Yémen : l’impasse aggrave la crise des droits de l’homme longtemps ignorée

"Une pandémie d’impunité dans un pays torturé"

, par BEN CHEIKH Saoussen

Crédit : Carl Waldmeier (CC BY-NC-ND 2.0)

Les derniers pourparlers de paix à Oman se sont effondrés, ce qui signifie un retour à la case départ pour les Yéménites. Les escalades à Marib ont aggravé la situation humanitaire désastreuse et les souffrances des civils dans un conflit qui vient d’entrer dans sa sixième année.

L’optimisme était apparu lors de l’éloignement de l’administration Trump, quand le Président américain Joe Biden a annoncé que la guerre devait « se terminer » et qu’il mettrait fin à « tout soutien américain aux opérations offensives dans la guerre au Yémen. » Plus facile à dire qu’à faire. Une fois de plus, le conflit est dans une impasse. Les armes parlent plus fort que les négociations politiques. Une offensive militaire majeure des forces Houthi, dans la région stratégique et riche en pétrole de Marib – la dernière province reconnue sous contrôle du Gouvernement, au nord du pays – est en cours, et rien ne semble pouvoir l’arrêter.

Le Yémen est souvent tristement qualifié de « pire crise humanitaire ». Le conflit qui a éclaté en 2015 a eu un impact dévastateur sur la population déjà appauvrie. Les besoins sont énormes et d’innombrables médias ont diffusé des images déchirantes d’enfants mal nourris ou les mauvaises conditions de vie, mais cette situation inhumaine n’est pas nouvelle au Yémen.

Depuis des décennies, le pays se situe en bas de la plupart des indices internationaux, notamment en matière d’éducation, de droits des femmes et de liberté d’expression. Bien avant le conflit, une longue dictature avait empêché l’émergence d’un État de droit et le développement. Le Yémen était marqué par un taux élevé d’analphabétisme, de chômage et de mauvaises infrastructures. Des formes de violations flagrantes des droits de l’homme se produisaient, notamment la traite des êtres humains, les mutilations génitales féminines et le mariage des enfants.

Les lueurs d’espoir et de liberté aperçues lors du Printemps arabe de 2011, ont été éteintes par la guerre civile. Les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, ont installé une théocratie oppressive dans le Nord, région où réside environ 70 % de la population, tandis que le Gouvernement reconnu dans le sud, accusé de corruption généralisée, n’a pas réussi à fournir les services de base et une gestion efficace.

Toutes les parties sont hostiles aux droits humains et « ne montrent aucun respect pour le droit international ou la vie, la dignité et les droits du peuple du Yémen, » explique une déclaration accompagnant un rapport de 2020 d’un groupe d’experts internationaux et régionaux . « Une pandémie d’impunité dans un pays torturé » est le titre du troisième rapport des Nations unies documentant les violations des droits humains au Yémen. Selon le rapport, « L’ampleur et la nature des violations devraient choquer la conscience de l’humanité. Pourtant, trop souvent, le Yémen est le conflit oublié. »

La guerre a plongé la nation déjà appauvrie et repliée dans davantage de chaos et d’anarchie, rendant les femmes et les jeunes plus vulnérables à de multiples formes d’exploitation et d’abus. La population vit dans un climat de peur et d’insécurité à cause des bombardements et des autorités locales répressives. Kamel Jendoubi, l’un des experts de l’ONU, a rapporté que « le Yémen reste une terre torturée, avec son peuple ravagé d’une manière qui devrait choquer la conscience de l’humanité. »

Une culture omniprésente d’irresponsabilité perpétue le cycle de l’impunité et de la violence. Les forces de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite ont mené de nombreuses frappes aériennes qui ont tué et blessé des civils sans discrimination. Depuis que tout semblant d’État de droit et de justice a disparu, les groupes tribaux armés maintiennent l’ordre local par la force. De nombreux récits de détentions arbitraires, de tortures et d’exécutions extrajudiciaires circulent.

L’ampleur de la violence est probablement plus élevée en raison de la sous-déclaration. Les voix dissidentes et progressistes sont censurées ou autocensurées en raison de la pression sociale. Les familles sont désormais noyées dans la pauvreté ; les parents marient leurs filles plus tôt et les enfants sont forcés de travailler ou d’être envoyés sur le champ de bataille. La violence à l’égard des femmes, qui était déjà répandue, a augmenté de façon exponentielle, notamment les violences domestiques et sexuelles, les enlèvements et le travail forcé.

Suspension des droits humains

La guerre a non seulement aggravé la vie quotidienne et a épuisé les mécanismes d’adaptation, mais elle a également suspendu les droits humains. L’ effondrement de l’économie et l’environnement répressif ont provoqué la fermeture des médias locaux et des organisations de la société civile qui défendent les droits humains. Harcelés et attaqués, de nombreux journalistes et militants des droits humains au Yémen se sont exilés, tandis que beaucoup de ceux qui sont restés ont dû quitter la profession. Leur attention, jadis portée sur le reportage et la revendication a été déplacée vers le travail humanitaire. Dawla, une militante des droits humains, m’a confié :

« Nous luttions pour survivre avant la guerre, et tout était un défi. Il nous était impossible de croire que la situation puisse s’empirer. Depuis que la guerre a éclaté, tout s’est effondré. Maintenant, il y a encore plus d’enfants dans les rues et qui se battent, des jeunes femmes qui mendient et se marient trop jeunes, des militants harcelés et sans ressources. »

Elle poursuit :

« J’étais journaliste, mais les médias locaux ne peuvent pas payer les journalistes. Beaucoup sont partis, surtout les femmes. La situation est si mal en point que j’ai commencé à faire du bénévolat dans une organisation locale pour venir en aide aux familles pauvres.

Depuis, j’ai été recrutée par l’organisation afin de pouvoir au moins subvenir aux besoins de ma famille. Mais je n’ai plus le temps d’être reporter et de raconter ce qu’il se passe. »

La relocalisation des rares ressources humaines qualifiées dans le domaine de l’aide est une des conséquences du conflit. En effet, c’est dans le secteur humanitaire que se trouvent les financements et les emplois rémunérés. Au Yémen, la plus grande crise humanitaire au monde, est sous-financée et les bailleurs de fonds internationaux sont plus plus enclins à financer l’aide que les programmes de défense des droits humains. Cette situation a eu un effet pervers qui favorise les urgences à court terme plutôt que les efforts de paix et de réconciliation à long terme qui jetteraient les bases pour mettre fin au conflit. L’aide a été critiquée pour avoir contribué à alimenter le conflit. Pire encore, toutes les parties ont été accusées de constituer une entrave aux opérations humanitaires ou de les détourner. Certaines agences d’aide ont dû temporairement suspendre leurs programmes dans le Nord à cause de la corruption.

Nouvelle stratégie pour mettre un terme au conflit

Comme d’autres conflits l’ont montré, il ne peut y avoir de paix sans justice. Pour mettre fin au conflit qui a décimé la population, les experts de l’ONU ont exhorté le Conseil des droits de l’homme à veiller à ce que les droits humains au Yémen soient une priorité. Comme l’a souligné Jendoubi, « La communauté internationale a la responsabilité de mettre un terme à cette pandémie d’impunité, et ne doit pas fermer les yeux sur les violations flagrantes. Après des années passées à documenter le terrible bilan de cette guerre, personne ne peut dire : « Nous ne savions pas ce qui se passait au Yémen. La responsabilité est essentielle pour s’assurer que justice soit rendue au peuple yéménite et à l’humanité. »

Les actions militaires ont échoué. Mettre fin à une guerre plongée dans une impasse géopolitique régionale complexe nécessite une nouvelle stratégie qui met l’accent sur la diplomatie plutôt que sur les armes, les droits humains étant une priorité.

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