Région du bassin du lac Tchad : la paix passe par l’eau et non par les armes

, par The conversation , Saheed Babajide Owonikoko

Le lac Tchad est une étendue d’eau très peu profonde située dans le Sahel. Autrefois classé sixième masse d’eau douce du monde, avec une superficie de 25 000 km2 dans les années 1960, le lac s’est considérablement asséché depuis le début des années 1970, jusqu’à faire à peine 2 000 km2, ce qui représente une diminution de plus de 90 % de sa surface. Le lac Tchad est l’un des plus grands lacs d’Afrique. C’est un bassin endoréique, ce qui signifie que ses eaux ne rejoignent aucun océan.

Vue aérienne du Lac Tchad. Crédit photo : United Nations Chad (CC BY-NC-ND 2.0)

Son origine reste inconnue, mais le lac serait le vestige d’une ancienne mer intérieure. Il ne communique pas avec un océan et a perdu plus de 90 % de sa surface depuis les années 1960, en raison des changements climatiques, de l’explosion démographique et d’une irrigation effrénée. Vu la vitesse à laquelle le lac s’assèche, il pourrait avoir complètement disparu dans moins d’une décennie.

Le lac est limitrophe de quatre pays (Nigéria, Tchad, Niger et Cameroun) regroupés au sein d’une union politique : les États riverains du bassin du lac Tchad. D’autres pays sont en rapport indirect : l’Algérie, la Libye, la République centrafricaine et le Soudan. Plus de 30 millions de personnes peuplent le bassin du lac Tchad.

Le lac est une source d’eau potable pour cette population, qui l’utilise également pour l’assainissement et l’irrigation. Il est donc vital pour les habitants de la région, qui sont en majorité agriculteurs, éleveurs, chasseurs ou pêcheurs.

Cependant, la région du lac Tchad est l’une des plus instables au monde. D’après le rapport de l’Indice mondial du terrorisme (IMT) de 2020, les pays de cette zone figurent parmi les 10 pays les moins sûrs du continent.

Notre étude visait à documenter la manière dont l’assèchement de cette importante étendue d’eau contribue à l’instabilité dans la région.

Elle s’est appuyée sur des données collectées lors d’entretiens avec des populations riveraines de la province du Lac au Tchad, de la région de l’Extrême-Nord au Cameroun, de la région de Diffa en République du Niger et de la zone géopolitique du Nord-Est au Nigéria. En effet, ces différentes subdivisions administratives des pays membres de la Commission du bassin du lac Tchad forment précisément la Région du bassin du Tchad. Dans le cadre de l’étude, nous avons également consulté des bulletins d’information locaux.

D’après nos conclusions, la disparition des moyens de subsistance a favorisé la criminalité, le recrutement de nouveaux membres au sein de groupes terroristes ainsi que l’exode rural. Elle a également entraîné violence et criminalité dans les villes et communes d’accueil des migrants. La gestion du lac en voie de disparition a suscité des conflits entre les États qui en dépendent, rendant difficile une coopération en vue de lutter contre l’insécurité dans cette partie du continent. Le lac joue un rôle essentiel dans la stabilité de la région. Pour y restaurer la paix, plutôt que d’intensifier les actions militaires, les États devraient trouver des solutions pour redonner un niveau d’eau correct au lac.

Conséquences sur les conditions de vie des riverains

La conséquence directe de l’assèchement du lac Tchad est la perte des moyens de subsistance.

Dans un entretien, un des sondés a déclaré :

« Il y a des années, nous comptions sur l’eau du lac pour l’agriculture, l’élevage et la pêche. Mais depuis que le lac s’assèche, nous avons de plus en plus de mal à vivre dans des conditions dignes. La culture n’est quasiment plus possible, le bétail meurt, par manque de fourrage et d’eau pour l’engraisser. Résultat, la majorité des agriculteurs, des pêcheurs et des éleveurs ont abandonné leurs activités, qui ne sont plus rentables dans ce secteur. »

Cette perte des moyens traditionnels de subsistance a conduit à une pauvreté et à une insécurité alimentaire généralisées. Un rapport publié en 2017 a estimé qu’environ 10,7 millions d’habitants de la région du lac Tchad dépendaient de l’aide humanitaire.

Conséquences sur la stabilité régionale

Le rétrécissement du lac contribue à l’instabilité dans la région de plusieurs manières : certains habitants se sont tournés vers des activités criminelles pour assurer leur survie, le vol de bétail étant la plus répandue.

Des rapports ont mis évidence la recrudescence de ce type de vol dans la région. Il est facile de traverser les frontières avec le bétail, pour ne pas se faire arrêter. Aujourd’hui, le vol de bétail est principalement lié à la secte Boko Haram, qui l’utilise comme source supplémentaire de collecte de fonds pour financer ses opérations. Ce groupe pose désormais un sérieux problème d’insécurité dans la région du lac Tchad.

Jusqu’ici, la réponse à la menace que représente Boko Haram a surtout été d’ordre militaire. Au Nigéria par exemple, le budget alloué à la Défense de 2009 à 2018 s’est élevé à quelque 21 milliards de dollars, dont une part importante a été consacrée à la lutte contre ce groupe terroriste.

Par ailleurs, Boko Haram a profité, pour recruter, de la perte des moyens de subsistance des populations riveraines et de la crise économique induite. Sa stratégie consiste à séduire des personnes pauvres par son idéologie, quand ce n’est pas au moyen d’incitations financières.

Grâce à ces entretiens, nous avons pris conscience qu’avec le rétrécissement du lac, de plus en plus de gens migraient avec leur bétail, sur de longues distances, vers les villes et les communes des différents pays du bassin.

En conséquence, la concurrence pour l’accès aux ressources est âpre, en particulier entre agriculteurs et éleveurs. Entre 2016 et 2019, près de 4 000 personnes sont décédées au Nigéria à la suite d’affrontements entre ces deux catégories.

Du fait du rétrécissement du lac, il ne reste de l’eau qu’au Tchad et au Cameroun, les rives côté Nigéria et Niger sont complètement à sec. Les populations de ces pays se voient à présent contraintes de traverser leurs frontières nationales pour avoir accès à l’eau. De ce fait, la notion de frontière disparaît. La complexité des problèmes tant sociaux qu’économiques, environnementaux et politiques, auxquels ils sont confrontés rejaillit sur la relation entre les États. Les conflits provoqués par la gestion du lac et l’accès à ses eaux ont considérablement affecté l’effort collectif de ces États dans leur lutte contre Boko Haram.

Perspectives

La Commission du bassin du lac Tchad est consciente de la nécessité de restaurer le niveau d’eau du lac. Un des projets consisterait à construire un barrage et des canaux pour pomper de l’eau dans le fleuve Congo, l’amener au fleuve Chari, en République Centrafricaine, et par là, aboutir au lac Tchad. Ceci est évoqué pour la toute première fois en 1982 par la société italienne Bonifica Spa, et a été présenté à Abuja en 2018 lors de la Conférence internationale sur le lac Tchad. Parmi les défis de taille auxquels un tel projet devrait faire face, il y a son financement, la résistance des militants écologistes et la paix dans la région, qui est indispensable à son aboutissement.

Malheureusement, une telle réalisation semble bien loin de voir le jour. Les États membres de la Commission du bassin du lac Tchad manquent de la détermination nécessaire pour agir, en raison probablement des relations conflictuelles entre le Nigéria et les autres États riverains du lac Tchad.

Pourtant, il est patent que la stabilité de la région passe par la restauration du niveau d’eau du lac.

Lire l’article original en anglais sur le site de TheConversation