationales ».

Trente-cinq ans en arrière, la guerre des Contras soutenus par les États-Unis a provoqué le dépeuplement de nombreuses communautés du territoire Rama et Kriol. Lorsque les violences se sont calmées, des personnes sont revenues sur leurs terres et ont commencé à reconstruire leur vie. Aujourd’hui, elles sont de nouveau confrontées à un avenir hasardeux, conditionné par la prédation du capital, le déni de la démocratie et les violations des droits de l’Homme. Se référant à une kyrielle de propositions de mégaprojets au cours de la dernière décennie, le sociologue nicaraguayen Oscar René a constaté que « tous ces mégaprojets sont partis en fumée, faisant référence à l’histoire du vendeur de fumée qui colportait de ville en ville l’illusion d’un grand changement en échange des joyaux les plus précieux des habitants ». Alors que les représentants de l’État et les intérêts capitalistes tentent de nous appâter avec le fantasme d’un développement non durable, les Nicaraguayens se mobilisent pour protéger leurs ressources les plus précieuses – les communautés, la terre, l’eau et les forêts – en quête d’un avenir plus humain et plus juste.

Commentaires

Cet article de Jennifer Goett a été traduit de l’anglais au français par Sandrine Merle et Virginie de Amorim, traductrices bénévoles pour Ritimo. Retrouvez l’article original, publié le 20 mai 2016, sur le site de Nacla : In Nicaragua, the Latest Zombie Megaproject


Jennifer Goett est anthropologue culturelle et maître-assistante en Cultures et politiques comparées à l’université d’État du Michigan. Elle a publié des articles dans l’American Ethnologist et le Journal of Latin American and Caribbean Anthropology. Son livre "Black Autonomy : Race, Gender, and Afro-Nicaraguan Activism" sortira en novembre 2016 aux éditions Stanford University Press.

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