Traduire et transformer : la traduction dans la construction du féminisme internationaliste

, par Capire , SCATOLA, Aline

La traduction peut être un outil à la fois d’oppression et de résistance. Le colonialisme a toujours exploité des sujets marginalisés, comme traducteurs et interprètes, à ses propres fins. Sur le territoire qui allait devenir le Brésil, à partir du XVIe siècle, les Européens ont envoyé des exilés portugais (condamnés pour crimes) parmi les communautés autochtones pour apprendre leurs langues et servir ensuite d’interprètes et de médiateurs au service des intérêts des autorités envahissantes. Ils ont également enlevé des gens autochtones – dont beaucoup de femmes – et les ont emmenées dans des pays européens pour apprendre les langues et les coutumes des envahisseurs afin de les aider dans leurs offensives colonisatrices. Dans une autre forme de domination politique, les Jésuites portugais ont appris la langue tupi pour traduire des textes religieux et catéchiser les non-chrétiens.[1] Ces stratégies ont été utilisées non seulement ici, mais dans de nombreux autres territoires colonisés.

Ce mouvement de traduire principalement des langues du colonisateur vers les langues des populations violées et usurpées a pour effet de renforcer la hiérarchie entre ce qui mérite d’être connu et ce qui devrait être oublié, entre les visions du monde qui devraient être diffusées et celles qui devraient être ignorées – et, par conséquent, entre les corps et les personnes qui sont légitimés et qui peuvent être subjugués. À ce jour, cette dynamique traverse les productions culturelles et idéologiques, alimentant des canons formés, dans leur écrasante majorité, par des hommes blancs issus des élites intellectuelles et économiques du Nord global. Historiquement et à ce jour, ce qui vaut la peine d’être lu, relu, traduit et réglé comme canon se limite à ce que les détenteurs du pouvoir et les détenteurs des moyens de production culturelle (éditeurs, producteurs et distributeurs) décident comme étant important.

D’autre part, la traduction est aussi un outil qui traverse inévitablement l’articulation de sujets politiques entre différents territoires linguistiques dans les processus de résistance. Que ce soit dans les rencontres internationales, dans les médias contre-hégémoniques, dans la diffusion de textes et de matériels politiques ou dans les mobilisations, c’est avec le soutien de la traduction (et de l’interprétation – c’est-à-dire, de la « traduction orale ») que les acteurs organisés autour d’agendas communs sont en mesure de donner une visibilité internationale à leurs luttes, de permettre le dialogue et la formulation d’une grammaire politique partagée, de promouvoir les efforts de solidarité, de partager des informations, des élaborations et des expériences de lutte, de confronter le récit hégémonique, de faire des dénonciations et de renforcer l’incidence politique au niveau international.

Au 20ème siècle, la traduction de textes étrangers a contribué au nationalisme militant des mouvements anticoloniaux – entre 1955 et 1980, l’auteur le plus traduit au monde était Lénine.[2] Ces dernières années, des mouvements tels que la Marche Mondiale des Femmes et Via Campesina sont des exemples d’organisations qui se renforcent parmi de nombreuses voix et de nombreuses langues, élaborant des stratégies politiques entre les peuples et les mouvements du monde entier pour faire face à des luttes communes contre le capitalisme, le patriarcat et le racisme dans ses différentes manifestations.

Pour remplir ce rôle, la traduction ne peut être comprise uniquement comme la transposition d’un discours d’une langue à une autre, en ignorant les relations complexes qui s’établissent, non seulement entre les langues, mais au sein d’un même système politico-linguistique-culturel. Toute la production de la parole est idéologiquement chargée. Les rapports de force, les asymétries, les répertoires et les accumulations traversent la langue même parmi les personnes qui parlent la même langue.[3] Cette tension gagne d’autres dimensions complexes lorsque l’interaction a lieu entre les langues, et plus encore entre les langues hégémoniques et non hégémoniques, les sujets en position de pouvoir et les sujets marginalisés. D’où l’importance d’une prise de conscience du processus de traduction, depuis les textes choisis pour être traduits, d’où ils viennent, dans quels buts, jusqu’aux effets des différents choix discursifs. Il faut comprendre la traduction comme une pratique – éthique et politique – qui recontextualise le discours, consciente de ces tensions, mais aussi de ses potentialités.

Traduction indirecte

Un aspect rend le défi de la traduction encore plus sensible : lorsque l’on n’a pas accès au texte ou au discours oral dans la langue dans laquelle il a été écrit ou dit, mais uniquement à travers du matériel déjà traduit – par exemple, un texte traduit de l’arabe au portugais à partir de sa version anglaise. C’est ce qu’on appelle la traduction indirecte.

Il existe une opinion commune selon laquelle la traduction indirecte est moins importante, plus inexacte et insuffisante et devrait donc être évitée à tout prix. Cependant, ce point de vue ignore que la traduction indirecte peut souvent être une stratégie pour faire face au vide d’accès aux voix et aux élaborations non hégémoniques. En permettant l’échange entre les peuples et les cultures dans le sens global Sud-Sud, par exemple, la traduction indirecte peut contribuer à inverser la logique unilatérale de la traduction colonialiste, qui s’intéresse à faire passer les visions du monde d’une culture hégémonique à une culture subalterne. C’est avec le soutien de la traduction, souvent indirecte, que l’on peut accéder et construire d’autres dialogues à l’intérieur et à l’extérieur des routes historiques de l’esclavage et du colonialisme.

Capire

En tant que traductrice pour le portail Capire, je passe maintenant à une brève réflexion sur une expérience du féminisme internationaliste du point de vue de la pratique de la traduction. Le projet est né avec le besoin intrinsèque de la traduction indirecte, puisque son équipe a le portugais brésilien comme langue de base de la communication et du travail aujourd’hui. Les contenus, provenant de femmes qui vivent et qui travaillent avec la politique dans toutes les régions du monde, sont publiés simultanément dans au moins quatre langues.

Avec des ressources et un temps limités, il ne serait pas possible d’avoir une équipe disponible pour couvrir toutes les directions et paires de langues pour toutes les langues des territoires avec lesquels Capire dialogue. Par exemple, dans une entrevue menée en anglais, au moins trois traductrices seraient tenues de travailler de cette langue vers l’espagnol, le français et le portugais. Pour un contenu en turc, quatre de plus. Pour un autre en coréen ou en arabe, encore d’autres quatre traductrices pour chaque langue. Dans les projets que nous appelons affectueusement la « Tour de Babel », où les matériaux peuvent avoir des extraits originaux dans les quatre langues de travail du Capire (ou plus), combien de traductrices féministes seraient nécessaires pour permettre la publication sans passer par la traduction indirecte ?

Ce n’est qu’avec le soutien de la traduction indirecte, par exemple, que nous avons eu l’occasion de reconnaître le rôle des paysannes en Corée du Sud. L’interview, menée par l’équipe brésilienne, a eu l’interprétation d’une militante de Via Campesina, entre coréen et espagnol. Sans la ressource de la traduction indirecte, nous n’aurions pas accès à la production poétique d’Al Khadra, qui a créé oralement des poèmes en hassani pour la défense de l’autodétermination du peuple sahraoui. Une partie de sa production a été transcrite en arabe et a atteint les langues occidentales via une traduction en anglais, une langue qui a servi de base à nos traductions chez Capire. Combien de personnes seraient capables de traduire directement du hassani vers portugais, par exemple ?

C’est aussi à partir de la triangulation entre les langues que se renforcent les échanges d’expériences de lutte avec les femmes arabes. La publication de textes initialement produits en arabe ou traduits en arabe n’est possible que grâce à la relation entre auteures, traductrices et éditrices, guidées par le souci de la langue elle-même, mais aussi du vocabulaire politique féministe.

Comprendre cette pratique de manière collective nous aide à faire face aux défis de la traduction indirecte, attentives à comprendre le contexte du texte « original » même lorsqu’il ne s’agit pas de notre langue de travail et, en même temps, à réfléchir aux implications de le recontextualiser dans une autre langue.

La traduction indirecte peut et doit être éthique, responsable, prudente et consciente des conséquences qu’elle peut produire, mais ne doit jamais devenir un obstacle à la production de nouvelles formes de partager les savoirs, les visions du monde, les expériences, les voix, les projets mondiaux, les stratégies politiques, les liens affectifs et imaginaires.

Même ce qui est original et ce qui est dérivé est ouvert à la réflexion. Les études féministes sur la traduction remettent en question depuis des décennies la dichotomie de la primauté de l’original, comprise comme masculine, active, positive, pure et fidèle, par rapport à la traduction, traitée comme féminine, passive, négative, impure et infidèle. Il existe des métaphores hétéropatriarcales qui produisent et reproduisent cet imaginaire dans des expressions telles que « belles infidèles » et « traduction, trahison », une rhétorique qui sexualise et féminise la traduction, dans une opposition qui fait écho à celle entre travail productif (le texte original) et reproductif (le texte traduit).[4]

D’autres métaphores comprennent la traduction comme un pont, un lieu entre les cultures, une médiation, un outil possible pour la communication interlinguistique et interculturelle. Mais il est toujours possible de positionner la traductrice dans un système plus large qui englobe les deux (ou plusieurs) langues et cultures, et non un lieu « entre » elles.[5] La traductrice n’est pas une agente extérieure, détachée, uniquement au service de la fidélité ou de l’intermédiation. Elle n’est pas non plus un réceptacle pour transposer des discours. Dans l’acte de traduire, on devient à la fois lectrice de l’original, productrice de la traduction et articulatrice du processus par lequel elle rend cela possible.

La traduction indirecte assure la continuité de ce chemin tortueux lorsque les voies directes sont obstruées par les obstacles de la marginalisation linguistique. Produite collectivement, elle amplifie ce système, triangule entre les langues, franchit les barrières et perce les blocages. Même si dans le processus elle part avec un pied cassé, elle part vivante et meurt une autre fois dans un espace auparavant inhabité.

Les langues d’origine européenne, lorsqu’elles sont résignées par leurs locuteurs et locutrices dans les territoires colonisés au cours des siècles, cessent d’être l’exclusivité du colonisateur, réappropriées et transformées avec des formes, des rythmes, des traditions et des références différents.[6] L’espagnol parlé par les femmes de Cuba, le portugais parlé en Mozambique et le français de Côte d’Ivoire ne sont pas les mêmes que ceux parlés dans les pays qui ont colonisé ces territoires. Malgré tout, ces relations linguistiques connaissent des tensions : la militante féministe mozambicaine Nzira Deus, par exemple, souligne dans cet article le problème de l’utilisation exclusive du portugais dans les espaces de décision publique dans les communautés du Mozambique, où de nombreuses femmes ne parlent pas la langue du colonisateur. Cela nous amène à réfléchir à la façon dont ces espaces officiels les excluent pour ne pas avoir d’outils de traduction, d’interprétation et de lien avec les habitants les territoires. Cela démontre également l’importance d’avoir des personnes clés dans les territoires, des militantes populaires qui ne laissent personne de côté et aident à comprendre même ceux et celles qui ne parlent pas la langue officielle du pays.

Un projet de traduction dans le cadre d’un projet politique féministe anticapitaliste et antiraciste ne peut être limité par des vues colonisées sur ce qu’est un idéal dans un texte ou une langue. Il ne devrait pas non plus être basé sur une hiérarchie monolithique de la qualité du texte dans laquelle la première écriture est « l’original pur », la traduction dans une deuxième langue est « infidèle » et les traductions indirectes sont des sous-produits encore plus précaires. Décider quoi et qui traduire, dans quelles langues, avec quels choix discursifs, dans quelles conditions, à quelles fins et à partir de quels principes – tout cela fait partie de la politique de la traduction qui peut servir d’outil pour affronter le capitalisme néolibéral mondial, l’impérialisme et l’hétéropatriarcat raciste et classiste. C’est dans cette perspective que nous développons la pratique de la traduction chez Capire.

[1] Les chercheurs Dennys Silva-Reis et Marcos Bagno discutent de cette histoire dans Les interprètes et la formation du Brésil : les quatre premiers siècles d’une histoire oubliée [Os intérpretes e a formação do Brasil : Os quatro primeiros séculos de uma história esquecida].

[2] Statistiques de l’UNESCO, comme indiqué par le théoricien de la traduction Lawrence Venuti dans sons oeuvre Les scandales de traduction [The scandals of translation].

[3] Lawrence Venuti discute de cette question dans L’invisibilité du traducteur [The Translator’s Invisibility].

[4] La chercheuse Lori Chamberlain discute du sujet dans l’article Le genre et la métaphysique de la traduction [Gender and the Metaphorics of Translation].

[5]Cette élaboration est soutenue par la chercheuse Maria Tymoczkodans son texte Idéologie et position du traducteur : en quel sens le traducteur est-il situé dans le « entre »(lieu) ?.

[6]La traductrice et théoricienne Denise Carrascosa développe cette réflexion dans Traduire dans l’Atlantique Noir – pour une pratique théorique et politique de la traduction parmi les littératures afro-diasporiques [Traduzindo no Atlântico Negro – por uma práxis teórico-política de tradução entre literaturas afrodiaspóricas].

Lire l’article original sur le site Capire

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Aline Scátola a une formation en journalisme et littérature et est traductrice depuis plus de dix ans au Brésil. Au cours des dernières années, elle travaille comme traductrice auprès d’organisations et de mouvements populaires et contribue à Capire depuis la création du portail, en 2021.
Cet article a été publié le 26 août 2022 par Capire.

Cet article a été publié le 26 août 2022 sur le site Capire.