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Empreintes, menaces et bonnes affaires

, par DREANO Bernard

Nous avons voyagé à travers les mers et les déserts. Nous avons eu faim et soif. Nous avons été torturés et massacrés. Nous sommes de la classe ouvrière, des castes, de tant de couleurs et de nationalités. Nous partageons une même vision : la paix, la liberté, l’égalité, un abri, du pain et de l’eau pour tous. Pour vivre en paix et en harmonie avec nous-même et la nature et nous devons vivre ensemble.
Ron Ridenhour, Propositions pour unir la paix et l’environnement [1]

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Blockhaus BA 22, Bayonne-tarnos, Barbara - CC Thierry llansades

Selon l’Organisation météorologique mondiale, 2016 va être l’année la plus chaude de l’histoire de ces derniers siècles. La crise climatique annoncée s’installe et rien n’assure que les signataires des accords de Paris conclus lors de la COP21 pourront (ou voudront, si l’on en croit le nouveau président américain) tenir leurs objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les années qui viennent.

Des émissions évaluées plus ou moins précisément par les scientifiques, reconnues, plus ou moins, par les gouvernants – à ceci près que, jusqu’à présent, les émissions liées aux activités militaires se perdaient dans l’atmosphère sans être comptabilisées au débit de quiconque, notamment des quelques pays qui en sont responsables (et qui sont aussi les plus gros pollueurs de la planète).

Les guerres provoquent souvent des dégâts environnementaux considérables, et les crises environnementales provoquent des crises sociales et des guerres. La crise climatique en marche, par ses effets, est considérée comme un accélérateur de crise, un multiplicateur de menace. Les armées, les fabricants d’armements, les producteurs d’hydrocarbures, mais aussi et bien au-delà, les grandes entreprises transnationales de ce qu’il faut appeler le complexe militaro-sécuritaire, en tirent argument pour augmenter certaines activités, planifier leurs développement futur, très loin de ce qu’il faudrait faire pour lutter contre le changement climatique et souvent à l’inverse de ce qui assurerait la sécurité humaine.

La Bootprint des armées

A l’échelle de la planète, les activités militaires, au sens large, constituent une part très importante des activités humaines. Dans la plupart des pays les dépenses « de défense » sont le premier ou le second poste budgétaire des Etats. Ces activités ont des conséquences considérables sur l’environnement, bien sûr du fait de l’empreinte carbone1 due aux énormes consommations de carburant – la bootprint (l’empreinte de botte) des armées2, mais aussi des effets de pollutions diverses et durables, des pratiques d’accaparement et de confiscation de terres à des fins militaires, etc. Ceci est le résultat de l’activité militaire des principales puissances, même en temps de paix, même loin des théâtres d’opérations des guerres plus ou moins locales.

L’impact de l’éléphant

Nick Buxton du Transnational Institute (TNI) constatait lors de la COP 21 à Paris, qu’il y avait « un éléphant » dans le débat, un éléphant invisible, puisque sur les 32 731 mots que comptait le projet d’accord sur les émissions de gaz de serre présenté par l’ONU il y avait un mot totalement occulté celui de militaire3. Car, significativement, le principe pollueur-payeur, ne s’applique guère pour les activités militaires, de la production d’armements au fonctionnement des armées. A la demande explicite des États-Unis, accueillie avec bienveillance par les autres puissances, lors de la négociation en 1997 du protocole de Kyoto, l’empreinte carbone des activités « de défense » a été exclue des calculs d’émissions de gaz à effet de serre et les données correspondantes n’ont pas été comptabilisées…

On peut avoir une idée de l’ampleur des effets des activités militaires en examinant l’ampleur des dépenses militaires à l’échelle planétaire, sur lesquelles on dispose des données annuelles assez précises notamment grâce à l’institut suédois SIPRI5. Le volume global de ces dépenses est évalué pour la seule année 2015 à 1 700 milliards de dollars. Les 15 premier pays en termes de dépenses militaires concentrent plus de 80% du total mondial en 2015 ; les 4 premiers 58%, il s’agit des États-Unis (596 milliards de dollars, un gros tiers des dépenses mondiales), de la Chine (215 milliards de dollars), de l’Arabie saoudite (87,2 milliards de dollars) qui a réussi dépenser plus en 2015 que la Russie (66,4milliards de dollars) ; on trouve ensuite le Royaume Uni, l’Inde et la France. A titre de comparaison, les dépenses militaires en 2015 étaient respectivement de 10 milliards de dollars en Algérie et de 4 milliards au Maroc.

Si l’on rapporte ces chiffres au produit intérieur brut des pays la dépense équivalait, toujours en 2015, de 4,7% pour les États-Unis, 4,3% pour la Russie, 2,2% pour la Chine, 6,4 % pour Israël, 13,7% pour l’Arabie saoudite (en comparaison aux 2,3% pour l’Iran, 3,2% pour le Maroc, 6,2% pour l’Algérie, 2,4% pour la France, 1,8% en moyenne dans l’Union Européenne)… Et si l’on se rapporte à la moyenne de dépense par habitant elle est, toujours en 2015, de 2 778 $ en Arabie saoudite, 1 923 $ en Israël, 1 854 $ aux États-Unis… et 156 $ en Chine. Les principaux exportateurs d’armes sont les États-Unis, la Russie, la Chine, suivi de l’Allemagne, de la France et du Royaume uni, et les principaux importateurs l’Inde, l’Arabie saoudite, la Chine, les Émirats, le Pakistan…

A l’examen des chiffres de 2015 comme de ceux années précédentes on ne peut qu’être frappé par l’importance des dépenses militaires, en particulier des achats d’armements lourds, dans la région Moyen Orient, Afrique du Nord, notamment dans les pétromonarchies. Comme le remarque le chercheur belge Luc Mampey, « l’arc oriental fourbit ses armes ».

Ces sommes ne sont pas seulement dépensées en achats d’armements, il y a aussi la recherche et développement (pas toujours facile à identifier tant civil et militaire se confondent) et les dépenses de personnel.

Première activité polluante 

Les montants des dépenses militaires ne nous informent pas directement sur l’empreinte carbone générée par l’activité des armées ainsi largement dotées de matériels, tout dépend ensuite de l’importance des activités opérationnelles de chacun, et notamment de la consommation de carburant. On dispose toutefois d’un certain nombre d’éléments permettant d’avoir une idée concernant les principales forces armées.

L’armée américaine est, à elle seule, et depuis la deuxième guerre mondiale, l’entité qui a la plus forte empreinte carbone de la planète. Le Ministère américain de la défense (Departement of Defense DOD) consomme environ 17 milliards de Dollars par an en carburant, émet 70 000 kilotonnes d’équivalent CO2 par an sur le territoire américain. Nous avons vu que les données disponibles sur les émissions de gaz à effet de serre pour chaque pays10 ne prennent pas en compte les activités miliaires, et bien en y ajoutant les données de la DOD on les augmente de 13% ! Et ne sont pas comptabilisées les consommations dans les bases extérieures et a fortiori les théâtres d’opérations hors États-Unis !

Des systèmes d’armes modernes et sophistiqués comme le sont aujourd’hui les avions de combats, les navires de guerres ou les chars lourds, ont des consommations de carburants considérables et des émissions de particules importantes. Selon un rapport du Congrès des États-​Unis) de 2012, le Département de la Défense a consommé 117 millions de barils de pétrole en 2011, soit quasi l’équivalent de l’essence et du gasoil consommés par l’ensemble du parc automobile en Grande-​Bretagne durant la même année.

Un avion tel que le F16 américain consomme en moyenne 3 000 litre par heure de kérosène (plus s’il est lourdement armé ou/et en post-combustion), la consommation d’un Mig 29, d’un Mirage 2000 ou d’un Rafale sont équivalentes sinon supérieures, et celle d’un bombardier américain B-52 Stratocruiser, de 12 600 litres à l’heure, soit la consommation d’une voiture moyenne pendant 7 ans.Nous parlons d’avions qui sont en service aujourd’hui au sein des forces armées marocaines (F16), algériennes (Mig 29) ou françaises…

Le transport, dont le transport aérien civil, contribue fortement aux émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale c’est pourtant le secteur qui entend faire le moins d’effort (ou pas d’effort du tout) pour limiter ses émissions au contraire, l’aviation civile prévoit même de les augmenter de de 300 % à 700 % d’ici 205013. Mais que dire de l’aviation militaire ! Les vols militaires représentent 3 ou 4% de l’ensemble des vols sur la planète, au moins 15% de la consommation de carburant !

Si l’armée américaine a la plus forte empreinte carbone de la planète, les autres armées du monde ne sont pas en reste, en proportion bien sûr de l’importance de leurs matériels et de leurs déploiements (dont les budgets militaires évoquées ci-dessus donnent une idée).

L’empreinte écologique des activités militaires ne se limite pas aux effets des consommations ahurissantes de carburant. Il faut aussi tenir compte de l’impact général des activités, qu’il s’agisse du fonctionnement « normal » en situation de paix, ou des effets des guerres par rapport à l’environnement.

Le plus grand propriétaire foncier du monde est le ministère américain de la défense (DOD). Et, même, si ils sont loin derrière les autres grands appareils militaires ne sont pas en reste (Russe, Chinois, Français, Britanniques, Indiens, Israéliens, Saoudiens, etc.). On considère que les armées consomment 10% des ressources de matières premières de la planète.

En matière de pollution gravissime produite par l’activité militaire « en temps de paix », il y a bien sur les conséquences des essais nucléaires, soviétiques et américains d’abord, mais aussi des autres, comme on le voit par exemple dans la région de Reganne du Sahara algérien (lieu de premiers essais français, ensuite localisés en Polynésie), et les problèmes liés au stockage des armes nucléaires (et chimiques).
Mais le problème est beaucoup plus général, certaines armées sont particulièrement gaspilleuses (américaines et russes notamment) et peu regardantes sur les effets de pollution durable produits par leurs activités. D’énorme stocks de munitions et matériel militaires lourds ont été plus ou moins abandonnés ou non traités, en particuliers lors de la fin de l’URSS, provoquant d’énormes problèmes de trafics, de pollutions, d’empoisonnements (par exemple dans la presqu’ile de Kola).

=> L’intégralité du texte est disponible en format PDF ci-dessous

Notes

[1Ron Ridenour : “Proposals to unite for peace and the environment”, The Broken rifle, n°105 mai 2016, publication du movement War Resisters’ International. http://www.wri-irg.org

Commentaires

Bibliographie :
- Sous la direction de Bernard Dreano : Insécurité humaines, les luttes pour la paix au XXIe siècle, éditions Non Lieu, Paris 2015.
- Ben Cramer : Guerre et paix…et écologie, Les risques de militarisation durable, Ed Yves Michel 2014.
- Nick Buxton, Ben Hayes (dir) : The Secure and the Dispossessed : How the Military and Corporations are Shaping a Climate-Changed World, Pluto press, TNI, 2015.
- Tamara Lorincz : Demilitarization for Deep Decarbonization : The Problems of Military Emissions and Expenditures, International Peace Bureau, Genève, 2016, www.ipb.org
- Mark Akkerman : Border Wars the Arms Dealers profiting from Europe’s Refugee Tragedy, rapport publié par le Transnational Institute TNI et l’organisation néérlandaise Stop Wappenhandel, 2015

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