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Répertoire des luttes engagées au nom de la justice environnementale

Le palmarès des dix enjeux cruciaux au niveau mondial

, par EnvJustice research project

A Delhi, des habitants de la classe moyenne et des recycleurs informels se sont réunis afin de s’opposer à la privatisation du système de gestion des déchets. Source : EPA

Le militantisme pour la justice environnementale est aujourd’hui comparable à ce que le mouvement des travailleurs a été au cours de l’ère industrielle – autrement dit, un des mouvements sociaux les plus influents de son époque. Néanmoins, malgré des progrès constants depuis les années 1970, les protestations au nom de la justice environnementale semblent se perdre dans le fatras d’informations concernant les questions liées à l’environnement en général.

Ce n’est pas le cas des conflits ouvriers, dont les grèves ou les lockouts, qui ont un tel impact que l’Organisation Internationale du Travail les suit de manière systématique. Alors que de plus en plus de populations refusent d’autoriser la destruction et la pollution de leur territoire, de leur eau, de leur terre et de leur air, ces nouveaux conflits méritent, à leur tour, d’être pris en compte.

L’Atlas de la Justice Environnementale (EJAtlas), inventaire des contestations sociales en rapport avec les problèmes environnementaux, remplit ce rôle. Il est financé par deux projets de recherches européens successifs, et est le résultat de l’effort collectif d’un groupe de scientifiques et de militants. L’EJAtlas répertorie les échecs et les succès du mouvement pour la justice environnementale à l’échelle mondiale.

Le programme est dirigé et géré par Leah Temper, Daniela Del Bene et Joan Martinez-Alier au sein de l’Institut des Sciences Environnementales et des Technologies à l’Université Autonome de Barcelone. Il a recensé et répertorié quelques 2500 cas de conflits portant sur la répartition des richesses écologiques. Dans chaque cas, l’accent est mis à la fois sur les gagnants et les perdants des processus de développement, en partant du principe que ces mouvements environnementaux jouent un rôle fondamental dans la redéfinition et la promotion de la durabilité.

À l’occasion de la Journée Mondiale de l’Environnement, le 5 juin, nous mettons en exergue certaines de nos découvertes les plus pertinentes dans chacune des dix catégories les plus cruciales de conflits concernant la répartition écologique auxquelles est confronté le monde d’aujourd’hui. Ces exemples sont répertoriés selon le nombre de cas recensés par l’EJAtlas. Cependant, du fait même de la nature du programme, cette liste n’est pas représentative de sa portée au niveau mondial.

Les dix conflits environnementaux majeurs

L’accaparement des terres - Plus de 600 conflits

La croissance exponentielle de la production d’huile de palme provoque une augmentation des cas d’accaparement des terres pour les plantations, ce qui menace les populations. L’huile de palme se retrouve aujourd’hui dans la moitié des produits conditionnés vendus en grandes surfaces. Ces plantations de palmiers remplacent les cultures vivrières, privent les agriculteurs de leur terre, entraînent une augmentation du travail forcé, et provoquent des dommages environnementaux tels que la déforestation, la pollution de l’eau, la stérilisation des sols et les incendies. Des réseaux locaux de militants ont réussi à interrompre de manière temporaire l’expansion grandissante de ce qu’ils appellent les déserts verts au Honduras, en Colombie, au Mexique, en Indonésie et au Myanmar.

Energie renouvelable – 31 conflits dans l’éolien, 326 dans l’hydraulique.

Dans un monde post-carbone, les énergies renouvelables sont nécessaires, mais des barrages hydroélectriques géants tels que celui du Narmada en Inde et des champs géants d’éoliennes au Mexique, au Kenya ou en Inde déclenchent des conflits.

Les émissions de méthane et les dépassements de budgets se cachent derrière un discours hypocrite sur le développement durable afin de justifier la construction de nouveaux barrages, notamment dans l’Himalaya, le Bassin Amazonien, les Balkans et en Afrique. Cela a amené des communautés rurales à créer leurs propres modèles de coopératives d’énergie éolienne comme alternatives aux mégaprojets des entreprises. Les modes de production et de consommation s’en trouvent alors modifiés au niveau mondial. De surcroît, les populations mettent en évidence l’injustice des projets de barrages géants et redéfinissent leurs propres systèmes de transformation d’énergie.

Exploitation de mines géantes – 270 conflits

Les nouvelles technologies, les produits chimiques hautement polluants et d’énormes quantités d’eau accompagnent l’exploitation à grande échelle des mines en Amérique Latine et en Afrique de l’Ouest. Des exemples de ce phénomène peuvent être observés dans les mines de bauxite ou de fer en Guinée, ou d’or au Burkina Faso, au Sénégal et au Ghana. La résistance est forte tant en Amérique Latine qu’en Afrique. Souvent, ce sont des femmes qui sont à l’origine de la contestation et qui se mobilisent en nombre. Les populations affectées développent de nouvelles initiatives locales plus durables.

Combustibles incombustibles - 178 conflits

L’industrie des combustibles fossiles, face à une baisse de ses stocks, s’est tournée vers des moyens et des lieux d’extraction inédits : forages en zones de sables pétrolifères, avec fracturation hydraulique, forages dans l’Arctique ou en eaux profondes. Cela a entraîné la pollution des ressources en eau douce, la destruction des écosystèmes marins, un accroissement de l’activité sismique et le réchauffement climatique.

Un mouvement d’intervention directe est né : Blockadia. Ce dernier met en relation les différentes luttes afin de mettre l’accent sur les menaces posées à l’échelle locale et internationale par l’extraction de pétrole, de charbon et de gaz. Des contestations massives ont abouti à des moratoires sur des forages off-shore, à des procès sur la poursuite de l’exploration pétrolière, à l’interdiction de sites de fracturation hydraulique, au démantèlement de gazoducs, et à la mise à l’arrêt d’exploitations pétrolières ou gazières.

La gestion des déchets – 126 conflits

Des regroupements d’organisations locales protègent la santé et les moyens de subsistance des habitants vivant à proximité des décharges ou sites de collecte, de stockage ou d’enfouissement des déchets en tenant tête à une branche industrielle multimilliardaire en dollars. Le réseau mondial GAIA (Global Alliance for Incinerator Alternatives, [dont est membre le Réseau Action Climat-France, NdT]) fédère des groupes ou organisations locales qui s’opposent aux incinérateurs. La Basel Action Network essaye de mettre fin aux flux de déchets dangereux tels que les DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques) depuis des pays à consommation de masse vers des pays du Sud. L’Alliance Mondiale des Récupérateurs de Déchets soutient le secteur du recyclage informel dans plus de 28 pays. À Delhi, des habitants de la classe moyenne et des recycleurs informels se sont réunis afin de s’opposer à la privatisation de la gestion des déchets et à la mise en place de l’usine d’incinération qui en aurait découlé.

L’Atlas de la Justice Environnementale réunit des exemples de populations qui se battent pour la justice environnementale dans le monde entier. Source : site du EJAtlas.

Les mafias du sable – 82 conflits

L’extraction illégale de sable a dix fois plus de valeur économique que la criminalité liée à l’ensemble de la faune sauvage. Les raisons pour lesquelles il y a une hausse de la demande en sable sont multiples. Elles vont de la croissance rapide du secteur du bâtiment à l’expansion des terres, ou à l’extraction d’ilménite ou de zircon sur les plages.

L’Inde, en particulier, fourmille de conflits liés à l’extraction de sable, que ce soit sur les plages dans le sud du pays ou dans les rivières de l’Himalaya. Des centaines de personnes, dont des militants ou des journalistes d’investigation,ont été tuées par diverses branches de la mafia du sable.

Lutte pour la sauvegarde des poissons – 77 conflits

L’industrialisation de la pêche depuis les années 1950 provoque un effondrement des stocks et l’extinction de certaines espèces. Des communautés de pêcheurs artisanaux s’efforcent aujourd’hui de reconquérir le droit d’accéder aux ressources aquatiques communes et d’en avoir le contrôle . Le Forum Mondial des Populations de Pêcheurs (WFFP) et le Forum Mondial des Pêcheurs et des Travailleurs de la Pêche (WFF) ont pour objectif de faire cesser les injustices dans le secteur de la pêche, comme par exemple les fermes de pisciculture intensive en Turquie ou au Chili, ou encore les projets de grands ports en Inde et les industries polluantes en Équateur.

La Chine s’insurge – 76 conflits

Malgré les restrictions gouvernementales, la Chine est traversée par des protestations massives contre la production du Paraxylène, dérivé pétrochimique hautement inflammable utilisé dans la fabrication du plastique et du polyester. Des manifestations à Xiamen en 2017 ont arrêté la construction d’une usine. La contestation s’est étendue à Dalian, Chengdu, Shanghai et ailleurs. Cela s’est ajouté aux protestations contre les incinérateurs, aux problèmes liés à la pollution des eaux, ainsi qu’aux centrales au charbon par exemple, pour faire émerger un nouveau type de mobilisation apolitique de masse.

Cauchemars nucléaires – 57 conflits

L’énergie nucléaire est critiquée à cause des risques illustrés par les accidents nucléaires de Three Mile Island (1979), Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011). Sujet à controverse, le réacteur à neutrons rapides Superphénix de Creys-Malville était jugé particulièrement dangereux, un militant y ayant perdu la vie. À Kalkar, en Allemagne et à Monju, au Japon, les centrales nucléaires étaient également considérées comme présentant de très gros risques. Elles ont depuis été fermées mais d’autres conflits ont toujours lieu ailleurs, comme à Kalpakkam en Inde. Les accidents et les mouvements partis de la base ont permis de réduire l’industrie nucléaire, allant jusqu’à la supprimer progressivement et définitivement dans de nombreux pays.

La popularité des pesticides – 23 conflits

Malgré l’impact des pesticides sur l’environnement et sur la santé humaine (ils sont cancérogènes et tuent les oiseaux), leur utilisation ne cesse d’augmenter en agriculture, surtout dans les pays en développement. Malheureusement, c’est très souvent seulement lorsque l’impact de ces toxines devient irréversible que les gens réclament justice pour les dommages d’ordre médical qui en ont découlé.

En Argentine, l’utilisation du glyphosate dans la culture du soja est remise en question. En Asie, en Amérique Latine et en Afrique, l’utilisation d’un nématicide destiné à tuer les vers qui menacent les plantations de bananes, est controversée. Mais l’issue de ces luttes est loin d’être évidente.

Le mouvement pour la justice environnementale

Les études de cas et les données fournies par le EJAtlas donnent de la légitimité au mouvement pour la justice climatique et apportent la preuve qu’on ne peut que le soutenir.

L’EJAtlas démontre que des personnes du monde entier, organisées en groupes et en réseaux, se battent pour le type de monde qu’ils veulent créer, et qu’en agissant ainsi, ils promeuvent le développement durable. Les batailles environnementales ne sont pas de simples perturbations de la bonne gouvernance, que l’on pourrait corriger en ayant recours aux solutions du marché ou de la technologie. Les populations expriment leurs mécontentements, leurs aspirations et leurs revendications politiques. Il ne faut pas qu’elles soient réprimées ; il faut qu’elles nous mènent vers un meilleur monde pour tous.

Le programme de recherche EnvJustice étudie le mouvement pour la justice environnementale à l’échelle internationale et y contribue. L’équipe en charge du programme EnvJustice est composée de Sofia Avila, Daniela del Bene, Federico Demaria, Irmak Ertör, Juan Liu, Joan Martinez-Alier, Sara Mingorria, Grettel Navas, Camila Rolando Mazzuca, Brototi Roy, Arnim Scheidel, Julie Snorek (Institut des Sciences Environnementales et des Technologies, Université Autonome de Barcelone) et Nick Meynen (Bureau Européen de l’Environnement).

Voir l’article original, publié par TheConversation.com

Commentaires

Cet article, publié le 4 juin 2018, a été traduit de l’anglais au français par Solène Ouairy et Isabelle Breton, traductrices bénévoles pour Ritimo.

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