Décoloniser ! Notions, enjeux et horizons politiques

Sommaire du dossier

Racisme, colonialisme et changement climatique

, par MOCICC , ZAMBRANO Antonio

Dans toute crise, ce sont les plus marginalisé·es et vulnérables qui subissent les pires conséquences, et le changement climatique n’échappe pas à la règle.
Blacklivesmatter.com

L’idée de race est, à n’en pas douter, l’instrument de domination social le plus puissant inventé ces 500 dernières années.
Aníbal Quijano

L’idée selon laquelle le changement climatique est un phénomène d’origine humaine à une échelle mondiale fait l’objet d’un consensus de plus en plus large, indiscutable et universel. En revanche, on entend rarement dire que ce n’est pas de « n’importe quel humain » dont il est question, mais bien de l’être humain pris dans le système capitaliste de ces 200 dernières années, qui s’est doté de la capacité industrielle de polluer à grande échelle.

Néanmoins, cette précision ne suffit toujours pas à bien appréhender le phénomène, car là encore ce n’est pas de n’importe quel « être humain pris dans le système capitaliste » dont il est question, mais précisément d’une élite polluante qui n’a cessé de se battre pour construire et entretenir ses privilèges vis-à-vis des autres. Ce tout petit groupe de personnes a asservi, discriminé, colonisé, déraciné, purgé et dévasté le reste de la planète.

En plus d’être responsable de la dépendance humaine à la combustion de carburants fossiles, cette élite polluante, qui vit dans ce que l’on appelle aujourd’hui le Nord géopolitique global, a accaparé l’énorme majorité des bénéfices en découlant.

Changement climatique et justice raciale

Fin octobre 2022, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée a publié un rapport pour le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. [1] Elle y délivre un message clair : la crise climatique est une crise de justice raciale. Un message fort opportun, puisqu’il coïncidait avec le début des négociations de la 27e Conférence des parties sur les changements climatiques, la COP27, hébergée par l’Égypte. La Rapporteuse y attire l’attention sur le racisme systémique qui nous frappe, et assène dès les premières lignes :

« La justice climatique œuvre au remboursement d’une dette historique de la part des nations et des entités responsables du changement climatique, et appelle une métamorphose radicale des systèmes contemporains qui façonnent les rapports entre l’être humain et le reste de la planète. Le statu quo fait que les systèmes mondiaux et nationaux répartissent les souffrances liées à la crise écologique mondiale d’une façon racialement discriminatoire ».

Elle poursuit :

« La destruction en cours de notre planète nous frappe tou·tes. Mais les expert·es soulignent aussi que la race, l’appartenance ethnique et l’origine nationale continuent de se traduire par l’enrichissement inique d’une minorité, et par l’exploitation crasse, la maltraitance et même la mort d’autres personnes en raison de la discrimination qui est au cœur de l’injustice écologique et climatique ». [2]

La rapporteuse résume de manière limpide une évidence qui se confirme depuis quelques années : le combat pour la justice climatique est aussi un combat pour la justice raciale.

Ce constat mérite d’être martelé, car au cours des dernières décennies le concept de changement climatique s’est imposé dans l’imaginaire populaire comme un concept inoffensif, immaculé, déconnecté des divisions sociales et de l’exploitation, et qui transmet l’idée d’une responsabilité commune de l’humanité toute entière. Or, le changement climatique discrimine les populations à la mesure du racisme historique dont elles ont été victimes. Il les fragilise à travers le manque de soutien de la part de l’État, le manque d’opportunités et d’accès à l’éducation et à la santé, ou encore la baisse des ressources et des aides dont elles ont été privées par le mépris des élites racistes de ces mêmes pays ou des métropoles capitalistes qui les contrôlent.

Les choses se compliquent maintenant que l’on sait, depuis les cinquième (2014) et sixième (2022) rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), que la hausse des températures que peut supporter notre planète se situe aux alentours de 1,5 °C et que, de plus, au rythme où vont les choses, le point de non-retour sera atteint en 2030. On entend par là le stade au-delà duquel toutes les mesures réparatrices cesseront d’avoir l’effet escompté, et où la perte d’écosystèmes sera inévitable. Une fois passé ce point de non-retour, les régions les plus vulnérables seront justement les colonies ou ex-colonies qui manquent de moyens et de ressources et n’ont pas accès aux mécanismes d’adaptation et de résilience nécessaires pour encaisser les répercussions les plus violentes, qu’il s’agisse de phénomènes extrêmes ou progressifs – comme l’élévation du niveau des mers –, l’envahissement des aquifères côtiers par l’eau de mer ou encore la propagation de maladies à transmission vectorielle (paludisme, dengue, chikungunya, etc.). Ces régions, qui couvrent parfois des pays entiers, sont sur la corde raide.

Au Bangladesh, une famille pose devant leur abri temporaire après la destruction de leur maison par les inondations.
Crédit : UN Women Asia and the Pacific (CC BY-NC-ND 2.0)

Notons au passage que la modification des conditions climatiques n’est pas due à l’exploitation de l’atmosphère proprement dite, mais à la colonisation dévastatrice des territoires, du sol, de l’eau, des forêts et des espèces, ravagés au même titre que les communautés qui les peuplent. Et cela au nom du « développement », au détriment de la vie elle-même.

Victimes du développement et distribution raciale de la souffrance

L’idée d’un racisme climatique ou environnemental met en regard celles et ceux qui bénéficient du « développement » (les habitant·es des pays ex-colonisateurs) et les autres, les victimes du pillage sans quoi ce « développement » ne pourrait avoir lieu (les peuples autochtones dont les terres n’ont jamais cessé d’être pillées, de la colonisation aux projets de « développement » actuels).

Cet essor du bien-être et de l’accès aux biens de consommation qui améliorent la qualité de vie profite d’abord et avant tout aux élites urbaines, selon leur proximité avec les grandes métropoles capitalistes mondiales, tandis que les communautés qui en sont les plus éloignées n’en bénéficient pas, moins, ou moins bien.

À l’inverse, les dégâts et les externalités négatives liés à l’extraction des biens et des richesses des territoires touchent les zones rurales et fragiles et les communautés autochtones racialisées et exclues, celles qui ont, dans le passé, été victimes du génocide colonial et du pillage de leurs terres par les colons. Ces populations assistent désormais à la détérioration de leur territoire, et des écosystèmes dont elles dépendent pour vivre, par des projets de « développement » ; leurs ressources ne profitent qu’aux descendant·es de leurs colonisateur·rices et sont transformées par les États héritiers de la colonisation, les multinationales et les métropoles occidentalisées.

Des exemples, le Sud géopolitique global en regorge, que ce soit dans le secteur de l’extractivisme (minerais, pétrole, charbon, gaz), de la production alimentaire (monoculture, agrocarburants) ou encore de la production d’énergie.

Le cas du secteur de l’énergie en Amérique latine est d’ailleurs bien singulier : d’un côté, cette région dispose des plus importantes sources d’énergie renouvelable non conventionnelles [3] au monde ; de l’autre, les multinationales des énergies fossiles y jouissent d’une influence considérable, qui pousse le sous-continent à poursuivre l’extraction et la consommation insoutenables de pétrole, de gaz et de charbon.

Rien qu’au Pérou, au potentiel photovoltaïque, éolien et géothermique exceptionnel, la population cohabite avec plus de 3 000 zones sinistrées par le pétrole, réparties à travers le bassin amazonien septentrional et la côte Nord, [4] deux régions reliées par l’Oleoducto NorPeruano, qui en cinquante ans d’existence a profondément meurtri l’environnement. Les habitant·es ne peuvent plus pêcher, car les cours d’eau et les poissons contiennent des résidus de pétrole, n’ont pas accès à l’eau courante et ne peuvent pas boire l’eau polluée des cours d’eau. Ils et elles n’ont pas de ressources économiques à échanger et ne sont pas intégré·es aux chaînes de production agricole ; leur santé pâtit gravement du contact direct et indirect avec les dérivés du pétrole.

On l’aura compris, le niveau de pollution élevé de ces zones sinistrées entraîne une dégradation des écosystèmes et nuit à la santé des communautés qui y vivent – des peuples autochtones qui, historiquement, ont été systématiquement oubliés par l’État, dont les institutions censées s’occuper de ces zones sont gangrenées par la corruption au point d’inspirer une réelle méfiance. En 2009, l’auteur du massacre du « Baguazo », le président de la République d’alors en personne, Alan García Pérez, les a qualifié·es de « citoyen·nes de seconde zone » qui sont « contre le développement » au motif qu’ils et elles empêchent les entreprises de pénétrer sur leurs terres et d’en extraire les ressources. Ces atteintes à l’environnement frappent des corps et des vies que la colonialité a désignés comme jetables. Telle est la nature du racisme environnemental, qui s’est construit dès la colonisation et subsiste de nos jours.

Bien que ces dommages environnementaux aient été pointés du doigt et que l’État les ait répertoriés, ils continuent de s’accumuler depuis près d’un demi-siècle sans qu’aucun n’ait été réparé. Il faut dire que le coût des réparations serait nettement supérieur aux profits générés par l’extraction de l’« or noir » [5] ; exploitation qui n’a d’ailleurs jamais bénéficié aux communautés directement concernées, que ce soit en termes de qualité ou de modes de vie. On comprend donc que celles-ci s’opposent aussi fermement à de nouveaux projets, et qu’elles exigent de l’État qu’il cesse de les reléguer au second plan et mette ainsi fin à leur exode et à la destruction de l’environnement.

Dès lors, comment s’étonner que depuis la fin des années 1990, plus de 70 % des conflits recensés par la Defensoría del Pueblo entrent dans la catégorie de conflits « socio-environnementaux » ? En première ligne de ces conflits, on retrouve les opposant·es historiques au colonialisme d’hier et à la colonialité d’aujourd’hui, les communautés autochtones qui se dressent désormais face à la menace des grandes compagnies extractives.

Division, colonisation, exploitation des ressources et expropriation des territoires : tels sont les maux qui s’abattent sur les terres des communautés autochtones originelles, appauvries et éloignées des centres de pouvoir urbains et des grandes capitales. En effet, ces territoires sont essentiels pour l’exportation des ressources vers les grandes métropoles mondiales – jadis métropoles des empires coloniaux.

Des manifestant·es portent une banderole qui affirme : « Le racisme climatique tue. Décolonisez ! »
Crédit : Code Rood. (CC BY-SA 2.0)

Bon nombre des habitant·es de ces régions se voient contraint·es de partir en raison des conflits, de la pollution ou de la détérioration des conditions météorologiques due au changement climatique. Les Nations unies s’attendent à ce que 250 millions de personnes soient déplacées par le changement climatique d’ici 2050.6 Il s’agira pour la plupart de personnes vivant sur les continents pauvres, qui se déplaceront au sein de leur pays ou de leur région ; l’Amazonie sera l’une des régions comptant le plus de déplacé·es internes au monde.

Responsabilité et justice

Comme le souligne le célèbre anthropologue et économiste Jason Hickel, « les pays du Nord ont colonisé l’atmosphère commune à tou·tes et, ce faisant, se sont enrichi·es, mais au prix de conséquences dévastatrices pour le reste du monde et pour toute la vie sur Terre ». Dans une étude qu’il a publiée dans la revue The Lancet, il ajoute : « Nous concluons que les pays du Nord sont responsables de 92 % de l’excédent mondial d’émissions, contre seulement 8 % pour les pays du Sud7 ». Et ce, malgré les émissions de la Chine et de l’Inde depuis quelques décennies, qui bien que colossales ne changent pas grand-chose à l’énorme dette historique accumulée par les pays du Nord géopolitique, ce qu’il appelle « l’impact cumulé des Blanc·hes ».

Au vu de ce constat, il est primordial que l’appel en faveur d’une prise de conscience à l’égard de la crise climatique intègre au débat la justice écologique, les droits humains, les droits des peuples et la reconnaissance des pertes et des dommages subis par les communautés racialisées. Un débat dont l’objectif est de préparer l’avenir de la planète, en tenant compte du passé. Concrètement, nous devons œuvrer collectivement et de toute urgence à une transition écologique juste et à un modèle de société différent, plus démocratique et inclusif.

Pour aller de l’avant, le mouvement climatique mondial se doit également d’être antiraciste, et intégrer à son projet la lutte contre toutes les formes de discrimination causées par le changement climatique et la détérioration de l’environnement. Certes, c’est un défi de taille, mais diverses mesures pourraient être prises rapidement pour nous y aider :

  • La création d’instruments et de mécanismes juridiques, aux échelles nationale et internationale, qui compensent les conséquences du racisme et reconnaissent les formes de discrimination, les dénoncent et les traquent. Il faudra pour cela codifier et judiciariser le racisme environnemental et l’externalisation des coûts écologiques pour en faire des crimes sanctionnables.
  • La création de fonds publics destinés à améliorer substantiellement les conditions de vie des populations racialisées.
  • La réparation et la compensation des pertes et dommages liés à la violence écologique. Cela passe nécessairement par des taxes, des impôts, des amendes et des sanctions proportionnels aux atteintes à l’environnement et à la pollution.
  • La réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre sur tous les territoires, et plus particulièrement sur les territoires fragiles et où vivent les communautés vulnérables, en diminuant, en cessant ou en évitant l’extraction d’hydrocarbures, ainsi qu’en respectant les grands accords telle que la Convention n° 169 de l’OIT, en laissant les énergies fossiles dans le sol et en appliquant tous les instruments favorisant la participation des communautés directement concernées. Il convient également d’instaurer d’urgence un moratoire sur l’extraction d’hydrocarbures sur les parcelles mises en vente en vue de leur exploitation prochaine.
  • La création de fonds d’adaptation destinés en priorité aux catastrophes inévitables, et l’internalisation du coût des projets qui endommagent ou nuisent à l’environnement, de façon à dresser un bilan réaliste des coûts et des bénéfices de tout projet d’investissement dans un écosystème. Ces fonds devront être pilotés par les États, dont les organismes compétents devront veiller à l’identification précise des coûts internalisables à prendre en compte dans tout projet.

Chaque pays peut en outre déjà compter, grâce à ses organisations et ses mouvements sociaux, sur un grand nombre de plateformes, de propositions, de pratiques et de savoirs alternatifs cumulés qui alimenteront la lutte contre le racisme climatique et permettront d’être mieux préparé·es pour affronter l’avenir. Ce sont là quelques-unes des mesures qu’il nous faut prendre d’urgence : il n’y a plus une seconde à perdre, ni pour la planète, ni pour les communautés historiquement racialisées.