Vers où mène la crise bolivienne ? Elections et reconfigurations politiques

, par MOLINA Fernando

Cet article est une courte synthèse, en français, d’un article paru en espagnol sur le site de Nueva Sociedad. L’article complet est disponible sur leur site.

Après la chute du gouvernement d’Evo Morales en octobre 2018 (voir notre zoom à ce sujet), son parti – le Mouvement vers le Socialisme (MAS) – a réussi à se réorganiser face au gouvernement intérimaire de Jeannine Añez. Les élections tant attendues approchant, la polarisation sociale et politique augmente.

A La Paz, deux femmes passent devant un grafiti qui dit "Evo Cabron". Crédit photo : Pierre Doyen (CC BY-NC-ND 2.0)

Un enjeu important des élections est la cristallisation de la position “anti-MAS” : dans la perspective commune d’éviter coûte que coûte le “retour du MAS”, plusieurs candidat·es de centre et de droite se disputent la légitimité d’incarner le mieux l’opposition et l’alternative. De fait, la haine des les élites traditionnelles du pays pour le MAS frise parfois l’hystérie collective, entre racisme, mépris de classe et ressentiment d’avoir été écartées des sphères du pouvoir politique.

Cela peut paraître paradoxal au vu du bilan des différents mandats de Morales : des indicateurs économiques très bons, une amélioration de la qualité de vie, et un réel processus de discussion collective sur la décolonisation du pays. Cependant, certaines erreurs du MAS expliquent sa chute : son “électoralisme” frisant l’autoritarisme ; son obsession pour la classe paysanne qui l’a souvent rendu sourd aux demandes des secteurs urbains ; sa corruption et bureaucratisation ; l’oscillation idéologique entre un pragmatisme forcené et un “national-stalinisme” et surtout, le culte de la personnalité d’Evo Morales, alimentant un certain narcissisme qui lui a fait parfois tourner le dos à la masse de ses électeur·rices. Résultat : une fragmentation du bloc social qui soutenait le président et le MAS, face à un parti devenu une machine électorale incapable de réveiller les passions populaires.

La haine anti-MAS n’a fait que grandir depuis la chute de Morales, ce qui s’est notamment reflété dans la répression féroce qui s’est abattue sur ses partisan·es après la prise de pouvoir du gouvernement intérimaire d’Añez. L’espace public a été submergé par la voix des héraults de la “révolution des petits bouts de ficelle” prenant l’ex-président comme punching-ball collectif. Pourtant (ou peut-être à cause de cela), depuis ce début d’année 2020, le MAS remonte progressivement en tête des intentions de vote : il semblerait que la classe populaire, travailleuse, les autochtones et autres précaires voient encore dans le MAS la seule voie possible pour éviter le retour définitif des élites traditionnelles au pouvoir.

La résilience politique du MAS semble être décidemment liée à un processus d’identification de classe et donc de race, ainsi que la perspective de récupérer le pouvoir en tant qu’élément de cohésion des militant·es. De même, la figure de Morales, bien que sujette à un culte de la personnalité, a permis d’unifier et d’articuler des secteurs sociaux qui auraient pu se retrouver en compétition pour la représentation de la “gauche” : le secteur ouvrier et paysan, autochtone et syndical (les organisations du “Pacte de l’Unité”) de David Choquehuanca ; les très nombreux groupuscules de la gauche traditionnelle avec le militant socialiste Luis Arce ; et le bloc des intellectuels néomarxistes, progressistes et pro-démocratie, associé à la figure de García Linera. Dans le parti, ces différents blocs luttent pour obtenir le plus d’influence auprès de Morales, non sans tensions et intrigues internes et/ou plus ou moins publiques. L’impartialité et la distance d’Evo Morales, le fait qu’il ne désavoue personne, a grandement joué dans la non-implosion du parti. Cependant, il semblerait que la stratégie électorale reste la priorité, et les fragilités internes et erreurs commises ne sont nulle part discutées pour être transformées.

Le MAS est-il en capacité de gagner les élections du 6 septembre ? Techniquement, oui. Le plus grand obstacle serait une unification de dernière minute de l’électorat anti-MAS derrière un·e unique candidat·e, ce qui n’est pas impossible. En cas de victoire, le MAS serait-il en capacité de gouverner ? L’opposition est violente, et la possibilité d’un coup d’Etat en cas de victoire du MAS n’est pas à exclure, comme nous l’apprend l’histoire bolivienne. Mais également, en cas de victoire, les transformations et réajustements internes nécessaires pour ne pas répéter les mêmes erreurs seraient plus difficiles à mettre en oeuvre.

Le panorama 2020-2025 est agité : le MAS rencontrerait l’opposition des élites et d’une partie de l’armée, des mobilisations des secteurs sociaux moyens, un Parlement divisé, un parti usé par les batailles internes, une pandémie et une des pires crises économiques que le pays ait connu. Mais le MAS a l’air décidé pour mener la bataille.

Lire l’article complet en espagnol sur le site de Nueva Sociedad

Commentaires

Note de l’éditeur : une récente décision du Tribunal Electoral Suprême a de nouveau changé la date des élections pour la repousser au 18 octobre. Cela a provoqué que divers secteurs sociaux menacent de nouvelles mobilisations pour obliger à revenir à la date initiale du 6 septembre, décidée par le Parlement.