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Dossier Colombie, une paix fragilisée par l’impunité

Une paix fragile

, par BIOFORCE

De 1982 à 2002, le gouvernement colombien avait tenté de nombreux pourparlers avec les groupes armés présents sur son territoire avec plus ou moins de réussite. La présidence d’Alvaro Uribe (2002-2010) a mené à une politique sécuritaire réussissant à faire baisser les taux d’homicide, les massacres et les enlèvements mais, en parallèle, a conduit à des violations massives des droits de l’Homme commises par les forces de l’ordre, à une activité soutenue des paramilitaires, à une hausse de la corruption et à l’accroissement des déplacements des populations civiles.

Ne plus faire de politique avec les armes, mais se lancer dans les élections. Photo : Andrés Gómez Tarazona, prise le 30 janvier 2017 (CC BY-NC-ND 2.0)

Les négociations de paix avaient pu débuter à partir de 2007 du fait de l’affaiblissement militaire et politique des FARC. La mort en 2008 de son fondateur et leader historique, Manuel Marulanda, ainsi que de plusieurs autres dirigeants, ont rendu le terrain plus propice à la pacification du pays. Côté gouvernemental, l’ancien ministre de la Défense du président Uribe, Juan Manuel Santos, devenu président en 2010, a pris le parti de ne pas imposer la paix par la force, pensant qu’il était vain d’éliminer les guérillas par la seule force.

Le soutien de la communauté internationale pour la paix

En 2012, une rencontre historique a eu lieu à Oslo en Norvège entre une délégation des FARC menée par le numéro 2 de l’organisation, Ivan Marquez, et une représentation du gouvernement colombien, menée par l’ancien vice-président de la République, Humberto de la Calle. Des pourparlers avaient déjà été organisés dans le passé mais cette rencontre marque une avancée car la communauté internationale s’est voulue médiatrice de la paix, à commencer par la Norvège et Cuba, pays garants de la pacification, ainsi le Venezuela et le Chili, pays accompagnateurs de la paix.

Après cette rencontre, les Nations unies, l’Organisation des États américains, l’Union des nations d’Amérique du Sud, et la Communauté des États d’Amérique latine et de la Caraïbe, l’Union européenne (UE) et le Saint-Siège ont rejoint les pourparlers. Par la suite, Cuba a obtenu le statut de médiateur, en la personne de Raúl Castro, et a été pays d’accueil des négociations. La Havane a offert son aide à la Colombie, désirant ainsi s’engager dans la voie de la normalisation de ses rapports avec plusieurs grands acteurs internationaux, dont l’UE et les États-Unis. Ce statut de négociateur lui a permis de consolider son statut d’acteur capital en Amérique latine.
L’Allemagne, l’Espagne et la France de François Hollande ont également approuvé ce dialogue de paix.

Barack Obama, alors président des Etats-Unis, et son gouvernement ont appuyé le processus de paix, non seulement en accompagnant les négociations mais également en promettant une aide substantielle de 450 millions de dollars. Le nouveau gouvernement de Donald Trump a dû suivre son prédécesseur afin de ne pas fragiliser les négociations de paix.

Sous la supervision de la communauté internationale, l’accord de paix, dit accord de la Havane, entre le gouvernement colombien et les FARC prévoit :

  • la fin des affrontements,
  • le désarmement des guérilleros sous l’égide des Nations unies, la sortie des guérilleros des zones de concentration,
  • une réparation morale et matérielle des victimes,
  • des sanctions contre les responsables de crimes graves,
  • un minimum de cinq sièges à la Chambre des députés, cinq sièges au Sénat pour les FARC,
  • la réforme agraire pour la répartition des terres,
  • l’accès au crédit et l’installation de services de base dans les zones de conflit
  • la fin des cultures illicites de coca dans les zones d’influence des FARC.

L’impunité des crimes paramilitaires

Depuis la fin janvier 2017, les quelque 7 000 combattants des FARC sont regroupés dans 26 « zones cantonales transitoires de normalisation » réparties sur l’ensemble du pays. Le Congrès colombien a voté, le 28 décembre 2016, la loi d’amnistie pour les guérilleros coupables de délits politiques. Cette loi permet de libérer, soit totalement, soit de manière conditionnelle, environ 4 000 prisonniers et facilite le dépôt des armes par les membres des FARC. L’ONU est en charge de la supervision de la remise de cet arsenal et le détruira après inventaire. Plus de 900 caches d’armes ont été signalées par les chefs des FARC et se trouvent pour la plupart dans la jungle ou dans les Andes.

Conformément à l’accord de paix signé en novembre 2016, seuls les magistrats colombiens pourront participer aux procès, les juges internationaux étant exclus. La réparation pour les victimes par les FARC sera une des questions clés de ces procès.
Le processus de paix est fortement judiciarisé en Colombie : le juge constitutionnel colombien, un juge pénal, un juge judiciaire, la Cour interaméricaine des Droits de l’Homme et la Cour pénale internationale participent à l’élaboration et l’application des accords de paix. Le gouvernement n’est donc pas libre de négocier la paix en raison de cette pression judiciaire nationale et internationale.

Malgré ce suivi judiciaire, les ex-guérilleros, y compris ceux ayant commis des crimes contre l’humanité, ne subiront pas de peines d’emprisonnement et peuvent participer à la vie politique du pays en tant que mouvement politique ; ainsi, le parti de la Force alternative révolutionnaire commune (FARC) s’est présenté aux élections législatives de mars 2018 avant de se retirer.

Deux tiers des violations des droits de l’Homme en Colombie ne sont pas commis par la guérilla mais par les forces de sécurité alliées à des groupes paramilitaires d’extrême droite. Ces groupes, sous prétexte de lutter contre les groupes rebelles, massacrent des paysans, assassinent des leaders populaires et des syndicalistes, font disparaître des opposants politiques, etc. De nombreuses communautés de paix désirent que des enquêtes soient menées pour démontrer l’implication de nombreuses entreprises dans les viols, tueries et disparitions de civils durant le conflit. Ces entreprises auraient payé des paramilitaires colombiens pour commettre ces exactions, assurer leur sécurité et se débarrasser des gêneurs. C’est le cas de la compagnie Chiquita dont aucun de ces dirigeants n’a été poursuivi, alors même qu’elle a admis avoir versé des millions de dollars à des groupes armés (notamment les FARC). En 2007, Chiquita avait plaidé coupable devant une cour fédérale américaine pour le financement illégal de paramilitaires colombiens mais, en contrepartie du paiement d’une amende de 25 millions de dollars, aucune poursuite criminelle n’a été menée, ni par la Colombie ni par les États-Unis où se trouvent les dirigeants de la compagnie. Au mois de mai 2017, une coalition d’organisations de défense des droits humains a demandé à la Cour pénale internationale (CPI) d’enquêter sur la complicité présumée des dirigeants de cette compagnie dans la perpétration de crimes contre l’humanité.

Un referendum impopulaire

Malgré le cessez-feu du 29 août 2016, l’accord de paix n’a pas été accepté par la majorité de la population. Le referendum populaire du 2 octobre 2016 a vu le « non » l’emporter à la question « Soutenez-vous l’accord final d’achèvement du conflit et de construction d’une paix stable et durable ? », avec 50,2 % des voix.
Dans les zones agricoles et rurales, là où les horreurs de la guerre ont été subies de plein fouet, le "oui" l’a emporté de manière écrasante. Par contre, dans les zones urbaines où les échos de la guerre étaient uniquement retransmis par les médias, diabolisant l’insurrection, les électeurs ont voté massivement pour le "non".
Le faible effort éducatif fait par le gouvernement colombien pour expliquer les accords et leurs conséquences positives pour le futur du pays explique en grande partie le résultat de ce vote.

En outre, l’Église catholique et les Églises évangélistes ont joué un rôle capital contre les accords, en brandissant la menace d’une désintégration de la "famille traditionnelle" ou le cheminement vers une "dictature homosexuelle", dû au fait que l’accord final utilisait le langage inclusif, qu’il incluait des mesures en faveur des populations et communautés les plus vulnérables et qu’il évoquait la question des droits LGBTI.

L’ancien président Alvaro Uribe (2002-2010), très conservateur, a été la figure politique de la campagne du non, tandis que le président actuel, Manuel Santos, a consacré son mandat aux négociations de paix et a obtenu pour cela le prix Nobel de la paix en 2016.
Le taux d’abstention important (proche de 63 %) peut notamment s’expliquer par l’ouragan Matthew et les fortes pluies qui ont touché le pays durant cette période, empêchant de nombreux électeurs de se rendre aux bureaux de vote.

La signature de la paix, après révision de l’accord, est intervenue le 24 novembre 2016 et n’a pas été soumise une nouvelle fois par referendum mais a été présentée au vote du Congrès, où le président Manuel Santos possède une large majorité.

La victoire du non montre l’existence d’une méfiance du public envers le processus de paix, ce qui a favorisé l’arrivée au pouvoir, lors de l’élection présidentielle de juin 2018, du conservateur Ivan Duque.

Autochtones et Afrocolombiens, premières victimes des conflits

Selon Amnesty international, malgré la signature de l’accord de paix, des déplacements de populations, des homicides et d’autres menaces affectent un grand nombre de la population du nord-ouest de la Colombie, prouvant que le conflit armé est loin d’être terminé.

Les populations les plus touchées sont les autochtones et les Afrocolombiens. Sur les 7,5 millions de déplacés, 73 % font partie de ces populations, alors même que les autochtones ne représentent que 1,5 % et les Afrocolombiens 17 % de la population colombienne. De nombreux Colombiens pensent que ces deux ethnies ne désirent pas la paix. Or ces populations sont confrontées à un conflit territorial plus ancien que l’émergence des revendications des FARC et de l’ELN.
Effectivement, ces territoires attisent des convoitises pour le contrôle des ressources minières, à la fois pour les FARC afin de financer leur mouvement, et pour les paramilitaires parce qu’ils sont payés pour déloger les gens afin de faciliter l’exploitation des ressources par de grandes entreprises.

La répartition des richesses des territoires où se trouvent les autochtones et les Afrocolombiens est donc une donnée importante pour la résolution du conflit. Ces deux groupes se sont unis pour leurs droits à travers des coalitions comme l’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC) et le National Afro - Colombian Peace Council (CONPA) et ont créé une commission interethnique pour la paix. Avec des territoires souvent abandonnés par l’État, les autochtones et les Afrocolombiens restent assez méfiants vis-à-vis du dialogue avec le gouvernement, notamment parce que les groupes paramilitaires proches de l’État colombien sont ceux qui ont commis une majorité des exactions et violé les droits de ces populations.

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