Pour une information et un Internet libres : journalistes indépendants, médias associatifs, hacktivistes s’engagent

Les articles

Situation de la radio communautaire en Afrique en 2014 : état des lieux et perspectives

, par BATHILY Alimana

Cet article a été publié en 2014 dans le numéro 11 la collection Passerelle "Pour une information et un Internet libres : journalistes indépendants, médias associatifs et hacktivistes s’engagent".

I - Historique : l’avènement de la radio communautaire et la lutte pour la démocratie.

La radio communautaire est apparue en Afrique à la suite des luttes populaires contre les régimes de partis uniques, de dictatures militaires et d’apartheid enclenchées au début des années 1990 et qui ont abouti dans la plupart des pays à la « libéralisation des ondes ».

Des cadres juridiques et réglementaires mettant fin au monopole de l’Etat sur les ondes qui était partout en vigueur jusque -là commencent à être mis en place dès les années 1995 dans plusieurs pays, notamment en Afrique du Sud, au Mali et au Sénégal.

Apparaissent alors dans le paysage radiophonique africain, des « radios internationales », des « radios privées commerciales » et des « radios communautaires » ou « radios associatives » à côté des « radios d’Etat » qui se veulent désormais « radios de service public » même si, en réalité dans la plupart des pays, ni leur fonctionnement ni leurs contenus ne changent vraiement.

II – Le paysage actuel de la radio communautaire 

Selon la définition formulée par la Charte africaine de la radiodiffusion adoptée à l’issue du séminaire organisée par l’UNESCO du 3 au 5 mai 2001 à Windhoek, en Namibie, avec la participation d’organisations africaines et internationales d’appui aux médias [1], « la radio communautaire est un type de radiodiffusion pour, par et au service de la communauté ; sa propriété et sa gestion sont représentatives de cette communauté ; elle est à but non lucratif et à pour objet le développement social ».

Cette définition, proposée par la Charte Africaine de la Radiodiffusion qui fait référence à la fois à la propriété communautaire de la radio, à la participation de la communauté dans son fonctionnement, à la mission d’assurer l’accès de la communauté à l’information et à la culture et au but non lucratif de l’exploitation de la radio, n’a été reprise que par les législations des pays anglophones [2].

Radio Jamana, Mali. La Coopérative Culturelle Multimédia Jamana a aujourd’hui son propre réseau de radios de proximité @Robin Taylor

Si les législations des pays francophones sont moins précises, faisant tantôt référence à la « radio communautaire », tantôt à la « radio associative », tantôt à la « radio de proximité » ou encore à la « radio rurale », elles reprennent pourtant les caractéristiques qui nous semblent essentielles : d’une part, la mission d’assurer l’accès d’une communauté spécifique à l’information et à la culture et, d’autre part, le caractère non lucratif de cette prestation [3].

Autre caractéristique à laquelle toutes les législations font référence en relation à ce type de radio : la production de contenus originaux en rapport avec les besoins de leurs auditoires et à la culture locale.

La législation malienne requiert par exemple que la « production locale » représente au moins 70% des émissions diffusées par la radio communautaire. Dans les faits, au Sénégal, 75% de la production des radios communautaires est en langues locales, sur ldes sujets d’intérêt local. Au Niger, ce pourcentage s’élève même à 90% [4].

Les radios communautaires ou associatives africaines sont des radios urbaines, périurbaines ou rurales qui relèvent d’associations, d’organisations non -gouvernementales ou d’organisations de base de jeunes ou de femmes, de paysans ou d’éleveurs ou encore de groupes ethniques ou culturelles spécifiques.

Il n’y a pas encore eu, à notre connaissance, unde recensement exhaustif à l’échelle continentale de ce type de radios.

Cependant, on sait par exemple que 1079 « radios de proximité », confessionnelles et non confessionnelles opèrent en République démocratique du Congo [5], plus de 200 au Mali, 115 en Afrique du Sud, 108 au Niger, 65 au Sénégal, 60 en Côte d’Ivoire.

A notre connaissance, sur les 54 pays de l’Afrique, seuls 20 n’abritent pas de radios communautaires (Algérie, Angola, Botswana, Congo, Djibouti, Egypte, Gabon, Guinée équatoriale, Lesotho, Lybie, Maroc, Maurice, Mauritanie, Nigeria, République sahraouie, Sao Tomé, Seychelles, Soudan, Swaziland et Zimbabwe).

Le nombre total de radios communautaires réparties dans 34 pays devrait se situer entre 2000 et 3000.

III - Les bonnes pratiques des radios communautaires

Alors que la radio était perçue jusque-là comme cette « sourde qui parle à des muets » [6], l’avènement de la radio communautaire a permis non seulement aux gens ordinaires d’avoir accès à une source d’information et de divertissement dans leur langue selon leurs normes culturelles, mais aussi de faire entendre leur voix.

« La radio a changé nos vies. Avec elle, nous avons le sentiment de faire partie du Mali. Avant, nous écoutions les radios de Côte d’Ivoire. À présent, nous pouvons nous tenir au courant de ce qui se passe ici. Nous obtenons des informations sur l’industrie cotonnière. Nous pouvons faire passer des annonces à la radio pour informer les membres de notre famille des faits importants. Nous pouvons écouter la musique de notre village… » explique un auditeur de Radio Benso de Kolondieba, un village de cultivateurs de coton dans la zone sud du Mali [7].

En plus de permettre à des millions d’Africains pauvres et, jusque-là marginalisés, de jouir de leur droit à l’expression et à l’information, la radio communautaire a également permis de contribuer au rétablissement de la paix et de prévenir des conflits, de faire participer des populations pauvres et analphabètes à la gouvernance ainsi qu’à l’entreprise de développement.

Ainsi Radio Life à Zorzor dans le comté de Lofa, au Liberia, dans une région dont 95% de la population est constituée de déplacés de la guerre civile, aura contribué grandement, selon de nombreux témoignages (dont celui du commissaire de police), à rétablir la paix en diffusant les tensions très vives qui existaient entre les ethnies mandingue et lorma [8].

De même, selon le témoignage de M. Boniface Ojok de l’organisation Justice et Réconciliation, c’est la radio communautaire Gulu FM basé à Gulu dans le Nord de l’Ouganda, une région qui a subi pendant des années les atrocités de la secte Lord Resistance Army (l’Armée de Résistance du Seigneur), qui avec son émission “Dwog cen paco” (Rentrez à la maison) « est arrivé à encourager les rebelles à sortir du maquis ». Cette émission a même diffusé des témoignages comme celui de cet enfant soldat, Oryema.

« Cela ne me faisait rien de tuer…Il a fallu que je me mette à écouter Radio Mega..J’ai alors entendu à la radio parler des maisons que nous incendions. Je me suis alors mis à réfléchir et à me demander si cette guerre était normale. Puis je me suis mis à me demander s’il n’y avait pas mieux à faire que de rester dans le maquis… ».

La radio communautaire a également beaucoup contribué à la réussite des programmes de santé publique.

Dans les années 2004-2005, une émission sur la santé et sur l’assainissement produite et diffusée par les radios communautaires Breeze FM et Radio Chikaya, à Lundazi, en Zambie, intitulée « Kumuzi Kwathu » (« Dans notre village ») et qui touchait 600 000 auditeurs dans la province orientale, aurait contribué à des changements de comportements en matière de VIH/SIDA et de santé dans le domaine de la reproduction notamment.

D’après John Mphanza, président de l’organisation communautaire de base Feni Development Committee du village de Nthobimbi dans le district de Chipata, « ’Notre Village » a introduit des changements de comportements en matière de VIH/SIDA (...)Beaucoup de gens qui pensaient que l’épidémie relevait de la sorcellerie comprennent maintenant qu’il s’agit bien d’une maladie… Même des personnes âgées font appel maintenant de manière volontaire au dépistage et aux conseils de prévention pour éviter l’infection ».

En matière de santé de la reproduction, l’émission organisait des plateaux permettant des échanges entre des professionnels et des responsables communautaires de santé pour discuter des problèmes et des attentes des populations locales. 

« Les accoucheuses traditionnelles prennent plus de précautions à présent parce qu’elles ont appris par la radio des pratiques qui permettent d’éviter les infections à l’accouchement » selon Jessie Tambo, une villageoise formée comme accoucheuse [9].

La radio communautaire a aussi fait la preuve de son efficacité en tant qu’instrument qui facilite la gouvernance locale et permet aux populations locales de rendre compte de leur mandat.

Ainsi la radio communautaire Simli, dans le Nord Ghana, diffusait une émission interactive sur les politiques et initiatives du gouvernement qui permet de recueillir les questions et commentaires des auditeurs.

Ce dont se réjouissait Aishatu, une femme leader communautaire : « Nous pouvons maintenant nous entretenir avec nos députés à travers la radio. Nous savons maintenant qu’ils sont là pour le développement, ils ne peuvent plus tricher et doivent nous apporter le développement. Auparavant, ils allaient à Accra et oubliaient que nous avions voté pour eux. Mais à présent, Radio Simli les interpelle et les rapproche de nous » [10].

IV - Obstacles et contraintes de la radio communautaire en Afrique

Malgré les remarquables succès dont nous avons tenté de donner un aperçu dans ce qui précède, le projet de la radio communautaire en Afrique a souvent connu des échecs et est confronté à de graves contraintes
qui sont dus notamment :

  • Au fait que la radio communautaire est trop souvent, en réalité, une entreprise individuelle ou émanant d’un petit groupe, ne laissant aucune place à la participation de la communauté, servant à la promotion d’une personnalité ou même inféodée à un parti politique, si ce n’est à un groupe religieux.
  • A la participation non paritaire des femmes : au Niger et au Sénégal, pourtant parmi les pays plus avancés en la matière, les femmes représentent 39,6% de l’ensemble du personnel mais seulement 10% du personnel de direction [11]. En outre, la participation des femmes dans les émissions et la représentation des femmes comme sources d’information restent très faibles.
  • A l’environnement juridique et réglementaire qui instaure une allocation inéquitable des fréquences au détriment des radios communautaires, qui leur impose des tarifs élevés ou bien une régulation restrictive de leurs contenus. Ainsi, alors que la Charte de la radiodiffusion recommande une répartition équitable en tiers secteurs entre celui du service public, celui du secteur privé commercial et celui de la radio communautaire, les législations dans plusieurs pays limitent encore, en réalité, les fréquences allouées à ce dernier [12].

Au Ghana par exemple, la National Communication Authority (N.C.A) a attribué, de 1996 à 2013, 316 fréquences à des radios dont 12 seulement pour des radios communautaires.

Dans d’autres pays, c’est le coût d’acquisition de la fréquence qui est rédhibitoire : en République démocratique du Congo (RDC), la demande d’attribution doit être accompagnée de 15 000 dollars US, en Uganda et au Burkina Faso, la redevance annuelle s’élève à 1200 dollars US.

Dans d’autres pays, en Côte d’Ivoire et au Sénégal notamment, c’est la régulation relative aux contenus qui constitue une contrainte majeure en ce qu’elle stipule que « la radio communautaire ne peut diffuser des informations, messages ou débats à caractère politique » [13].

  • Le faible accès de la radio communautaire aux Tics constitue une autre contrainte majeure.
    Si 65% des radios communautaires, y compris celles en milieu rural, sont équipées de téléphone portable [14], 31,5% ne sont pas connectées à l’Internet et 33,6% ne possèdent même pas d’ordinateur [15].
  • Mentionnons enfin, au titre des contraintes, l’environnement économique qui rend souvent la viabilité économique et technique des radios communautaires précaire.
Panneau de Radio Justice, au Ghana. @Ghana Decides

Celle-ci dépend en effet des contributions cumulées de la communauté (sous forme de travail volontaire non rémunéré et de contributions financières), de la publicité et du sponsoring provenant d’entreprises installées dans la communauté, de l’appui du gouvernement et de celui de la communauté internationale et des bailleurs de fonds [16].

Or, bien souvent du fait d’un manque d’ancrage communautaire, la radio ne peut bénéficier d’une contribution significative de la communauté.
Ceci, combiné à une trop grande dépendance des bailleurs de fonds, à un manque de capacités à générer des revenus par la publicité et le sponsoring et à une contribution insuffisante des gouvernements [17], explique pourquoi les émissions de beaucoup de radios communautaires sont inspirées par les ONG internationales et ne répondent pas en réalité aux besoins de la communauté, tout en étant souvent incapables de prendre en charge leur fonctionnement à long terme.

Aussi est-il nécessaire de mettre en œuvre un véritable programme de refondation de la radio communautaire en Afrique. Un tel programme consistera notamment à :

  • assurer un véritable ancrage des radios communautaires au sein de leurs communautés en assurant la participation des représentants de la communauté
  • assurer la participation des femmes à tous les niveaux tout en faisant entendre leur voix dans les émissions, en faisant adopter par l’Assemblée générale de l’association mère de la radio communautaire et par son comité de gestion la règle de la parité dans toutes les instances et dans les émissions former le personnel de gestion de la radio communautaire aux techniques de marketing et de mobilisation de fonds mettre en œuvre un vigoureux plaidoyer en direction des Etats pour la mise en place d’un mécanisme d’appui et de financement qui serait indépendant du gouvernement et des milieux financiers et géré de manière transparente à l’image du Media Development and Diversity Agency (MDDA) d’Afrique du Sud18. Un tel mécanisme devrait être alimenté de manière conséquente à la fois par des contributions provenant du budget national, des recettes des opérateurs des télécommunications recueillies par les organes de régulations et par les financements des « bailleurs de fonds.

Une telle refondation permettra à la radio communautaire de continuer à contribuer au développement social, économique et culturel de l’Afrique.

Bibliographie :

  • Alhassan Andani Seidu Al-hassan and Abdulai Abdul-Malik. The Role of Community Radio in livelihood Improvement : the case of Simli Radio,The Journal of Field Action Report, Vol 5, 2011
  • Alymana Bathily, La radio communautaire au Sénégal, AMARC, 2004
  • Alymana Bathily, La radio communautaire au Niger, AMARC, 2005
  • Bratton, Michael & Nicholas van de Walle, Nouvel Horizons, Lynne Rienners Publishers, 1992.
  • Da Costa, Peter : The Growing Pains of commmunity radio in Africa : Emerging lessons towards sustainability, 2012.
  • Fraser C& Estrada S, Community Radio Handbook, UNESCO 2001.
  • Muswede Tavhiso, Sustainability challenges facing community radio : a comparative study of three community radios in Limpopo Province, University of Limpopo, 2009.
  • Institut Panos Afrique de l’Ouest : Radio et Tics en Afrique de l’Ouest, Connectivité et usages, 2009.
  • Urgothi, C, Community Participation, the backbone of successful community radio station in Community Radio Manual, Open Society Foundation, 1999.