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Quelle est la valeur de résilience des communs face au changement climatique ?

, par PETCOU Constantin, PETRESCU Doina

Les communs urbains et la résilience

Il semble évident aujourd’hui que le mode de production capitaliste actuel, fondé sur l’idée d’une « croissance économique éternelle », est incompatible avec les limites écologiques de la planète. Le désastre écologique est trop grand et trop complexe pour être résolu par les structures politico-économiques capitalistes existantes. En effet, d’une part, beaucoup de ces structures ont un intérêt direct à maintenir le mode de production actuel et, d’autre part, le mode actuel d’élaboration et de mise en œuvre des politiques publiques n’a pas la capacité de suivre et de réagir assez rapidement à la détérioration écologique rapide de la planète.

Dans ce contexte, les communs peuvent offrir une solution alternative. Les communs sont définis comme un « système social dans lequel les ressources sont partagées par une communauté d’utilisateur·rices/producteur·rices, qui définissent également les modes d’utilisation et de production, de distribution et de circulation de ces ressources à travers des formes de gouvernance démocratiques et horizontales. » [1] Fondés sur des relations collectives de care, de régénération et de résilience, les communs et plus particulièrement les communs urbains peuvent contribuer à la réparation écologique planétaire et offrir une alternative aux relations d’extraction et d’exploitation de l’économie capitaliste. Apprendre à gouverner notre planète comme un bien commun fait partie de l’impératif de devenir plus résilient, mais aussi plus démocratique. Ainsi, la question écologique ne doit pas seulement être abordée en relation avec la crise environnementale, mais aussi, comme le suggère Guattari, [2] en relation avec la crise sociale et politico-économique et l’écologie mentale dominante. Elle doit également être abordée en termes post-anthropocentriques, en allant au-delà du monde humain. Les communs posent toutes ces questions en pratique à différentes échelles et niveaux territoriaux.

Dans les quartiers défavorisés, par exemple, les communs offrent une alternative aux projets actuels de renouvellement urbain. Cette alternative n’implique pas seulement la remise à neuf des quartiers délabrés et la rénovation d’infrastructures physiques, mais aussi la réparation des relations sociales brisées, des subjectivités altérées, d’imaginaires épuisés, des politiques injustes et des politiques économiques inégalitaires, ainsi que l’autonomisation des communautés pour qu’elles participent à la régénération de leurs quartiers et, dans le même temps, à la régénération de la planète. De nombreux mouvements citoyens et protestataires demandent actuellement à l’État ou à la Ville d’adopter rapidement des mesures sociales et environnementales afin de faire face au changement climatique. Cependant, attendre que ces mesures soient promulguées par le haut prend trop de temps et ne suffit pas. Les citoyen·nes doivent s’organiser pour réclamer ces droits par le bas à travers des initiatives de mise en commun. De tels processus ont besoin de « catalyseurs » techniques, politiques et financiers ; et en tant qu’architectes, nous considérons que les architectes et les urbanistes peuvent jouer un rôle dans ce sens.

R-Urban : un possible modèle de résilience fondé sur les communs

C’était l’un des enjeux du projet R-Urban initié en 2011 par notre collectif Atelier d’Architecture Autogérée (AAA).

R-Urban est un réseau de hubs de résilience citoyenne fondé sur les communs et développé en banlieue parisienne pour renforcer la capacité de résilience au sein des quartiers en fournissant des espaces où les compétences, les connaissances, le travail et la créativité autour de l’agriculture urbaine, du recyclage, de l’éco-construction et de l’habitat coopératif sont partagés. [3] Ainsi, le modèle R-Urban propose une alternative résiliente aux approches actuelles dans la gestion des ressources au sein d’une communauté et au-delà. Le « R » de R-Urban est synonyme de « résilience », comprise sous un angle positif lié à l’autonomisation et à l’action des citoyen·nes et des communautés travaillant autour des communs. R-Urban propose ainsi la création de communs urbains comme une condition de la résilience locale citoyenne. Bien qu’initialement conçu par des architectes et des chercheur·ses, la stratégie R-Urban est ensuite mise en œuvre conjointement avec un large éventail d’acteurs, notamment des habitant·es, des décideur·ses politiques et des entreprises locales.

Les hubs citoyens de résilience et leurs systèmes écologiques locaux constituent une forme d’infrastructure urbaine qui peut contribuer à une transition écologique plus large, ancrée dans de nouvelles pratiques sociales et économiques collaboratives qui peuvent s’instituer à l’échelle d’un quartier. Ces hubs servent de prototypes de communs urbains à travers lesquels on pourrait gérer le quartier de façon résiliente et démontrent les impacts positifs de la transition écologique, en créant des avantages économiques, écologiques et sociaux.

La stratégie a été mise en œuvre à partir de 2011 à Colombes, une ville située dans la banlieue nord-ouest de Paris, en partenariat avec la municipalité et un certain nombre d’organisations locales. Il était prévu d’y construire trois hubs – Agrocité, Ecohab et Recyclab – visant chacun à fournir des équipements complémentaires (respectivement l’agriculture urbaine et la culture locale, l’habitat écologique coopératif, et le recyclage et l’éco-construction), permettant la mise en place de services gérés par les citoyen·nes et de systèmes économiques et écologiques locaux dans un quartier dominé par des grands ensembles. En fait, seuls deux ont été construits : Agrocité et Recyclab. Ils ont été opérationnels à Colombes pendant cinq ans avant d’être réinstallés par AAA dans deux autres villes voisines – Gennevilliers et Nanterre – en raison d’un changement politique d’équipe municipale suite aux élections locales.

Atelier d’architecture autogérée, diagramme du réseau R-Urban à Colombes, 2011.
Le diagramme montre le réseau de trois hubs de résilience à Colombes fonctionnant par des circuits locaux fermés et créant des bénéfices sociaux, économiques et écologiques. Crédit : ©aaa

Par la manière dont les hubs ont été conçus et fonctionnent et avec la participation d’une communauté locale réactivée, nous avons tenté d’améliorer un certain nombre de paramètres sociaux et écologiques. Ainsi, nous avons réussi à produire une partie de la nourriture localement, à collecter l’eau de pluie, à dépolluer et utiliser pour l’arrosage les eaux grises et à collecter et transformer les déchets urbains au sein des hubs. Les nombreux avantages sociaux et écologiques apportés par les hubs comprennent des réductions annuelles de 37,3 tonnes d’émissions de CO2 (soit 142 % de moins que les bâtiments traditionnels de taille et de programme similaires), 330 tonnes de déchets, 24 500 m 3 de consommation d’eau et une baisse de l’empreinte écologique globale de 40 %, avec 50 % de l’énergie nécessaire à leur fonctionnement produite localement. [4]

Étant donné que toute l’activité de R-Urban est orientée vers l’augmentation de la résilience dans un certain quartier, tous ces avantages constituent une « valeur de résilience ». Les questions qui se posent ici sont les suivantes : Comment faire pour mesurer et prendre en compte cette valeur ? Quelles composantes d’un projet de communs urbains peuvent y contribuer ? Et comment faire de la création des communs et de leur valeur de résilience un paramètre important de la gestion urbaine de nos quartiers ?

Calcul de la valeur de résilience des communs

Pour répondre à ces questions, nous avons mené une recherche en collaboration avec les économistes Katherine Gibson et Maliha Safri du Community Economies Collective (CEC) qui propose une méthode de calcul de la valeur des communs créée par le projet R-Urban de manière à saisir également sa valeur de résilience collective. [5] Actuellement, les outils disponibles pour mesurer la valeur de tout projet urbain ou architectural sont exclusivement basés sur des calculs financiers. Cependant, dans un monde où l’objectif est de promouvoir un développement écologiquement durable, la question de la valeur doit aller au-delà du capital financier et de la marchandisation pour inclure les aspects d’enrichissement écologique et d’éco-remédiation du quartier. Pourtant, pour déterminer le bénéfice total, dans un langage qui sera compris dans une société où la valeur est reconnue à travers un processus de quantification, nous avons choisi de quantifier les effets de l’amélioration de la santé des ménages, des communautés et de l’écologie, le bien-être social et psychologique, l’engagement civique et la démocratie participative.

Les économistes féministes Katherine Gibson et Julia Graham (connues comme J.K. Gibson-Graham) ont mis en évidence à plusieurs reprises qu’afin d’affronter les défis sociaux et environnementaux actuels, il faut revoir la notion d’économie au plus près de son sens original – oikonomia qui signifie en grec ‘organisation’, ‘gestion’ de l’habitation d’une maison (oikos) –, en le liant directement à la vie et à notre manière d’habiter ‘la maison’ commune qui est notre planète. Ainsi, le champ de l’économie serait directement lié à l’écologie et à l’intégration de multiples interactions entre les humain·es et les non-humain·es nécessaires à la reproduction de la société, formant des communautés qui nécessitent une autre éthique-économie-écologie. [6] Dans Take Back the Economy : An Ethical Guide for Transforming Our Communities, JK Gibson-Graham, Jenny Cameron et Stephen Healy ont proposé un outil économique alternatif qui est le retour sur investissement de l’économie collective (de la communauté) : CEROI (Community Economy Return on Investment). Cet outil de calcul diffère fondamentalement des outils de calcul traditionnels, basés exclusivement sur le profit financier, comme le ROI - le Retour sur l’investissement. Ainsi, CEROI est un mécanisme de suivi et de valorisation d’une économie collective (de la communauté) qui est construite notamment sur des investissements éthiques, afin de bien survivre, distribuer les surplus, rencontrer les autres de manière responsable, consommer de manière durable et partager nos ressources planétaires, le tout dans l’optique du bien-être des futures générations. Les « retours » d’une telle économie comprennent à la fois la valeur des avantages sociaux tels que des formes de bien-être individuel, familial et collectif, ainsi que des avantages écologiques tels qu’une empreinte écologique réduite. Ils comprennent également la valeur d’un profit contrôlé collectivement, un commerce éthique accru et des communs élargis.

Dans une économie diversifiée qui reconnaît les contributions du travail rémunéré et non rémunéré – y compris le travail bénévole, le travail de care et le travail de gouvernance, pour n’en citer que quelques-uns – des équivalents monétaires peuvent être utilisés pour « chiffrer » le travail, les produits et les services qui ne sont pas échangés sur le marché et ne sont pas « commodifiés » (c’est-à-dire, traités comme des marchandises). CEROI permet d’évaluer ainsi ce que cela aurait valu sur le marché si ces produits et services étaient payés.

Étant donné la pertinence de l’outil CEROI pour le cas de R-Urban, il est utilisé ici comme guide pour calculer l’ensemble des bénéfices de la stratégie. Une grille d’évaluation a ainsi été établie pour mesurer quatre aspects distincts des hubs : les revenus financiers directs générés pour les individus et le collectif ; la valeur du travail non rémunéré ; la valeur de l’augmentation des capacités individuelles ; et les économies de coûts pour les ménages des utilisateurs, l’État et la planète.

Le premier aspect – les revenus financiers directs – comprend les revenus des commissions de conception et de recherche liées aux nouveaux développements de R-Urban, et la vente de services et de biens produits par les hubs R-Urban (légumes, repas, cotisations pour les différents cours de formation : compost, apiculture, permaculture, etc).

La seconde – la valeur du travail non rémunéré lié à R-Urban – est estimée en se référant à la valeur marchande de chaque forme particulière de travail. Une grande partie du travail non rémunéré dans l’architecture et la construction a été fournie bénévolement par les utilisateur·rices pour compléter le travail de conception et de construction effectué par des professionnel·les et ajouter des fonctionnalités supplémentaires afin de s’approprier le projet et de l’adapter aux besoins. Une autre grande partie du travail bénévole concernait la culture et la transformation des aliments, tant pour la vente que pour l’utilisation directe dans le café-restaurant. Des chercheur·ses, des scientifiques, des formateur·rices, etc. ont également apporté leur contribution bénévole. Un nombre important d’heures de bénévolat a été consacré à l’organisation d’événements, à la gestion des activités de groupe, à l’administration des hubs et à la tenue de la comptabilité pour la gouvernance des hubs.

Le troisième aspect comprend la valeur des nouvelles capacités et compétences que les participant·es ont acquises en s’impliquant dans le large éventail d’activités de R-Urban, notamment les activités régulières de jardinage et d’entretien, de recyclage et de réparation, les ateliers autour de compétences particulières, et les événements écologiques et culturels tels que les conférences, les symposiums, les séminaires et les expositions d’art. Cette valeur a été calculée en estimant ce qu’il aurait coûté aux participant·es de suivre des cours formels pour devenir compétent·es dans les domaines respectifs (par ex., jardinage, fabrication de compost, réparation d’objets, etc.)

Enfin, le quatrième aspect vise les coûts économisés pour les ménages des utilisateur·rices, l’État et la planète qui comprennent la valeur de l’enrichissement écologique et de l’éco-remédiation telles que la réduction des émissions de CO2, la réduction de la pollution atmosphérique, l’augmentation de la biodiversité, la collecte et la transformation des déchets et la production d’énergie verte. Les principes écologiques pris en compte dans la conception de l’infrastructure de R-Urban ont permis de réaliser des économies sur les coûts de construction et sur la consommation d’énergie et d’eau. Ainsi, on a calculé ce qui a été économisé en termes de coûts énergétiques et d’eau dans le fonctionnement des hubs, mais aussi les coûts des travaux de dépollution, d’installation et de maintien d’une plantation biodiversifiée, ou le coût du transport (polluant en C02) de la nourriture désormais produite sur place, etc. De plus, les participant·es de R-Urban ont acquis de nouvelles habitudes et pratiques pour la réduction de la consommation de divers biens et services et les ont transposées dans la gestion de leur foyer et dans leur vie quotidienne. Aussi, nous avons estimé les économies réalisées par la réutilisation, la réparation et le recyclage de certains biens usagés par le troc et l’échange (appareils ménagers, outils, mobiliers, etc). L’État a aussi économisé des prestations sociales pour les personnes qui ont suivi une formation dans les hubs R-Urban et ont trouvé un emploi. De même, la participation à des activités physiques et sociales a réduit les coûts de santé pour les ménages et l’État. L’adoption du réemploi, de la réparation et du recyclage des biens usagés dans le fonctionnement des hubs et par le biais de systèmes de troc et d’échange a généré des économies pour les participant·es.

Activités écologiques au hub Agrocité, Colombes, 2013.
Le collecteur d’eau de pluie stockant 20 m 3 d’eau dans le sous-sol d’Agrocité est l’un des dispositifs prototype favorisant les pratiques écologiques telle que la réduction de la consommation d’eau pour l’arrosage des jardins. Ⓒaaa

Ces bénéfices ont été regroupés en fonction des différents domaines d’activité du projet. Ils comprenaient : la culture, la recherche et la pédagogie (y compris les activités de recherche, de formation et d’éducation) ; l’architecture et la construction (y compris la conception des hubs et des dispositifs connexes, la construction de meubles et de dispositifs écologiques pour les hubs R-Urban et les usagers externes, les activités de bricolage, de recyclage, de réparation) ; l’économie (y compris les petites entreprises et les activités de formation professionnelle telles que l’agriculture, la restauration, la fabrication de compost, l’apiculture, la réparation, etc.) ; le bien-être (y compris le bien-être individuel et social, la réduction de la délinquance, la réduction de la consommation de biens et de services non essentiels, l’amélioration de la santé, etc.) ; l’écologie (y compris le jardinage, la réparation, la réutilisation et d’autres activités de soins écologiques et leurs conséquences sur l’environnement) ; et la gestion, le soin et la gouvernance (y compris des activités telles que la réparation, le nettoyage, la comptabilité, la communication, l’organisation d’événements, etc.).

Tous ces bénéfices ont été estimés en termes monétaires afin de parler de la valeur sociale et environnementale plus large de R-Urban (et d’autres projets similaires) dans un « langage » qui peut être compris par les décideurs politiques et les développeurs urbains. Cette méthode permet de comparer le projet R-Urban avec d’autres projets de développement urbain basés sur les communs, et de soutenir une vision et une politique post-capitaliste ici et maintenant. Les données ont été collectées annuellement sur une période de cinq ans (2011 à 2016). Nous incluons ici seulement quelques représentations graphiques des données finales, et non pas les détails des calculs qui sont données dans l’article cité ci-dessus. [7] Cet exercice qui sera utilisé pour la réalisation de futurs hubs R-Urban, fournit également un outil de calcul et de représentation graphique utilisable par d’autres projets similaires.

L’iceberg de l’économie-écologie

La valeur des avantages sociaux et écologiques du projet R-Urban, telle qu’elle est estimée ici, est quelque chose d’invisible la plupart du temps, et n’est généralement pas incluse dans les calculs de la valeur foncière des projets urbains habituels. Cependant, pour un projet géré par la communauté, c’est exactement cette valeur qui fait la différence.

Cette différence est mise en évidence par une représentation graphique des données qui rappelle le modèle de l’iceberg de l’économie conçu par JK Gibson-Graham et publié pour la première fois en 2006 dans Postcapitalist Politics. [8] Pour Gibson-Graham, « L’image de l’économie comme un iceberg est une façon de recadrer les pratiques qui sont incluses et valorisées comme ‘économiques’. Lorsque nous voyons l’ensemble de l’iceberg au-dessus et au-dessous de la ligne de flottaison, l’économie telle que nous la concevons habituellement. Nous commençons à reconnaître le vaste éventail de pratiques, de lieux, d’organisations et de relations qui contribuent à la survie quotidienne. Ce qui était autrefois considéré comme ‘alternatif’ n’est qu’une partie de l’économie diversifiée déjà existante. » [9] Cette économie est pour la plupart basée sur des principes écologiques, respectueux de l’environnement qui est lui-même considéré comme une ressource pour la survie quotidienne.

Gibson-Graham parlent également de la nécessité de reconnaître un possible aspect catalyseur de l’environnement bâti qui facilite la mise en place de ces « économies diversifiées » qui favorisent la collectivité et le partage, et qui permettent aux citoyen·nes de s’investir dans l’éco-remédiation de leur quartier. R-Urban est en effet un cas exemplaire de la façon dont un projet architectural peut créer des espaces pour permettre la convivialité, le partage et le care et promouvoir les valeurs sociales et écologiques.

L’économie comme iceberg, 2013.
Les géographes économistes Katherine Gibson et Julia Graham (alias J.K Gibson-Graham) ont créé le concept de « l’économie comme iceberg », qui a été redessiné par l’artiste James Langdon pour l’exposition Trade Show organisée par Kathrin Böhm et Gavin Wade, à Eastside Projects, Birmingham, 2013-2014. Cette exposition collective a montré comment des dispositifs artistiques peuvent faciliter l’échange, présenter et mettre en œuvre différentes pratiques économiques et cultures d’échange. Crédit : J.K. Gibson-Grahams

Suivant le modèle de l’iceberg de Gibson-Graham, le diagramme de la valeur de résilience des communs R-Urban trace aussi une ligne de flottaison hypothétique qui sépare les parties visibles et invisibles de l’iceberg. La partie visible représente les revenus financiers directs générés par le projet (c’est-à-dire les revenus de la vente de services et de biens produits par les participants aux hubs R-Urban). Elle représente la partie de l’économie de R-Urban qui est liée au marché. La partie invisible traduit en valeur monétaire, pour comparaison, les économies réalisées grâce au travail bénévole et à l’amélioration des compétences, ainsi que les économies écologiques générées lors de la construction et de l’utilisation des bâtiments et par les activités qu’ils accueillent. C’est l’économie plurielle et diversifiée du projet qui est sociale et écologique. Elle comprend également la valeur « catalytique » de l’architecture qui rend possible la collectivité ou le partage, ou qui permet aux habitant·es de s’investir pendant toute l’année afin de réduire les coûts sociaux pour l’État ou les coûts écologiques pour la planète.

Les calculs montrent que pour un investissement annuel de 250 000 euros réparti pendant la période de cinq ans (y compris les coûts de construction et de gestion des deux hubs), le retour sur investissement annuel (qui comprend la valeur de la réparation écologique et environnementale intégrée dans les activités du hub) augmente progressivement au fil du temps, pour atteindre presque 2 millions d’euros en 2016.

En observant l’évolution de l’iceberg, on remarque que c’est principalement la valeur invisible qui croît de manière exponentielle. Ainsi, la cinquième année (2016), la valeur invisible est 10 fois plus importante que la valeur marchande visible. Alors que la valeur marchande est créée par les quelques entreprises incubées par les hubs R-Urban et impliquant seulement quelques dizaines de personnes, la valeur invisible est créée collectivement par des centaines de participant·es. Plus le nombre de participant·es au projet est élevé, plus la valeur invisible générée est importante. Ainsi, la valeur du bien-être augmente parce que davantage de personnes réduisent leur consommation et leurs coûts de santé, tout en augmentant leur sociabilité, leurs compétences et leurs capacités.

iagramme de “l’iceberg” de la valeur de la résilience pendant une période de 5 ans (2011-2016), R-Urban, Colombes.
Le diagramme montre l’évolution de la valeur de résilience des communs R-Urban produite au cours de ses 5 années d’installation à Colombes, représentée par l’évolution de son « économie » d’iceberg. Crédit : Ⓒaaa

Les économies pour l’État et la planète augmentent également car de plus en plus de personnes rejoignent le projet de réparation écologique, en participant à des activités de recyclage et de réduction des déchets ou de jardinage, avec pour conséquences une réduction des émissions de CO2 et de la pollution atmosphérique et une augmentation de la biodiversité.

L’augmentation la plus significative se situe dans le domaine du bien-être et de l’écologie, en matière de valeur estimée des capacités accrues et des coûts économisés. Cependant, cette valeur n’est jamais prise en compte dans les transactions courantes, et des projets comme R-Urban sont généralement écartés parce qu’ils ne génèrent pas de valeur financière directe comme le fait un projet de développement urbain. C’est le cas de deux des hubs R-Urban qui ont été menacés d’expulsion en 2016 par le maire de Colombes de l’époque, qui voulait vendre et développer leurs sites sur un modèle capitaliste, pour un profit financier, en écartant les valeurs sociales, culturelles et écologiques créées par ces hubs. En fait, ce n’est pas que les hubs ont un mauvais rendement économique, ce qui est mauvais c’est le système qui mesure les valeurs qu’ils créent.

Les calculs démontrent que ces types de projets génèrent une multitude de bénéfices encore plus importants comme les économies pour l’État et pour la planète, ainsi qu’une valeur sociale ajoutée et un bien-être accru. Ces types de bénéfices peuvent contribuer très directement à couvrir les coûts de la transition écologique. Pour cela il faut que la « valeur de résilience » soit considérée comme faisant partie intégrante de la diversité économique-écologique de tout projet architectural ou urbain.

Apprendre avec R-Urban

R-Urban montre de façon exemplaire comment des nouveaux types de projet peuvent contribuer à transformer radicalement les pratiques quotidiennes et à renforcer la résilience urbaine par des communs. Il est important aussi de mettre en place des infrastructures collectives où l’apprentissage et l’échange puissent avoir lieu parallèlement aux activités de jardinage, de recyclage et de réparation. Ainsi, un nombre d’espaces dédiés sont nécessaires à créer pour que les gens apprennent à participer aux transactions et aux négociations de l’économie de la communauté. Dans R-Urban, par exemple, sans des espaces pour des échanges conviviaux pendant l’hiver, ou des endroits pour se retrouver et cuisiner ensemble, il aurait été plus difficile d’établir et maintenir les connexions et la confiance nécessaires pour développer ces pratiques. De même, d’autres conditions sont nécessaires pour permettre au projet de développer ses activités et augmenter le nombre d’utilisateur·rices au fil du temps : un soutien constant des équipes municipales, une bonne relation avec le quartier et son écosystème social, une bonne gouvernance. Néanmoins, l’expérience de R-Urban démontre qu’une telle approche peut contribuer à augmenter la partie invisible de l’iceberg de l’économie-écologie. En outre, la valeur de résilience des communs R-Urban démontre aussi que la société a réellement les moyens d’agir efficacement contre la crise climatique si des opportunités sont créées pour que chacun·e investisse et reconsidère collectivement les valeurs économiques, sociales et écologiques de ses actions.


Ce texte est une version augmentée et modifiée de l’article publié originairement en anglais : Petrescu, D. Petcou, C. (2020) Resilience Value in the Face of Climate Change, Architectural Design 90(4) pp.30-37.

Notes

[1De Angelis, M., & Harvie, D. The Commons. In M. Parker, G. Cheney, V. Fournier, & C. Land (Eds.), The Routledge Companion to Alternative Organization Oxon : Routledge. 2014, pp. 280–291.

[2Guattari, F. (2008) The three ecologies. London : Continuum

[3Site internet du projet : https://R-Urban.net

[4Petrescu, D, Petcou, C, et Baibarac, C, ‘Co-producing Commons-Based Resilience : Lessons from R-Urban’, Building Research & Information, 44 (7), 2016, p 729.

[5Petrescu, D, Petcou, C, Safri, M, Gibson, K. Calculating the value of the commons : Generating resilient urban futures. Env Pol Gov. 2021 ; 31 pp. 159–174.

[6J.K. Gibson-Graham. « Re-embedding economies in ecologies and building resilience in more than human communities », Building research and Information 44 (7), 2016, pp 703-716

[7Cf. note 5

[8JK Gibson-Graham, Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press (Minneapolis), 2006.

[9JK Gibson-Graham, Economic Meltdown, or What An Iceberg Can Tell Us About The Economy, Trade Show Eastside Projects (Birmingham), 2013, p 1.

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Doina Petrescu et Constantin Petcou sont co-fondateur·rice de l’atelier d’architecture autogéré (aaa).