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Tunisie : les journalistes s’inquiètent d’un retour de l’État policier

, par BLAISE Lilia

Un syndicaliste de la police qui appelle à « violer les journalistes », des demandes d’autorisation arbitraires, des agressions verbales et physiques… Les journalistes et les ONG s’inquiètent des pressions croissantes sur la liberté de la presse.

Les journalistes tunisiens ont manifesté pour la défense de leurs libertés, à Tunis, le 2 février
Crédits : Lilia Blaise/MEE

Depuis que le président Béji Caïd Essebsi a accusé les journalistes étrangers d’avoir « souillé l’image de la Tunisie » lors de leur couverture des manifestations contre la hausse des prix au début du mois, les journalistes tunisiens et les correspondants étrangers se disent inquiets face aux pressions exercées sur eux.
Après l’interrogatoire de deux journalistes français, Michel Picard, de Radio France Internationale (RFI) en marge de la visite de Béji Caïd Essebsi à Hay Ettadhamen le 14 janvier, et celui de Mathieu Galtier, de Libération par la police après un reportage dans la ville de Tebourba, de nombreux journalistes tunisiens ont aussi pris la parole pour dénoncer des problèmes dans l’exercice de leur travail. Et les déclarations politiques et sécuritaires ont empiré la situation.

«  En Tunisie, je mets au défi qui que ce soit qui pense que notre presse n’est pas libre, elle est justement trop libre. On ne l’est jamais trop, mais nous respectons le droit de manifester », a tenté de se défendre le président tunisien lors de la visite du président français Emmanuel Macron.
Quant au ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem, auditionné sur un bilan sécuritaire par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le 29 janvier, il a laissé entendre que certains journalistes étaient sur écoute.

Deux jours plus tard, le porte-parole du syndicat des forces de sécurité de Sfax (à 270 km de Tunis) a insulté les journalistes dans des statuts Facebook et en a même appelé les policiers à « violer les journalistes ». Il a depuis effacé ces statuts, archivés par le chroniqueur radio Haythem el-Mekki. Le ministère public de Sfax a ordonné une instruction judiciaire à l’encore du syndicaliste.

Pour ne rien arranger, c’est dans ce contexte tendu qu’une possible relance de l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) a été annoncée par un des conseillers de la présidence, réveillant pour les journalistes de bien mauvais souvenirs – l’ATCE servait en effet d’organe de propagande au régime de Ben Ali.

Une journée de colère

Après plusieurs communiqués du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et une lettre adressée à la présidence pour dénoncer ces problèmes, une « journée de colère » a été organisée vendredi 2 février, au cours de laquelle tous les journalistes ont porté le brassard rouge en guise de protestation.

« Après une période de trêve d’un an et demi, on risque d’être ramenés en arrière. Le SNJT a répertorié près de 140 agressions envers les journalistes entre mars et décembre 2017, et treize rien qu’au moins de janvier, verbales et physiques, et souvent de la part de la police », affirme Zied Dabbar, journaliste et membre du bureau exécutif du SNJT.
« Sur le terrain, la police nous demande de plus en plus de donner les sujets de nos reportages, ce que nous ne sommes pas du tout obligés de faire », témoigne Khalil Zarrouk, 30 ans, journaliste pour une émission d’enquête de la chaîne de télévision Al Hiwar Ettounsi.

Lors de sa dernière enquête à Sousse, à une centaine de kilomètres de Tunis, le journaliste est interpellé avec son caméraman alors qu’ils filment dans la rue.
« Le policier m’a demandé à plusieurs reprises une autorisation alors que normalement, il n’y a besoin d’autorisation que pour filmer des bâtiments sécuritaires, des institutions publiques ou relevant de l’armée. Ensuite, il m’a demandé plusieurs fois mon sujet, et nous a emmenés au poste pour poser plus de questions », raconte Khalil. « Là, on m’a confisqué mon téléphone et on m’a dit que je n’avais pas le droit d’appeler ma rédaction. Ça s’est finalement résolu à l’amiable, après des discussions avec le chef du commissariat, mais que l’on insiste sur le fait de vouloir connaître nos sujets est inquiétant.  »

Même scénario pour Ala Zaatour, journaliste pour la chaîne de télévision Al Araby TV qui, en reportage dans le sud tunisien à Matmata, se fait harceler dès son arrivée à l’hôtel. « Je venais à peine de m’enregistrer que j’ai été appelé à la réception. Le chef de police du district me demande alors ce que je fais ici et quel est le sujet de mon reportage. Ils savaient que des journalistes étaient sur place », témoigne-t-il.

Des problèmes de longue date

Ce genre de pressions de la part de la police sur les journalistes n’est pas récente. Depuis la venue en 2016 d’un journaliste israélien en Tunisie sous couvert d’un passeport allemand – il avait fait un reportage sur l’assassinat de Mohamed Zouari, un ingénieur tunisien membre du Hamas – les policiers sont devenus plus méfiants.
Les journalistes sont nombreux à relever que la majorité des policiers « ne connaissent pas les procédures » ou « tentent des intimidations en demandant des autorisations là où la présentation d’une carte de presse doit suffire ».

Les correspondants étrangers qui possèdent une carte de presse octroyée par l’ancienne ATCE (après une enquête préalable du ministère de l’Intérieur), par ailleurs souvent non reconnue par les forces de l’ordre sur le terrain, font le même constat.
Pour d’autres journalistes, la dégradation de la situation entre les deux corporations est aussi liée au projet de loi relatif à la répression des atteintes contre les forces armées, supposé assurer davantage de protection aux forces de police.

Mais dans ses articles 4 et 5, elle punit sévèrement quiconque publie quelque chose relevant de la « sûreté nationale », sans préciser ce que le terme englobe. Et l’article 7 renforce les contraintes à l’encontre des journalistes, notamment pour filmer des édifices sécuritaires ou militaires.
Pour Amna Guellali, directrice du bureau de Human Rights Watch (HRW) en Tunisie, présente lors du vendredi de colère, il n’y a pas de doute sur le fait que certaines pressions sont « voulues » et non pas le fruit d’une méconnaissance des textes. « On a dépassé les cas où les forces de l’ordre pouvaient parfois faire de l’excès de zèle en contrôlant de manière improvisée un journaliste. Le discours politique le montre, il y a un réel mépris à la fois envers le travail des journalistes et celui des bloggeurs qui sont souvent arrêtés et jugés pour des statuts Facebook », dénonce-t-elle.
Le risque pour les journalistes, lorsqu’ils ont recours à la justice pour dénoncer les violences ou les intimidations policières, est de passer du statut de victimes à celui d’accusés. En juillet 2017, HRW dénonçait déjà dans un communiqué comment certains journalistes et bloggeurs, en portant plainte contre des brutalités policières, se retrouvaient accusés d’outrage à un fonctionnaire public.

En Tunisie, les droits des journalistes sont légiférés par les décrets-lois 115 et 116 sur la liberté de la presse. L’article 11 du décret 115 explicite d’ailleurs les droits du journaliste et le secret des sources. Si un journaliste est interrogé pour donner ses sources, le coupable peut aussi être puni pour outrage. Dans les faits, il n’existe aucun cas de jurisprudence dans la loi tunisienne où les journalistes ont obtenu gain de cause.

Vendredi 2 février, un représentant de la présidence de la République est allé rencontrer le président du SNJT et a reçu les doléances des correspondants étrangers. Mais de nombreux journalistes attendent aussi une prise de position ou des excuses publiques du ministère de l’Intérieur.

Amnesty International s’est aussi exprimée sur le sujet vendredi en demandant à ce que les attaques contre la liberté d’expression cessent.

Cet article a été publié sur le site de Middle East Eye, le 5 février 2018.

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