Introduction
Le titre de ce rapport régional reprend un slogan que nous scandons souvent lors de nos rencontres au sein du réseau Alarm Phone : « Visas pour toustes, ou visas pour personne ! Pour toustes les migrantEs du monde entier ! RESISTENCIA ! » Dans cette formule « pour toustes ou pour personne » c’est l’égalité des droits qui est évoquée. Or, ce que produit le régime des visas, c’est bien un accès différencié et raciste à la liberté de circulation.
La plupart du temps, notre activité militante nous incite à dénoncer le régime des frontières dans ses manifestations les plus violentes : les milliers de mort·es et de disparitions, la militarisation, la répression, la criminalisation, etc. comme dans notre précédent rapport qui analysait les technologies employées pour empêcher la libre circulation des personnes. Or, le racisme, les discriminations, les humiliations et l’exploitation commencent bien avant de franchir physiquement la frontière : cela peut se passer face à la porte d’un consulat, à une pile de documents ou à un courriel ayant pour objet : REFUS DE VISA. C’est parce que la violence administrative est une autre réalité des frontières que nous avons décidé de dresser un état des lieux du régime des visas et de son histoire, pour cette analyse régionale qui couvre la période de septembre 2025 à février 2026.
Le passeport, premier outil de contrôle des frontières
Le tout premier obstacle à la liberté de circulation est l’obligation de détenir un passeport. Ainsi, avant de se pencher sur la question spécifique des visas, et de leur histoire, il convient de revenir sur celle du passeport et sur le concept de nationalité qu’il véhicule.
Dans son ouvrage Indian Migration and Empire : A Colonial Genealogy of the Modern State, la chercheuse Radhika Mongia explique :
« […] le passeport n’est pas seulement un document nécessaire aux voyages internationaux, mais aussi un instrument qui facilite ces déplacements ; son histoire révèle qu’il est né d’une tentative visant à restreindre les mouvements selon des frontières nationales explicitement fondées sur la race. »
Pour cette chercheuse,
« l’histoire du passeport moderne est une histoire du racisme du XXe siècle et une histoire de la naturalisation des limites territoriales d’un espace national comme lieu de résidence légitime et évident de certaines personnes. »
Le passeport moderne serait donc finalement un document
« qui a effectivement naturalisé la “règle de la différence coloniale“ en ce que l’on pourrait appeler la “règle de la différence postcoloniale“, où le marqueur de la différence n’est pas la “race“, mais la catégorie “universelle“ de la “nationalité“. Il n’est donc pas surprenant qu’aujourd’hui, différentes “nationalités“ aient un accès différencié à la mobilité. »
Suite à l’implantation du système des passeport, cet accès différencié à la mobilité se matérialise par l’obligation, selon sa nationalité, de disposer d’un visa pour entrer légalement dans un pays. Le site Internet Passportindex.org, destiné aux riches investisseurs du monde, établit un classement des passeports. Chaque passeport se voit attribuer un « score de mobilité » en fonction du nombre de pays auxquels il donne accès sans visas. Le site propose des conseils tels qu’« acheter une résidence secondaire » dans les pays ayant les meilleurs scores afin d’en obtenir la nationalité. Sans surprise, selon ce classement, les personnes dont le passeport est émis par un État membre de l’Union Européennes peuvent se déplacer sans visa dans environ 190 pays. Pour les personnes dont la nationalité provient de pays africains, la situation est bien différente : une personne ayant la nationalité marocaine ne peut se rendre sans visa que dans 71 pays. Une Sénégalaise ou un Mauritanien n’ont la possibilité de voyager que dans 54 pays du monde, dont aucun d’entre eux ne se trouve en Europe ni même en Occident. Pour une personne de nationalité somalienne, seuls 30 pays sont accessibles sans visa.
Histoire du régime des visas
« L’histoire des visas et le régime actuel en matière de visas sont indissociables du développement du système des États-nations et, par conséquent, des passeports et des contrôles aux frontières. Le régime actuel en matière de visas est en quelque sorte un outil spécifique mis en place en réponse aux personnes issues des pays du Sud qui exercent principalement leur droit à la liberté de circulation et migrent vers les pays du Nord. Le régime des visas a commencé à se développer dans les années 1970, en réponse à ce mouvement de migration des populations du Sud vers le Nord, qui, une fois arrivées, ne pouvaient être renvoyées dans leur pays d’origine en vertu de la Convention sur les réfugiés et des lois internationales que ces États du Nord avaient eux-mêmes rédigées. […] Les visas constituent en quelque sorte une première barrière et l’un des premiers outils qui externalisent les frontières de l’Europe vers les pays extérieurs. » (Source : Entretien avec un camarade d’Alarm Phone dans l’épisode 37 du Podcast Chroniques à mer).
En tant que réseau de solidarité actif au Nord et au Sud, Alarm Phone fait l’expérience au quotidien de la barrière des visas. Au sein de notre collectif, les difficultés d’obtention de visas par nos camarades provenant d’Afrique conditionnent nos lieux et nos possibilités de rencontres. Mais surtout, nous sommes, pour certain·es les témoins, pour d’autres les victimes directes des violences produites par les frontières lorsqu’une personne décide de les franchir sans cette feuille de papier.
Les refus de visas, discrimination envers les personnes africaines
Alors que s’accumulent les traités et autres rapports officiels de l’UE et de ses pays membres sur les « migrations sures, légales et ordonnées » (tout en (in)sécurisant la frontière, voir notre dernier rapport), ces mêmes pays refusent d’octroyer des visas aux personnes provenant d’Afrique dans des proportions considérables et les frais de demande ne leur sont pas remboursés.
Contrairement aux personnes qui possèdent un passeport européen, pour qui une demande de visa est une simple formalité qui a toutes les chances d’obtenir une réponse favorable, il n’existe pas, pour les ressortissant·es de nombreux pays africains, de visa touristique au sens où ce terme est vécu par un·e Européen·ne. Le visa Schengen de court séjour exige de prouver simultanément des ressources financières suffisantes, un emploi stable, des attaches familiales et patrimoniales solides, un billet aller-retour réservé et un hébergement confirmé. Par ailleurs, les taux de refus de visa par les ambassades des pays membres de l’UE situées en Afrique sont très élevés et ont considérablement augmenté ces dernières années. Un article publié sur le site Afrique XXI en avril 2025 et intitulé « Visa Schengen et discrimination » analyse la publication d’une étude :
« En 2022, 30 % des demandes africaines de visa Schengen ont été rejetées par l’UE, contre 18 % en 2014. Ce chiffre est nettement plus élevé que le taux de rejet global [en UE] de 17,5 %. Certaines des plus grandes économies africaines, notamment l’Algérie et le Nigeria, affichent des taux de rejet des demandes de visa Schengen compris entre 40 et 50 %. […] Le prix avancé pour le visa n’est jamais remboursé (90 euros), même en cas de refus. La chercheuse ajoute que les fins de non-recevoir sont rarement motivées et souvent adressées à la dernière minute, empêchant les demandeurs de se faire rembourser billet d’avion (aller-retour) et hébergement, deux des principales conditions exigées pour obtenir le sésame. »
Ces chiffres ne tiennent pas compte de la sélection invisible de toutes les personnes qui n’ont jamais pu constituer un dossier recevable. Ils ne permettent pas de prendre en compte toutes les demandes de visas qui n’aboutissent pas au vu de la difficulté que représente déjà le simple fait de déposer une demande (coût, nécessité d’obtenir une invitation, inexistence de visas touristiques…). Les taux de refus sont ceux d’une population déjà triée en amont par la précarité. Autrement dit, le vrai taux d’exclusion n’est pas mesurable.
En cas de refus, un recours est possible, dans un délai allant entre 15 et 30 jours selon le pays. Les frais dépendent fortement du pays membre de l’UE concerné et du type de recours (administratif ou contentieux). La procédure est en théorie gratuite pour la France et l’Espagne, par exemple, mais des frais substantiels peuvent s’appliquer dans d’autres pays, comme la Suisse, qui demande 200 CHF soit presque 217€ pour un recours. À ces coûts officiels s’ajoutent des frais difficilement quantifiables (honoraires d’avocat, frais de traduction, etc.)
Le « risque migratoire » comme critère d’évaluation
Dans le cadre du code communautaire des visas, les autorités consulaires disposent d’un large pouvoir pour évaluer l’intention de la personne demandeuse de visa de retourner dans son pays d’origine à l’issue de son séjour. Cette évaluation repose sur des preuves à fournir concernant la stabilité socio-économique, l’emploi, les moyens financiers, les propriétés, etc. En pratique, ce critère dit de « risque migratoire » fonctionne comme un filtre structurel qui pénalise les ressortissant·es des pays les plus pauvres, indépendamment de la solidité individuelle des dossiers présentés. Or, pour le chercheur Mehari Taddele Maru, spécialisé sur les questions de migration, ce système d’évaluation
« favorise potentiellement une discrimination basée sur la nationalité et des facteurs géographiques. Dans le régime des visas Schengen, la preuve de l’intention de retourner dans son pays d’origine est souvent liée au statut économique des demandeurs et à leur nationalité. Avec un concept aussi élastique, le régime des visas Schengen permet aux fonctionnaires de l’immigration des pays du Sud de filtrer les demandeurs de visa en fonction de leur situation économique et de leur pays d’origine. Or d’après mes recherches, rien ne permet d’affirmer qu’un taux de rejet plus élevé entraîne une diminution de la migration irrégulière ou des dépassements de durée de validité des visas. Les résultats mettent en évidence des politiques de visa qui affectent de manière disproportionnée les Africains cherchant à se rendre en Europe. »
La légitimité de ce critère d’évaluation est donc à remettre en question, non seulement pour son inefficacité quant à l’objectif recherché, mais pour son caractère structurellement discriminatoire et fondamentalement arbitraire et raciste.
La suite du rapport est disponible sur le site de Alarm Phone.
