"Y’en a marre : une lente sédimentation des frustrations", entretien avec Fadel Barro

Par Nicolas Haeringer

, par Mouvements

"La coupe est pleine : y’en a marre" : c’est l’un des slogans des "yenamarristes", ces journalistes et rappeurs sénégalais qui mobilisent contre "la corruption, l’injustice, et la mal-gouvernance". Déjà entendu lors du Forum Social Mondial à Dakar, ce slogan s’est rapidement répandu. Sur leur pression et après quelques jours de vives tensions, le président Abdoulaye Wade avait abandonné son projet de modification de la constitution en juin dernier. À la faveur du contre-g20, Mouvements a rencontré l’un de leurs animateurs, Fadel Barro.

Qu’est-ce que ce mouvement des « Y’en a marre » ?

« Y’en a marre » c’est un mouvement apolitique, un mouvement citoyen, un mouvement qui regroupe la jeunesse sénégalaise, qui a été initié par des rappeurs et des journalistes, pour exprimer le ras-le-bol face à l’injustice sociale, la corruption et la mal-gouvernance. C’est un mouvement qui est né après avoir fait le constat que dans ce pays, le Sénégal, on vivait 20 heures de coupures d’électricité et les gens ne faisaient rien. Alors à un certain moment on s’est dit que nous les jeunes, il fallait qu’on s’engage. Qu’on s’engage pour rompre avec le fatalisme, pour rompre avec le laxisme, qu’on s’offre en exemple, qu’on s’offre en remède si jamais le pays souffre d’une plaie, qu’on soit le médicament… Pour s’engager de manière citoyenne, de manière volontaire, non pas dans le cadre d’un parti politique de manière partisane ou clanique, mais par un engagement volontaire, pour amener les élites politiques à prendre en compte les préoccupations des sénégalais, et qu’elles arrêtent d’ériger des futilités en priorités, comme on l’a vu avec le Monument de la Renaissance [1], ou quand le Président de la République a choisi de rénover son avion présidentiel à coup de milliards au moment où le Joola, le bateau qui transportait des milliers de sénégalais, ne demandait que 300 000 millions de francs CFA [2].

Malgré toutes ces crises, ce malaise que l’on rencontre au Sénégal, la cherté de la vie, il y a ces scandales financiers à coups de milliards. On s’est rendu compte que dans le pays, personne ne faisait rien, ni les syndicats, ni les partis politiques. Il n’y avait personne pour prendre en compte sérieusement les préoccupations des Sénégalais. Alors nous, jeunes, on s’est dit on s’engage dans un mouvement, qui n’est pas forcément d’une obédience politique, qui ne se réclame pas d’une doctrine, qui ne se réclame pas d’un homme politique, mais un mouvement qui est conscient de ses responsabilités, qui éveille la jeunesse à s’engager, à mettre tout de suite la main à la pâte pour fabriquer un destin meilleur.

C’est cela « Y’en a marre ». C’est un cri de ras-le-bol certes, mais c’est aussi une organisation qui réveille les gens et qui va vers l’avant.

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Notes

[1Le « monument de la renaissance africaine » est une gigantesque sculpture érigée sur une colline de Dakar, qui a coûté près de 15 milliards de CFA (plus de 20 millions d’euros).

[2Le Joola assurait la liaison entre Dakar et la Casamance. Il a coulé en septembre 2002, entrainant la mort de près de 2000 passagers.

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